featuredImage

On a lu Les Furtifs, le dernier roman SF d’Alain Damasio

Premier roman de l'écrivain de SF depuis 2004, Les Furtifs est une ode épique à la résistance... et à la fuite.

Quel est le pire cauchemar d’une société techno-sécuritaire ? La révolte populaire ? Domptée. Le terrorisme ? Instrumentalisé. La guerre ? Ringardisée. Pour Alain Damasio, la subversion se trouve dans la furtivité, la capacité à échapper à la détection. À l’heure où chaque individu se transforme progressivement, pour nos gouvernants et leur pendant privé, en constellations de métadonnées traçables à la minute et au mètre carré près, l’effrayant réside dans l’indétectable. Tant que des formes de vie échapperont aux filets algorithmiques, par stratégie ou instinct, les tenants du confort panoptique ne dormiront pas tranquilles.

La furtivité, donc, comme dernier horizon de désobéissance : tel est le thème central du dernier roman de l’écrivain français Alain Damasio, qui paraît ce 18 avril aux éditions La Volte accompagné d’un album avec Yan Péchin. Ne minimisons pas l’événement : pour le public SF hexagonal, ce vendredi, c’est un peu Noël.

Auteur d’anticipation politique touche-à-tout, Damasio est aussi culte que peu prolixe. Son dernier roman, La Horde du Contrevent, est paru en… 2004, cinq ans après son premier essai à l’anticipation, le dystopique La Zone du dehors. Deux voyages dans l’imaginaire, le transcendant et le révoltant dont on ressort transpercé.

Depuis, Damasio le multimédiatique nous a gratifiés d’une cohorte de nouvelles, d’adaptations BD (en 2017), d’incursions jeu vidéo, cinématographiques, musicales (ah, cette dinguerie avec Rone…) et de featurings sur des ouvrages collectifs, en nous promettent d’apparition en apparition la sortie prochaine des Furtifs, qu’on nous annonçait déjà comme supérieur à l’addition des deux premiers ouvrages. On a attendu, fébrilement, avec foi. Et puis, quelques semaines avant la sortie officielle, les éditions La Volte nous ont envoyé les épreuves. On a plongé, sans hésiter une seconde, en laissant tout derrière nous.

Alain Damasio en duo avec Rone dans les studios de Radio Nova, en avril 2018. (© Capture d'écran)

L’histoire

Les "furtifs" du titre vivent dans une France d’anticipation où l’État a capitulé, laissant aux multinationales françaises (LVMH, Orange, Civin…) le soin de racheter, namer et gérer les grandes métropoles du territoire dans un ultime hara-kiri de privatisation. La réalité mixte a cloué le cercueil du techno-cocon autour de chaque individu, qui porte désormais son IA personnalisée au bout de son doigt.

Les services publics sont un souvenir, et les inégalités de revenus autant de camps d’enfermement invisibles. Les castes s’appellent Standard, Premium et Privilège. Le label définit toute votre vie, de votre niveau d’agression publicitaire à votre liberté de circulation. L’auto-aliénation est presque totale, la coercition raffinée à l’extrême.

Reste alors les furtifs, des animaux quasi mythiques, que l’armée traque en secret avec l’espoir d’en capturer vivants. Ils vivent dans les angles morts, se déplacent à des vitesses ahurissantes. Changent de forme constamment, métabolisent leur environnement pour se fondre dans le décor. Indétectables sans les meilleures prothèses techno des militaires, ils se transforment en céramique sitôt qu’on les attrape du regard.

Lorca Varèse, sociologue des communes autogérées, n’a rien à foutre parmi les bourrins qui chassent le furtif. Mais s’il est là, c’est parce que sa fille unique de 4 ans, Tishka, a disparu dans un souffle un an plus tôt. Contrairement à sa femme Sahar, proferrante pour les gosses des rues, Lorca est incapable de faire son deuil. Sa gamine a été emportée par les furtifs, il le sait. Encore faut-il les débusquer, les observer et, pourquoi pas, les apprivoiser…

Petit précis d’alternatives concrètes

Disons-le tout de suite, Les Furtifs est un gros morceau de 700 pages – et si vous avez déjà lu Damasio, vous savez que ce que signifie le mot densité. Un roman à l’envergure costaude, qui déploie patiemment sa voilure et dézoome du début à la fin de son personnage principal à la France entière. Vous êtes prévenus, ça ne se lit pas d’une traite.

Quid, alors, de cette promesse d’enfant béni entre La Horde du Contrevent et La Zone du dehors ? On identifie indéniablement la tentative d’hybridation des deux univers ; les champs lexicaux s’entrechoquent et tournoient l’un contre l’autre, vent contre pixels, force vitale contre puissance froide et numérique. Mais à mesure que le livre étire son squelette, Damasio délaissera petit à petit le souffle merveilleux de La Horde pour appuyer sur les vertèbres de nos sociétés techno-sécuritaires, brillamment autopsiées dans La Zone.

En cela, Les Furtifs est moins une quête d’absolu qu’un manuel pratique de résistance, qui suinte la Zad de Notre-Dame-des-Landes par tous les pores (rien d’étonnant, puisqu’on retrouve Damasio au générique d’un ouvrage collectif sur le lieu, Éloge des herbes folles, paru en 2018 aux éditions Les liens qui libèrent). C’est peut-être ça, la première nouveauté des Furtifs : fini les mondes imaginaires ou les futurs lointains, Damasio s’installe dans la France de tout à l’heure, dans l’anticipation à hauteur de regard, qu’on voit poindre à l’horizon de l’austérité budgétaire.

Dans la France des gilets jaunes, ses descriptions de batailles rangées, épiques, entre factions punks et libertaires et milices privées, vont faire bourdonner plus d’une paire d’oreilles. Ses conseils pratiques, comme l’idée d’aveugler la police à coups de lampes à haute luminosité, vont s’incruster dans quelques têtes.

Les Furtifs n’est pas qu’un éloge à la pure beauté de la résistance, c’est un manuel d’insurrection, un encouragement, quelque part entre l’indigent Indignez-vous et l’illégal Livre de recettes anarchistes. On sait depuis longtemps que Damasio a tranché sur l’utilisation de la violence : elle sera méthodique et optimisée.

Attendez que les forces de l’ordre fixent le niveau de violence. Observez. Adaptez-vous pour défendre votre territoire, votre liberté, vos valeurs, rayez les mentions inutiles s’il y en a. Et pour finir, fuyez ! Barrez-vous, nous dit ce bouquin, créez vos propres zones autogérées, planquez-vous loin de détecteurs de mouvements (sociaux) ! Pour la critique du modèle de gouvernance sécuritaire, Foucault et Deleuze hantent les aphorismes de Damasio – il n’a pas leur méthode, certes, mais eux n’avaient pas sa palette.

Le langage est une émeute

Brûlot contre la surveillance "horizontale" de tous contre tous, charge contre la servitude volontaire, Les Furtifs est aussi – et c’est même peut-être là l’essentiel – un tour de force stylistique. On savait, on sait la virtuosité de Damasio quand il s’agit de pétrir la langue. Son refus d'écrire à l’économie, ses enchaînements d'adjectifs, sa pyrotechnie sémantique qui laisse certains lecteurs circonspects. Avec Les Furtifs, cet art devient un manifeste. Si les règles du langage sont par nature un outil de normalisation des pensées, alors le néologisme devient une insurrection de l’esprit. Dont acte.

Dans Les Furtifs – et c’est là que l’on retrouve le souffle de La Horde –, la langue devient une matière souple, féline, meuble, permutante, la grammaire devient quantique, la conjugaison cinétique, le champ lexical se furtifie, explofuit, cataclyse, mutimite, s’alchimeut, virevalse, capoerise, s’atolibère et s’hybridanse jusqu’à disparaître entièrement dnas uen cntolstelaoni ed pmhoèens. Elle devient, à son tour, furtive.

Certains passages, ébouriffants, laissent le sentiment de traverser un espace sémantique adimensionnel. D’aucuns y verront de l’esbroufe intello ; Damasio ne manque pas de leur répondre dans le livre (et après tout, ajouterait-on, James Joyce n’a-t-il pas signé un monument littéraire avec la même méthode ?).

Violence des insurrections, violence du démantèlement de la langue : Les Furtifs, comme ses prédécesseurs, ne fera aucune concession au système qu’il fustige. Mais quelque chose a bougé chez Damasio en quinze piges. Au milieu des hackers, des keupons, des tonfas et des anarchistes, une douceur inhabituelle a poussé dans les interstices de la rage. Les Furtifs s’impose également comme un roman sur la puissance absolue, transcendantale, de l’amour parental.

Lutte dans la Lutte, la quête de Lorca, Sahar et Tishka pour reconstituer leur amour disloqué devient le carburant d’un embrasement social généralisé. Tout cramer et s’enfuir à travers les flammes ? Chercher la solution dans l’ailleurs – et l’ailleurs dans l’invisible ? Et pourquoi pas, au fond ? Courage… dissolvons.

Les Furtifs, éditions La Volte, 704 pages, 25 euros.

Par Thibault Prévost, publié le 19/04/2019