Tous les projecteurs sont braqués sur Boogie, la dernière recrue d’Eminem

Boogie, la nouvelle tête de Shady Records tout droit sortie de Compton, dévoile son premier album Everything’s for Sale.

(© Shady Records sur Twitter)

En plus d’être un artiste légendaire, Eminem a toujours eu du flair pour dénicher de belles pépites hip-hop. La preuve avec D12, 50 Cent, ou encore Obie Trice qui ont fait les beaux jours de son label Shady Records dans les années 2000. Seulement voilà, la décennie suivante, l’écurie Shady a fatalement perdu de son éclat. La cuvée 2.0 formée de Yelawolf et Slaughterhouse n’a pas eu le succès escompté. Le rappeur d’Alabama a récemment annoncé qu’il quittait le label après son prochain album et le supergroupe porté par Royce Da 5'9'' s’est purement et simplement dissous l’an dernier.

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Désireux de faire renouer le label avec sa gloire passée, Eminem et son manager Paul Rosenberg ont donc placé leurs espoirs sur de nouvelles têtes : Conway et Westside Gunn (qui forment ensemble le groupe Hall N' Nash) et le rappeur de Compton WS Boogie ou plus simplement Boogie. Ce dernier vient justement de sortir Everything’s For Sale, son premier album sous sa nouvelle étiquette. Or, quand le vétéran de Détroit valide un nouvel artiste, tous les regards sont tournés vers lui.

De l’ombre à la lumière

Boogie, de son vrai nom Anthony Dixson, a 29 ans et nous vient de Compton. Tout comme son mentor de Détroit, le rappeur en devenir voit son enfance marquée par l’absence de son père. Mais alors que la mère de Marshall Mathers lui a offert une enfance faite de drogue et de mauvais traitements, celle de Boogie s’est montrée plus clémente. Pour l’aider, elle décide de l’envoyer dans une école religieuse. Éduqué aux sons de 2Pac et Lauryn Hill, c’est justement au sein de la chorale de la First Evergreen Missionary Church qu’il fera ses premiers pas dans la musique.

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Seulement, avec lui, le sort s’est montré pour le moins ironique. À l’église, il ne rencontrera pas Dieu mais un membre des Bloods, avec lequel il se liera d’amitié. À partir de là, il rejoindra le célèbre gang de LA et son adolescence sera faite de violence et d’activités illicites. Un destin malheureusement partagé par de nombreux jeunes à Compton.

Heureusement pour lui, à vingt ans, son ange gardien lui ouvre les portes de la rédemption. Sa bonne étoile, c’est son fils Darius, né le 24 janvier 2009. Dès lors, c’est le déclic. Il est hors de question pour Boogie de faire vivre à son fils la même enfance tumultueuse que lui. "J’ai un fils et je ne veux pas qu’il grandisse dans le même environnement que moi", confiait-il à Pitchfork en 2016.

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Il n’a alors plus qu’une idée en tête : quitter Compton pour s’éloigner définitivement des gangs et des coups de feu. Quoi de mieux pour ça que s’installer à Burbank, une banlieue calme au nord-ouest de LA ? La tranquillité retrouvée, il enchaîne les petits boulots et peaufine son rap à côté. Il veut à la fois que ses rêves de carrière se réalisent et être présent pour sa famille, il va concilier les deux. Il apprendra les rudiments de l’enregistrement studio au City College de Long Beach et aménagera son propre studio chez lui.

C’est en 2013 qu’il publie son premier morceau sur YouTube, "Numb". Un titre fort qui ne manquera pas de taper dans l’œil de Clayton Blaha, un agent ayant travaillé avec Action Bronson, Skrillex ou encore Run The Jewels. Suite logique, il deviendra très vite son manager et lui ouvrira les portes du rap game.

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Un artiste versatile et authentique

En regardant leurs parcours respectifs, on comprend aisément ce qui, au-delà de la musique, a rapproché Boogie et Eminem. Comme pour Marshall et sa fille Hailie, c’est Darius qui a motivé Anthony à passer aux choses sérieuses. Pour aller plus loin dans la symbolique, le rappeur a choisi la date d’anniversaire de son fiston pour dévoiler à un an d’intervalle, ses deux premières mixtapes. Thirst 48, le 24 juin 2014, et The Reach, le 24 juin 2015.

Sur ce dernier projet figure "Oh My", le premier morceau donnant à Boogie de la visibilité à la radio. Un "hood anthem" surpuissant produit par Jahlil Beats sur lequel il démontre toute l’étendue de sa palette vocale. "Quand j’ai reçu le beat, j’étais dans ma chambre avec mon fils. J’ai commencé à fredonner la mélodie et il s’est mis à danser. À ce moment-là, j’ai su que 'Oh My' serait un hit", confiait-il à Pitchfork en 2016. Sur la pente ascendante, ce premier succès commercial lui offrira sur un plateau un deal avec Interscope Records.

Qui dit nouvelle famille musicale dit nouveau projet. La mixtape Thirst 48 Pt. II sort sans perdre de temps, l’année suivant sa signature. Plus qu’une simple suite à son premier opus, il s’agit pour l’artiste de montrer son évolution et toute sa polyvalence.

Car Boogie n’est pas seulement capable de moduler sa voix et ses flows à l’infini. Bagage musical large oblige, sa force réside surtout dans sa capacité à proposer des ambiances très différentes au fil des morceaux. De la trap, au gospel rap, en passant par de la G-Funk, il touche à tout. Dans l’interprétation aussi, il transmet tout un panel d’émotions et peut sans peine passer de l’amour à la colère d’un titre à l’autre.

Dans les thèmes qu’il aborde, on retrouve forcément tout ce qui a façonné son existence. Son fils Darius évidemment, sa désormais ex-petite-amie Jamesha (qui figure sur la pochette de Thirst 48 Pt. II), mais aussi la problématique de la dépendance aux smartphones et aux réseaux sociaux, la religion ou encore son passé parmi les Bloods.

Car s’il s’est battu pour éloigner les siens de cet environnement plein de dangers, il ne renie en rien sa jeunesse de gangster et reste malgré tout très attaché à Compton. "Je l’ai vécu et mon principal combat est de montrer que la vie de gang n’est pas cool", comme il l’expliquait, toujours à Pitchfork. Un rappeur positif en somme, qui malgré un passé trouble, se dit toujours prêt à livrer des messages d’espoir pour l’avenir.

À l’écoute, la comparaison avec un Kendrick Lamar, également natif de Compton et un Chance the Rapper pour le côté gospel est pertinente, mais Boogie parvient malgré des influences assumées, à se détacher de ses pairs en proposant un univers musical bien à lui. Être capable de s’adresser à toutes les générations tout en restant fidèle à soi-même, peu de MC peuvent se vanter de savoir le faire. Sans doute d’ailleurs est-ce cela qui a convaincu Eminem de le prendre sous son aile.

L’heure de vérité

Plus d’un an après avoir rejoint Shady Records le 11 octobre 2017, son heure de vérité sonne enfin. D’abord intitulé SELF, son premier album studio sera finalement baptisé Everything’s for Sale. Ici, la qualité semble avoir été privilégiée à la quantité, avec un projet de 13 titres pour un peu moins de 40 minutes.

L’album ne déçoit pas. Oscillant toujours avec brio entre rap et chant, Boggie livre un projet convaincant et rafraîchissant, construit autour de ses déceptions et ses expériences personnelles. Doté d’un esprit fin et d’un don naturel d’observation, il n’oublie pas non plus de remettre sur le tapis un problème bien actuel : ce fléau dont il est lui-même victime, à savoir la dépendance aux smartphones et aux réseaux sociaux.

Musicalement aussi, la qualité est à saluer. Même si plusieurs ambiances s’entremêlent, nous sommes bel et bien en face d’une galette très californienne, made in Compton. En témoigne une utilisation avisée des samples et des productions soulful chaleureuses.

Cependant, malgré ce travail d’orfèvre et des collaborations bien amenées avec Eminem, JID, 6LACK ou encore Snoh Aalegra, il est parfois difficile de cerner les différents liens qui existent entre les morceaux. Fort heureusement, Boogie a offert avec son album, un court-métrage éponyme. Près d’une heure d’images accompagnées d’extraits musicaux pour nous permettre de mieux cerner les dessous de son récit.

Eminem prévenait déjà l’an dernier que nous serions en face de l’un des "meilleurs albums de l’année". S’il est encore trop tôt pour l’affirmer, Everything’s for Sale prouve d’ores et déjà une chose : Boogie a tout pour se hisser parmi les futurs grands de la West Coast.

Par Jérémie Léger, publié le 25/01/2019

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