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On décrypte le jeu de scène de Rammstein avec le guitariste du groupe

Alors que vient de sortir en DVD leur nouveau live tourné à Paris, nous avons discuté concerts, pyrotechnie et rap avec le grand guitariste de Rammstein, Richard Zven Kruspe.

Il faut traverser une cour pavée assez longue, avec son lot de voitures de luxe, d’employés, de végétation riche et d’une superbe fontaine avant d’atterrir sur les marches de l’hôtel Saint James, dans le XVIe arrondissement de Paris. Après avoir traversé quelques pièces, décorées à l’aide de peaux de zèbres et autres animaux empaillés, on arrive dans un long jardin avec des sortes de tentes en forme de montgolfières.

C’est ici que l’on a rendez-vous avec Richard Zven Kruspe, guitariste iconique de Rammstein. On est à dix mille lieues de l’ambiance des concerts du groupe allemand, connu pour ses grands shows impressionnants, ses publics en folie et ses performances pyrotechniques. C’est pourtant pour parler de ces derniers que l’on a discuté avec le musicien, alors qu’un nouveau live filmé à Paris vient de sortir. Une sorte de documentaire sur deux concerts tournés à Bercy en 2012, qui fige dans le marbre la puissance de ces artistes.

Presque plus connus pour leurs longues tournées que pour leur travail studio, nous avons voulu retracer l’évolution scénique de Rammstein, de leur première tournée à leur dernière, en passant par celle avec Ice Cube et Limp Bizkit.

Konbini | Commençons par le Herzeleid Tour. C’était votre première grosse tournée ?

Richard Zven Kruspe | Oui. Enfin, évidemment, on avait déjà fait des concerts avant cela. Des petits concerts le week-end.

J’ai vu des vidéos de cette tournée, et à l’époque, Till était déjà en feu, il avait une veste…

Exactement. Bon, avant toute chose, Till n’est pas un grand chanteur. Donc il se sentait assez mal de chanter sur scène. Je pense qu’il avait besoin de quelque chose d’autre pour se sentir bien. Ça l’aidait d’avoir des éléments visuels, pour se cacher peut-être un peu, bien qu’il ait une très belle voix, je pense que c’était plus facile pour lui avec le soutien des effets pyrotechniques.

Donc ça, c’était dès le début en fait ?

Oui. Et je pense qu’à partir de là, on a essayé de maintenir cette ligne. De ressembler à personne d’autre, de s’habiller de manière différente. Tu sais, on a toujours eu une garde-robe spéciale pour nos concerts. Et je me souviens qu’au début, même si on jouait de la musique assez forte, on se tenait de façon stoïque sur scène, personne ne bougeait. Donc on a toujours eu ce concept, cette envie d’être différents d’une certaine manière, par rapport au reste du monde.

Quelques années plus tard, vous avez fait cette tournée que je trouve hyper forte, "Family…

… Values", ouais. C’est marrant parce qu’on en parlait hier soir. Je ne sais pas comment, mais on a réussi à avoir accès ce line-up génial… Alors qu’on ne se sentait pas spécialement à notre place, à l’époque. De jouer ce genre de musique. Hier, on en parlait entre nous, et du fait qu’avant nous, il y avait Limp Bizkit, qui était au plus haut de sa carrière, ce qui était fou. Et puis, Rammstein arrive sur scène, et on ne se sentait vraiment pas légitimes en fait [rires]. On n’était pas à l’aise, en totale insécurité, comme si on était en compétition avec ces groupes contre lesquels on ne pouvait évidemment pas gagner, tu vois. Ouais, on n’était pas très bien mais on a quand même continué et fini la tournée.

Mais j’ai vu dans une interview de Korn que c’était la première fois qu’ils vous rencontraient…

Ouais.

Et que vous les impressionniez…

Mais on ne faisait rien ! [rires] On a essayé. Peut-être que c’est parce qu’on était différents, et parce que nous ne chantions pas en anglais. Et peut-être qu’ils étaient impressionnés par notre cuisinier. On était le seul groupe à avoir un cuisinier allemand, donc on avait clairement la meilleure nourriture [rires]. C’était notre seul privilège [rires].

Mais il y a eu un moment où les crossovers étaient énormes aux États-Unis. Ces groupes étaient énormes. On n’était pas vraiment dans cette configuration, mais on est restés dans notre domaine. Si je pouvais revenir faire ces concerts, je serais bien moins gêné, parce que depuis, c’est devenu un peu notre marque de fabrique et le show serait bien différent.

Ce qui est intéressant aussi, c’est qu’il y avait Ice Cube !

Ice Cube était là, Orgy était là. Il y avait vraiment un côté hip-hop dans cette tournée. Ces concerts étaient très intéressants aussi car que je ne parlais pas un mot d’anglais, donc on étaient assez solitaires. Je pense que c’est le laps de temps le plus long que l’on ait eu sans trop communiquer avec d’autres personnes. C’était… C’était une tournée difficile.

Quelques années plus tard, LeRoy Bennett vous a rejoint.

C’est un "Light Designer". On avait déjà travaillé avec d’autres personnes puis il nous a rejoints en 2001 et il est encore à nos côtés en ce moment.

C’était un moment où vos shows sont devenus plus grandiloquents et impressionnants qu’avant.

Je pense que l’idée, c’était surtout d’impliquer des gens dont on pourrait apprendre. Avant, nos concerts étaient très… allemands, tu vois ? Il n’y avait pas de couleurs, c’était blanc, ou noir [rires]. Il est arrivé avec ses expériences avec d’autres groupes, et a beaucoup fait avancer les lumières.

Quand on pense aux concerts de Rammstein, on pense au feu. Et progressivement, c’est devenu de plus en plus impressionnant. De plus en plus gros…

Le truc si tu veux, c’est qu’on marche sur une corde fine, entre show musical et véritable spectacle visuel. À toujours se demander si tu es dans un groupe de rock qui fait des shows pyrotechniques ou si tu es dans un groupe spécialisé dans les shows pyrotechniques mais qui fait de la musique.

Mon boulot dans ce groupe est de trouver un équilibre entre les deux, et de rappeler aux gens qu’il y a plus que du feu, d’autant plus que l’on passe vraiment beaucoup de temps à travailler sur notre musique. Parfois, on a l’impression que le show a sa propre existence, qu’il est ce poids que l’on doit porter avec nous… On fait ce qu’on peut pour trouver la bonne recette, et ne pas se laisser dépasser… Après, oui, le feu fait partie de Rammstein, on est aussi connus pour ça.

Ce qui est tout aussi impressionnant, c’est le nombre de concerts. Par tournée, vous faites des centaines et des centaines de shows, partout, tout le temps !

Bien sûr, mais en même temps, au début, c’était vraiment très difficile pour des groupes européens de se produire dans le monde. Ce qui est normal. Un groupe français, la plupart du temps, ne s’adresse qu’au public français. Un groupe allemand reste dans le marché allemand. Et quand un groupe américain devient connu, même s’il s’exporte beaucoup, il joue 80 % de son temps sur le territoire américain et le reste en Europe ou en Amérique du Sud ou en Asie…

Nous, nous avons essayé, et dès le début, de faire 50/50, de faire autant de concerts aux US qu’en Europe et ailleurs. C’était très difficile parce qu’il fallait qu’on travaille plus dur encore que d’autres groupes. On n’était pas nés avec cette culture, tout ça était très nouveau pour nous, du coup il y a eu des moments où certaines personnes n’y arrivaient plus, où certaines personnes sont parties, parce qu’ils étaient épuisés… On pousse les gens à bout, on le sait, et des fois on réalise qu’on va vraiment trop loin et qu’il faut se calmer.

Parce que vous passez littéralement des années sur les routes.

Exactement, et c’était presque nocif et dangereux pour notre santé. On perdait quelque chose. Quelque chose de vraiment sacré chez Rammstein, c’est le fait d’observer et prendre soin de tout le staff, toutes les personnes impliquées, qu’ils prennent du plaisir à faire ce qu’ils font et non l’inverse.

Comment vous gérez ça maintenant ? Vous prenez des pauses ?

Ah mais ce n’est plus du tout la même chose maintenant. On fait partie de ces groupes qui ont participé à ce truc sur YouTube, où, tu sais, de nos jours, tu n’as plus vraiment besoin de conquérir de nouveaux marchés (ce qu’on nous a rabâché de nombreuses fois), parce que les jeunes vont sur Internet et nous connaissent ainsi.

L’industrie musicale a vraiment changé à ce niveau-là, avant c’était album/tournée/album/tournée/album/tournée. Maintenant, la sortie d’un album n’est plus vraiment l’élément central. On mélange notre agenda entre festivals, et écriture d’album, tout en faisant parfois des tournées.

Il y a eu cette tournée également, où c’était la première fois que vous jouiez en Afrique.

Oui. Oui carrément !

C’est fou que cela ait mis 20 ans…

Ouais [rires]. C’est vrai, c’est vrai. Mais je pense que c’est plus une question d’opportunités. Malheureusement, et ce n’est pas nécessairement de notre faute à nous, on ne peut pas aller partout comme ça. On a pu y aller parce qu’on allait en Australie par la suite, tu vois ? Du coup, ça aurait pu être 10 ans plus tôt.

Mais ça doit faire quelque chose, ça doit être fort pour vous, de jouer là-bas pour la première fois.

C’était fort émotionnellement parlant parce que déjà, ma première femme était sud-africaine, donc c’était important pour moi. Et rencontrer nos fans là-bas pour la première fois aussi. Il y a des pays où Rammstein ne fonctionne pas du tout. Par exemple, on a mis quelques années avant de venir jouer en Italie. Maintenant, on y va mais ça a pris du temps.

Du coup, c’était toujours agréable d’y aller pour la première fois, tout ce que tu fais pour la première fois est particulièrement excitant, et les gens ont apprécié qu’on vienne jusqu’à eux. Sans parler de l’ambiance, qui était différente, une culture différente. On essaye de voir un peu de pays, c’est important de comprendre une culture. J’y avais déjà été mais pour le groupe, c’était important.

Quelques mois plus tard, vous jouez au Madison Square Garden. J’ai vu dans une interview que c’était un peu votre rêve.

Complètement, et on l’a fait, ouais !

Est-ce qu’il y a une pression supplémentaire dans ce genre de concerts ?

Oh oui ! Normalement, je ne suis pas trop stressé avant de monter sur scène, mais je me souviens que ce soir-là était particulier. On a appris que le show allait être filmé. Surtout, on avait peur parce que c’est une salle où les gens sont assis sur des fauteuils, et on se disait "qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Levez-vous !", parce que c’est important qu’il y ait un échange d’énergie entre le public et nous. Si les gens sont assis, c’est difficile de recevoir quelque chose du public en fait. Ce qui fait un bon concert, c’est quand on échange cette énergie, surtout si les gens ne comprennent pas ce que tu dis ou que tu chantes.

Mais ils se sont levés au final ?

Oui, oui, ils se sont levés [rires], et heureusement [rires]. Non mais je pense que c’était un peu un rêve, pour un groupe non-américain de jouer au Madison Square Garden. C’est une salle qui a une telle histoire. C’est plus un mythe dont tu veux faire partie. Quand tu y joues, c’est, "hum, bon, ouais, d’accord, ce n’était pas si fantastique que ça" [rires]. Mais voilà, c’était beau de le faire.

Est-ce que vous aviez d’autres rêves du même type que vous avez accomplis ?

Bien sûr. Il y a des choses que tu veux dans ta vie. Avoir un Grammy [rires]. On a été nommés deux fois mais bon. Être au Hall of Fame… Non, non. Non mais on a une institution en Allemagne qui s’appelle The Great Institute, qui est une organisation culturelle qui promeut la langue allemande dans le monde et on a reçu une médaille parce que je pense qu’on le fait à notre manière. Pas mal de gens ont appris l’allemand grâce à nous. On ne voulait pas forcément de prix mais c’est juste toujours très gratifiant.

Je pense que pendant ce temps, le fait qu’on soit ensemble depuis 25 ans, sans avoir jamais changé les membres du groupe, c’est fou. J’espère qu’on pourra continuer ainsi et marquer l’Histoire. Et aussi, on parle de la sortie de ce DVD. Les gens me demandent pourquoi on sort des DVD de nos live mais pour moi, c’est important. Dans 5 000 ans, on pourra leur montrer que ce n’était pas des machines à l’époque [rires], qu’il y avait des humains sur Terre pour faire de la musique. Enfin voilà, je pense que c’est important.

Pourquoi avoir choisi celui à Paris ?

Un des moments-clés de ma carrière – et de ma vie – est celui où l’on a joué à Bercy pour la première fois. Il y a trois concerts que j’ai le plus aimés dans ma vie, celui à Bercy en fait partie. L’énergie était folle. Je ne sais plus quand c’était, mais c’était LE concert. Pour je ne sais quelle raison, les Français et Rammstein ont toujours eu une vraie et unique connexion. Parfois, j’ai l’impression que les Français comprennent mieux Rammstein que les Allemands… Je me suis toujours senti comme à la maison ici, j’adore la culture française, c’était toujours très confortable et agréable. Donc pour notre dernière tournée, on a demandé à filmer le concert à Paris.

Est-ce que, comme pour le Madison Square Garden, il y a un peu plus de pression que d’habitude pour ces concerts-là, quand on est filmé ainsi ?

Oui, mais c’était plutôt parce qu’il y avait tellement de monde, de promoteurs et autres, parce que c’est, je crois, un concert après des années d’absence donc on était attendus. Il y avait beaucoup d’enjeux, en plus du symbole de jouer là. Et puis, on avait peur, de la réaction des gens, tout ça. Donc bien plus de pression. Paris, c’était juste fun. C’est censé être comme ça, juste un échange d’énergie. Si tu n’as pas ça, s’il n’y a pas de contact avec le public et un échange, alors ce n’est pas un bon concert. Paris, c’est toujours comme ça, ça fonctionne toujours. Comme si on se comprenait parfaitement.

Et juste avant de finir, vous parliez de trois concerts qui vous ont particulièrement marqués. Il y a celui à Bercy, quels sont les deux autres ?

Il y en a un qu’on a joué à Chicago où nous ne pouvions pas utiliser d’effets pyrotechniques. Donc c’était la première fois qu’à cause de certaines lois, on ne pouvait pas faire comme on faisait d’habitude. Donc on l’a fait sans, ce qui était une première, et c’était vraiment génial, d’être juste nous et notre musique. Et l’autre était à Berlin l’année dernière. C’était purement incroyable. Donc voilà les trois.

Un ami à moi, qui vous a vu lors de l’un de vos concerts à Bercy à Paris il y a quelques années, m’a dit que vous n’aviez pas le droit d’utiliser les effets pyrotechniques et que vous les aviez malgré tout utilisés. C’est vrai ?

Hum. Ouais, ça sonne comme quelque chose qu’on aurait pu faire [rires].

Par Arthur Cios, publié le 19/06/2017

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