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Dans une interview fleuve, Justice revient sur ses 15 ans de live

Alors qu’Arte concert dévoilait il y a quelques jours une partie du concert de Justice à Bercy, on s’est entretenus avec le duo sur l’évolution de ses concerts, de son premier live à Coachella jusqu’à son récent passage à Paris.

(© Louis Lepron)

Justice fait partie de cette catégorie rare d’artistes qui, malgré des tubes interplanétaires, sont autant (si ce n’est plus) connus pour leurs concerts monumentaux que pour leurs albums. Entre les fougueux DJ set des teufs Ed Banger, le docu de Romain Gavras Across the Universe et les deux dernières tournées, le duo n’a jamais cessé de foutre des claques à une audience déjà convaincue.

C’est donc avec beaucoup d’espoir que nous nous sommes rendus à Bercy le 14 octobre 2017. Et surprise : une fois encore, Xavier et Gaspard nous en ont mis plein la tronche. Avec une scénographie complètement maboule, une mise en scène novatrice et un show monstrueux, où les classiques se mêlaient aux nouveaux titres avec brio, on a été conquis une fois de plus.

Alors qu’Arte vient de dévoiler une partie de ce live, nous avons pu discuter longuement avec le groupe français sur l’évolution de ses performances. Du tout premier DJ set des deux compères à leur concert à Bercy en passant par leur premier live à Coachella, sans oublier les quelques galères rencontrées lors de leurs nombreuses dates parisiennes, tout y est passé.

Konbini | Il y a un an, vous me racontiez votre rencontre en 2003. Vous faisiez déjà quelques soirées club à l’époque ?

Xavier | Non, on ne vient pas de ce milieu-là. On a appris à être DJ en jouant dans des soirées parce qu’on avait sorti un disque chez Pedro [Busy P, ndlr] et qu’il y avait une demande pour ça. Mais la culture de club et de disc-jockey ne nous intéressait pas vraiment, même s’il y a des choses qu’on aimait bien.

On n’a jamais eu de platines chez nous par exemple. On a appris sur le tas, ce qui n’est pas très dur quand tu ne fais pas de turntablism [façon de faire de la musique grâce aux platines à vinyles et aux vinyles, ndlr]. Ce qu’on aime bien, c’est l’avalanche de morceaux et que tu puisses entendre chaque son arriver.

Dans vos trois tournées, vous mélangez vos morceaux entre eux, comme les Daft Punk dans Alive 2007. Est-ce que le DJing a eu un impact sur la manière dont vous avez construit vos live ?

Xavier | Ça a été déterminant parce que nous avons appris en mixant. On a quand même quatre ans de club et de festivals en DJ set derrière nous [leur premier live a eu lieu en 2007, ndlr]. Je pense que la plupart des gens qui font de la musique électronique procèdent de cette façon, car jouer un morceau après l’autre n’aurait pas de sens.

Gaspard | On aime ce côté un peu épileptique quand on enchaîne les titres de cette façon, c’est si rapide que ça ne raconte pas d’histoire. "Raconter une histoire", on utilise cette expression pour parler des DJ qui mixent de façon très linéaire faisant de tout le set un seul et même morceau. C’est un talent, mais ce n’est pas notre truc. Notre musique n’étant pas minimale, ça fait sens pour nous de construire les live comme ça.

Bonobo, par exemple, joue parfois ses morceaux les uns après les autres. Même dans Alive 2007, il y a des ruptures par moments…

Xavier | C’est possible. C’est vrai que chez nous, il n’y a pas de rupture. Une ou deux fois dans le concert, et encore, c’est décidé en fonction des changements de scène. On bosse sur la scénographie en même temps qu’on bosse sur la musique. Les moments où on s’arrête, c’est quand il faut qu’il se passe quelque chose sur scène.

En parlant de scénographie, j’ai retrouvé une photo des Trans qui a été prise avant votre premier live en 2006. Vous aviez déjà votre emblématique croix lumineuse. Pour les DJ set, vous réfléchissez à la scéno aussi ?

Gaspard | Oui ! On l’avait fait construire pour la release de "Water of Nazareth" en 2005.

Xavier | Ouais, on avait fait une soirée en 2005 à La Boule noire à Paris pour la sortie de ce maxi. La croix, on l’a faite à ce moment-là et puis on a fini par l’emmener partout.

Photo du duo aux Transmusicales de Rennes en 2006 (© Wikimédia Commons)

Cette croix vous a suivis jusqu’à votre première tournée !

Xavier | Ce n’était pas la même, elle était plus grosse mais oui, bien sûr. Ce truc marche tellement bien. La preuve, on l’a encore maintenant.

Concrètement, comment vous avez bossé sur la scénographie du premier live ? On a vu des LED sur les amplis, ce genre de choses…

Xavier | Pour le premier live, il a fallu qu’on aille très vite. On n’avait pas beaucoup d’argent ni d’expérience, donc on a eu une idée simple : prendre les amplis Marshall et ce meuble qui ressemble à un synthétiseur modulaire avec la croix au milieu – qui s’appelle Valentine et qu’on a fait construire sur place.

Notre premier live, c’était à Coachella en 2007, donc on a fait fabriquer ce meuble par des Américains et, au fur et à mesure, on l’a amélioré, jusqu’à la tournée en 2012. On a changé le principe, même si on a gardé quelques éléments.

Vous avez commencé les live en 2007, juste avant la sortie de l’album Cross. Quand avez-vous commencé à bosser le live et à partir de quand aviez-vous tous les titres de l’album ?

Xavier | Tous les jours, pendant la tournée, on améliorait ce live. Ce qui a été fixé sur Across the Universe, c’est le résultat de l’année de tournée qui a précédé. On est passé par plein d’étapes différentes.

À quoi ressemblait le premier live à Coachella ?

Xavier | C’était une espèce de DJ set amélioré, où on avait les pistes de tous les morceaux et on faisait des mélanges. En fait, c’était la même chose que maintenant, mais en 100 fois moins élaboré, avec des versions plus proches des versions des albums que maintenant. On a pu déconstruire ça avec le temps, grâce entre autres à du nouveau matériel.

Gaspard | On avait des écrans tactiles avant l’arrivée des iPads.

Xavier | [Rires.] Ouais, on a essayé des milliards de choses.

Faire son tout premier concert à Coachella, c’est pas mal…

Gaspard | Ce n’était pas si impressionnant que ça, Coachella. C’était une petite scène…

Xavier | D’autant plus qu’à l’époque, ça n’avait pas l’aura que ça a aujourd’hui. C’est devenu l’eldorado des festivals, mais ce n’était pas le cas en 2007. On jouait dans la Sahara Tent, qui est devenue la scène EDM, et c’était pendant l’après-midi.

On avait le trac parce que c’était la première fois qu’on utilisait ce système. De manière générale, je trouve ça moins angoissant de jouer en festival. Dans les petites salles, c’est plus dur : les gens sont plus proches et tu vois les visages, leurs réactions.

Vous avez eu plus de stress à votre première Cigale, quelques semaines après Coachella ?

Xavier | Typiquement, oui ! T’es à Paris, quoi. Tu vois les gens aux balcons. À Coachella, on ne voyait clairement pas les gens au fond de la salle.

Gaspard | Oui, parce que tu joues à domicile, devant ta famille, tes amis…

Les gens aux balcons étaient assez dingues à l’époque, on le voit dans Across the Universe.

Xavier | Ça, c’est le pouvoir des images. Tu regardes un truc qui a été filmé il y a dix ans, et au montage, tu gardes les moments où les gens déraillent complètement. Tu te dis que c’était fou, mais c’est toujours pareil et ça l’a toujours été, je crois. Les images déforment un peu les souvenirs et la perception qu’on a des choses.

Ensuite, votre tournée aux États-Unis a dû être particulière…

Gaspard | On était jeunes et insouciants [rires].

Xavier | C’était notre deuxième tournée en live aux États-Unis. Du coup, on a dit à Romain Gavras et So-Me de venir avec nous et de faire un film. On a filmé le live en ayant en tête qu’il fallait faire le truc le plus frénétique possible.

Vos tournées ressemblent encore à ça ?

Gaspard | Le truc, c’est qu’on était vachement moins nombreux à l'époque. On était six. Maintenant, on est 25, voire 27 avec toute l’équipe technique. C’est un peu plus compliqué, ça évite les débordements… On s’amuse toujours mais on est moins prompts à finir…

Xavier | …nus dans un bar à 8 heures du mat' où on va se bagarrer [rires]. Mais c’est vrai que les deux trucs déterminants, c’est déjà qu’on n’est pas filmés pour en faire un documentaire, donc on n’a pas besoin de se mettre en danger.

Le deuxième truc, c’est que le set up qu’on utilisait en 2007 s’installait en 1 h 30 et le démontage prenait 30 minutes maximum. Là, il faut qu’on arrive toujours un jour avant pour s’installer. Il y a huit heures pour installer le tout, puis il faut faire les sound check

Gaspard | Vu qu’on joue souvent à la fin des festivals, on doit attendre pendant longtemps…

Xavier | Et derrière, ça prend trois à quatre heures pour tout démonter. Donc tout ça, c’est du temps qu’on ne peut pas passer dans le bar du coin ou à suivre des inconnus.

Justice, toujours sous le feu des projecteurs, 15 ans après leurs débuts. (© Louis Lepron)

Après votre deuxième album, vous avez entamé une nouvelle tournée. Vous aviez le même procédé que pour le premier ou vous l’avez vraiment construit en amont ?

Xavier | On l’a préparé en avance, mais on a découvert plein de choses en allant sur la route. On a dû mettre 3 ou 4 mois avant de tout trouver parfait. Le dernier album, on s’y est pris encore plus tôt, ce qui nous a permis de trouver tout ce qu’on voulait en amont, même si on pourrait l’améliorer encore et encore.

Votre dernier album est sorti en novembre 2016 et les concerts ont commencé début 2017. Pour le premier, vous avez préparé ça quand ? Entre l’album et la date ?

Xavier | Pour qu’un disque sorte en novembre, il faut qu’on le rende en juillet. Donc à partir de juillet, on a commencé à bosser sur le live pendant 8 ou 9 mois. Cette fois-ci, c’était faire la musique qui était vachement long. La scéno, on s’y est pris très en avance mais on a trouvé l’idée que quelques semaines avant notre premier concert, qui était au Mexique.

On est arrivés cinq jours en avance au Mexique, jours pendant lesquels on a bossé non-stop dans un entrepôt pour perfectionner le tout, s’entraîner, répéter, alors qu’on sortait de trois semaines de résidence en France. À chaque fois, c’est plus long et plus dur parce que faire des concerts de musique électronique reste assez nouveau. La technologie évolue en permanence, donc on a de plus en plus de possibilités, ce qui prend de plus en plus de temps.

Le truc cool avec la deuxième tournée, c’est que vous utilisiez beaucoup plus d’instruments. On pense au piano…

Xavier | Les instruments étaient juste davantage mis en avant. Sur la nouvelle tournée, on utilise pourtant techniquement plus d’instruments : il y a huit claviers et des contrôleurs. C’est juste que quand on utilisait un piano, on le mettait en scène sur ce support qui se divise en deux. Là, on se contente de se retourner et on joue.

C’était quoi le postulat de départ sur cette tournée ?

Xavier | C’était vraiment de ne plus être prisonniers de cette table avec notre machine en face du public, de ne pas être coincés entre ce pupitre et les écrans derrière, et que les gens captent ce qu’on fait. Bon, je ne suis pas sûr que ce soit le cas [rires]. Mais au moins c’est ouvert, on a un studio sur scène et on voit nos jambes. On voulait aussi profiter de toute la scène, avec une scéno adaptée, sans espace fermé derrière nous.

Comment on modernise des titres qu’on a déjà dû modifier à plusieurs reprises ?

Xavier | C’est assez chiant [rires].

Gaspard | Comme les logiciels évoluent et qu’on a de nouveaux synthés, on utilise des sons qu’on n’aurait pas utilisés il y a cinq ans pour actualiser nos morceaux.

Xavier | Les morceaux qui n’ont pas besoin d’être mis au goût du jour ne sont pas modifiés, même s’ils le sont forcément un peu quand on les joue sur scène. Quand on a joué "Genesis" en 2017, et le même morceau en 2007 et 2012, en dehors du fait qu’ils n’ont pas exactement le même son parce qu’ils ne sont pas générés par les mêmes machines, c’est la même chose. Ce morceau, on ne peut pas trop le modifier car il est jonché de microsampling et il est difficile de le réorchestrer.

Des fois, je me mets à la place du public et je me demande ce qu’il veut entendre. C’est sûr que les gens veulent écouter un peu des sons qu’ils connaissent et adorent. T’imagines AC/DC venir sur scène et faire "Highway to Hell" avec une batterie électrique ? [Rires.]

Bercy était une date importante pour vous ?

Xavier | Bien sûr. Même si, pour être honnête, je ne m’en souviens plus trop tant on était stressés. D’autant plus qu’on a eu des petites galères…

Vous avez souvent des petites galères ?

Xavier | À Paris, toujours. On a toujours des problèmes techniques. Je crois que le seul live où tout allait bien, c’était lors de notre deuxième Zénith de la tournée d’Audio, Video, Disco. Premier Zénith, on a eu un problème. À We Love Green, on a eu un pépin qui s’est transformé en espèce de rappel involontaire, c’était horrible à vivre pour nous. Olympia 2012, problème aussi. Rock en Seine en 2007 ou 2008, coupure de courant, on a dû sortir de scène.

Gaspard | On s’est un peu faits à la malédiction, mais bon.

Malgré ces pépins, c’est cool pour vous d’avoir ce live filmé par Arte. En effet, Across the Universe n’était pas un live à 100 % et All Access Arenas n’était que de l’audio. Même si ce n’est que 30 minutes, c’est déjà top pour vous, non ?

Xavier | J’ai un peu de mal à le voir en vidéo. La différence entre ce qui est filmé et la réalité est tellement énorme que, c’est cool que ça existe, mais c’est bien loin de la vraie expérience. Ça me rend triste et en même temps j’en suis bien content.

Gaspard | Je pense qu’on sera content dans dix ans d’avoir une trace filmée. On a un peu de mal à se regarder, mais c’est super.

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Par Arthur Cios, publié le 09/03/2018

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