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En Suisse, un premier anniversaire en demi-teinte pour #metoo

Le hashtag #metoo soufflera prochainement sa première bougie. L’occasion de faire le point sur les mesures prises en Suisse contre le harcèlement.

(© Mille Sept Sans)

Il y a quelques mois, Lausanne créait la surprise avec une campagne décalée. Dans le spot vidéo de 2 minutes, le harcèlement de rue n’est désormais plus qu’un mauvais souvenir, confiné aux salles d’un musée, le MdHR (Musée du Harcèlement de Rue). Guidé par notre Yann Marguet national, on y découvre des pratiques d’un autre temps, où les femmes se font siffler, alpaguer vulgairement, palper les fesses ou le visage, le tout sans consentement.

Heureusement, d’après la vidéo, ça, c’était avant. Mais qu’en est-il en réalité ? Avec 72 % des Lausannoises de 16 à 25 ans déclarant avoir été harcelées au moins une fois dans leur vie, l’inauguration de ce musée semble encore loin.

"Psstt, Mademoiselle"

Loin d’être relayé aux allées glauques, le harcèlement de rue est subi aussi dans les bus, les bars, les cinémas et les entrées d’immeubles pas forcément sombres. Pour Natasha Stegmann, présidente de l’association Mille Sept Sans à Fribourg, le harcèlement de rue a gagné en visibilité, mais ce n’est pas suffisant :

"On a pu observer cette espèce de 'publicité' contre le harcèlement de rue avec #metoo. Mais en tant que tel, ça n’a pas forcément changé quoi que ce soit parce que pour changer les choses, il faut prendre des mesures concrètes, et pas seulement contre le harcèlement de rue. Également contre le harcèlement au travail, le harcèlement sexuel à la maison. Et dans ces cas-là, des mesures au niveau de la justice doivent être prises. J’ai l’impression que ça reste beaucoup trop timide en Suisse pour le moment."

(© L’amiral)

Il est 5h, Lausanne s’éveille

En coulisses, certaines et certains s’activent pour que l’on puisse un jour marcher tranquillement à 3h du mat’ comme à 15h30. Lausanne fait figure de pionnière dans cette lutte, en ayant anticipé le retour du Conseil fédéral sur la question, qui estime que "les collectivités locales sont les mieux à même d’évaluer le problème et de prendre des mesures". Adieu l’éventualité de voir les sanctions pénales étendues et renforcées, on en reste donc aux injures, aux voies de fait (gifles et autres) et aux attouchements.

Dans la capitale olympique, plusieurs mesures ont été mises en place ou sont en passe de l’être ("courant 2018") : d’un côté, une application destinée à la police pour documenter les "incivilités" polluant les rues, conjointement liée à une formation obligatoire ; de l’autre, un formulaire de signalement destiné aux victimes ainsi qu’une réflexion sur l’aménagement de l’espace public, notamment sur la question des lampadaires et des souterrains sinistres.

Enfin, Lausanne n’a pas oublié ses enfants, qu’elle prévoit d’éduquer dès la rentrée 2020 au harcèlement de rue, afin de s’attaquer à la méchante bébête avant même qu’elle n’ait eu une chance de grandir.

(© Mille Sept Sans)

"À Fribourg, ce n’est pas du tout la même ambiance qu’à Lausanne"

Même son de cloche préventif du côté de la cité du bord de la Sarine, où l’association Mille Sept Sans compte "agir à la racine" en parcourant prochainement les écoles et en sensibilisant les préadolescents au problème. Pour ce qui est des grands enfants déjà harceleurs ou harceleuses, la tonalité diverge :

"Le harcèlement est perpétré dans la rue, alors vers qui doit-on se tourner pour s’en plaindre ? Qui est-ce qu’on doit dénoncer ? La première personne qui nous a harcelés ? Ou celle qui a commencé à nous agacer ? À ce rythme, on devrait passer sa journée au poste de police."

L’association fribourgeoise mise tout sur la prévention, jugeant la pénalisation inutile et pénible pour ses victimes, qui doivent déjà porter le poids de la honte ou de la culpabilité.

"Alors que non, c’est un fardeau à se partager car on fait tous partie de la même société. Il faut arrêter de se renvoyer la balle car on est tous responsables d’une certaine manière. Je suis en train d’aider une personne à porter plainte contre quelqu’un qui la menace, mais la police ne fait rien. Elle essaye même de la culpabiliser pour avoir dénoncé ce fait. À Fribourg, ce n’est pas du tout la même ambiance qu’à Lausanne."

"J’ai dit non, qu’est-ce que t’as pas compris là-dedans ?"

Chacun sa ville, chacun son combat (dixit le Conseil fédéral). Si les Lausannois ont choisi de privilégier la réaction, les Fribourgeois préfèrent la discussion et l’incitation à dénoncer.

"De notre expérience, l’important, c’est que les victimes témoignent, qu’elles mettent un nom à ce phénomène et qu’elles lui disent non !"

Par Manon Voland, publié le 13/08/2018