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À la découverte de Cake$, le Banksy de Bethléem

Grâce à ses pochoirs, le street artist illustre avec poésie et sobriété les souffrances du peuple palestinien.

Le mur de séparation de Bethléem. (© Aldan Mansri/Konbini)

Cake$ est un street artist anonyme qui, à l’instar de Banksy, peint en noir, avec des pochoirs, des scènes impliquant des enfants, des fils barbelés et des soldats. J’ai d’abord découvert ses œuvres à Bethléem, en marchant le long du mur de séparation qui traverse la ville, à proximité d’un camp de réfugiés et d’une station-service.

J’ai d’abord vu une œuvre, puis une seconde. Rien n’indiquait à première vue qui était l’artiste, mais les œuvres se ressemblant toutes, je me suis dit qu’il y avait sûrement un moyen de le ou la contacter. Je suis rentré dans l’un des magasins vendant des sprays de peinture, à littéralement deux pas du mur, et j’ai demandé qui était cet artiste. On m’a alors donné le nom d’un compte Instagram, @Cakes_stencils. J’ai navigué dessus et regardé ses œuvres, puis je me suis décidé à le contacter.

J’ai ainsi fait la découverte d’une personne ouverte et très cool, qui n’hésite pas à répondre à mes questions – mais pas toutes. Cake$ insiste pour ne pas en révéler trop, et je comprends, après plusieurs tentatives, sa démarche et son inquiétude.

Cake$ a commencé son projet il y a environ un an en Palestine, et il nous explique qu’il a peint plus d’une centaine d’œuvres dans le pays, principalement sur le mur de séparation à Bethléem – où se situe par ailleurs le fameux Walled Off Hotel, que Banksy a ouvert en 2017.

L’une des œuvres de Banksy sur le mur de séparation de Bethléem. (© Adlan Mansri/Konbini)

Lors de notre discussion, Cake$ explique que Banksy est pour lui une icône, mais que c’est le travail d’un autre street artist, l'activiste new-yorkais David Wojnarowicz (aujourd’hui exposé au Musée d’art moderne de New York et qui a commencé à travailler ces mêmes techniques dans les années 1980), qui l’a le plus inspiré.

Le travail de Cake$ est très engagé, l'artiste concevant l'espace public comme un lieu d'expression artistique et politique :

"Peindre sur les murs ici est une action collective, et c’est pour cela que j’essaye toujours de laisser des espaces libres autour de mes pochoirs, pour que les autres puissent également participer et peindre ce mur de séparation. Je pense que l’art est un moyen d’exprimer ses sentiments, mais peindre sur ce mur à Bethléem est vraiment différent. Je vois plutôt ça comme un dialogue et un art autonome."

Pour lui, c’est un moyen de résister et d’exprimer une réalité :

"Tu peux peindre ce que tu veux. Et le meilleur, c’est que d’autres le verront et y répondront de leur propre manière. Ils peuvent même repeindre par dessus ton œuvre, mais à la fin ça n’a pas d’importance si ce mur tombe comme celui de Berlin est tombé…"

(© Adlan Mansri/Konbini)

Cake$ en dit très peu sur son identité : il ne veut pas, à son arrivée à l’aéroport, se faire interpeller par les autorités israéliennes et être empêché de circuler si elles découvraient son activité. En effet, le seul moyen d’accéder aux territoires palestiniens est de traverser les frontières contrôlées par le gouvernement israélien.

Ses œuvres sont toutes en Palestine, sur le mur de Bethléem, à Ramallah, dans le camps de réfugiés d’Aida, mais également à Beit Sahour et Beit Jala. Ses œuvres évoquent la triste réalité de la vie en Palestine, en montrant des enfants jouant près de soldats armés, des bombes, des barbelés, ou encore la violence que les familles subissent chaque jour :

"La situation à Bethléem a beaucoup évolué cette année. Parfois, je posais mes pochoirs pendant dans les clashes. Des gamins avec des lance-pierres sautaient par-dessus les barrières, alors qu’au même moment je peignais l’enfant dans la voiture."

Cake$ a travaillé avec des enfants du camp de réfugiés d'Aida, qui est, selon l’UNRWA (Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient), la communauté la plus exposée aux gaz lacrymogènes du monde

Cake$ se réapproprie sa propre enfance difficile, entre un père violent alcoolique et des pensées suicidaires, afin de pleinement exprimer sa créativité :

"J’ai pour intention de renvoyer les gens vers leur enfance, et de repenser à comment cette période de leur vie les a influencés, eux et leur vie. C’est pour cette raison que je peins en noir et blanc, parce que les gens ont besoin d’écrire leur propre histoire dans leur esprit. Les gens doivent imaginer les expressions, les humeurs, et les intentions des enfants que je dessine.

Je laisse les gens faire travailler leur imagination. Pensez une minute aux enfants palestiniens. Ils jouent à côté du mur, à côté des soldats armés, des barbelés et des tours de garde. Ce n’est pas un environnement facile pour grandir. Pensez à vos propres enfants maintenant…"

Par Adlan Mansri, publié le 04/01/2019