Vernon Subutex ou la gueule de bois de la génération Duris

Vernon Subutex ou la gueule de bois de la génération Duris

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©Canal+

Les anciens cool broient du noir.

Casque audio vissé sur les oreilles, blouson de cuir élimé, cheveux en bataille, slim noir… Romain Duris s’est glissé avec une aisance déconcertante dans les bottes de Vernon Subutex, le héros désabusé de Virginie Despentes, réimaginé par Cathy Verney pour la série de Canal+, dont la diffusion débute ce lundi 8 avril. Le quarantenaire fatigué, qui vivote à Paris dans un appart dont il vient de se faire virer, se rappelle sa flamboyante vingtaine après une soirée avec un vieux pote, le chanteur Alex Bleach, qui se termine par un drame.

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Il était le propriétaire de Revolver, mythique boutique de vinyles parisienne qui a vu passer dans les années 1980-1990 une jeunesse avide de changer le monde, de vivre et de baiser en musique, sur les dernières pépites rock dénichées par Vernon. La belle époque, c’est fini. En 2019, le disquaire cool est devenu un quasi SDF, qui vit du RSA et de la générosité de ses anciens potes de soirée, avec lesquels il va renouer autant par nécessité que par nostalgie. Parallèlement, une enquête autour de secrets entourant la mort d’Alex Bleach se met en marche, impliquant un producteur ciné influent et une de ses détectives les plus aguerries, la Hyène…

Le casting de Vernon Subutex coulait de source, aussi sûrement que cette bande originale flamboyante, qui mélange valeurs sûres du rock (les Ramones, Janis Joplin, les Stooges), hits français (Daniel Darc), des choses moins connues (Abdul & Cleopatra), de la pop (Kim Wilde) ou encore de beaux titres mélancoliques plus modernes (“Apocalypse” de Cigarettes After Sex). Dans le Péril Jeune déjà (son premier film, sorti en 1994), Romain Duris incarnait une génération antisystème, anarchiste, bonne vivante, gavée de clopes, de drogues et de bonne musique. Contrairement à ses potes, Tomasi n’arrivait pas à devenir adulte (c’est-à-dire à se conformer doucement mais sûrement à ce que la société attend de vous) et quittait ce monde, victime d’une overdose. Au lieu de partir sur un coup d’éclat, Vernon Subutex s’est doucement laissé couler, incapable de s’adapter à une société capitaliste, toujours plus excluante et individualiste. Il est le seul qui n’a pas oublié le rock, la fête, le collectif. Il est aussi l’un des rares à avoir refusé toute responsabilité. Il est ce mec que tu ne veux pas devenir et en même temps chez qui tu admires une sorte de pureté.

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La série est traversée par sa mélancolie, ses lueurs d’espoir, ses yeux rieurs planqués derrière ce visage fatigué. Elle nous parle d’un Paris qui n’existe plus. Chaque génération a ses espoirs, ses idéaux souvent piétinés par l’expérience, son incompréhension face à l’arrivée de la suivante, cette rage d’envoyer valser des normes sociétales étouffantes. C’était toujours mieux avant pour la génération d’avant. Et pour autant, l’écriture de Despentes, adaptée par Kathy Verney, contient aussi des choses très modernes, ou peut-être simplement très universelles.

Enfin, on peut découvrir dans une même série une galerie de personnages féminins qu’on aurait presque du mal à compter, d’âges, de corpulences, de préférences sexuelles, de confessions religieuses ou encore de classes sociales différentes. C’est peut-être un détail pour vous, mais ces femmes qui accueillent à tour de rôle Vernon dans l’intimité de leur appartement et de leur solitude, constituent aussi la richesse de la série. Ces moments de retrouvailles sont autant chargés de mélancolie que de sensualité et potentialités.

Même si on adore Céline Sallette dans le rôle de la Hyène (ce n’est pas tous les jours que la télé française offre un rôle de lesbienne aussi fort et l’actrice s’en empare comme personne), la série aurait presque pu se passer de son autre arc narratif, plus attendu, plus clinquant, qui tourne autour du show-business de la musique et du cinéma, avec en ligne de mire le secret d’Alex Bleach. On aurait aimé qu’elle soit encore plus radicale, en restant collée aux bottes de Duris, filmé à hauteur d’homme par une caméra aussi libre que Vernon. Son voyage introspectif dans les rues de Paris est bouleversant.

La saison 1 de Vernon Subutex, composée de 9 épisodes, est diffusée à compter du 8 avril sur Canal+ et bientôt sur Canal+ Séries.