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Quand Andy Warhol créait des œuvres d’art à base de sperme et d’urine

Publié le , modifié le

Par Donnia Ghezlane-Lala

En 1977, Andy Warhol demandait à des volontaires d’uriner et d’éjaculer sur ses toiles.

Quand Andy Warhol créait des œuvres d’art à base de sperme et d’urine

© Santi Visalli/Getty Images ; © Andy Warhol/The Andy Warhol Foundation for the Visual Arts, Inc., NY

1977. Andy Warhol était déjà… Andy Warhol, et malgré cela, le maître du pop art cherchait à renouveler sa pratique artistique jusque-là très figurative. C’est dans l’abstraction qu’il trouvera l’inspiration, car il lui fallait quelque chose de plus radical et de plus… organique. Pour mener à bien son projet, il aura besoin de l’aide de ses amis et assistants, ou plutôt de quelques fluides corporels leur appartenant : à savoir, de l’urine et du sperme.

Sont alors nées les peintures Oxidation, Piss et Cum (“Oxydation”, “urine” et “sperme”, en français), des œuvres abstraites sur lesquelles il fait ruisseler l’urine ou le sperme d’un ami, parodiant ouvertement la démarche de Jackson Pollock – qui, rappelons-le, prenait un malin plaisir à uriner sur ses peintures terminées avant de les donner aux client·e·s qu’il n’appréciait pas.

De l’abstraction pour affronter un traumatisme

De 1977 à 1978, ce nouveau chapitre artistique et emblématique de la carrière d’Andy Warhol marque l’après Valerie Solanas. Autrice du Scum Manifesto, cette militante féministe est aussi connue pour avoir tiré sur Warhol avec une arme à feu en 1968. Suite à cet événement traumatisant, l’artiste meurtri par son corps criblé de cicatrices estimait qu’il ne faisait plus rien de bon. Cette attaque a d’ailleurs considérablement ralenti son élan naïf de “pop art”.

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Andy Warhol, Cum, 1977–78, semen on cotton, The Andy Warhol Museum, Pittsburgh, Founding Collection. (© The Andy Warhol Foundation for the Visual Arts, Inc., NY/Photo : Phillips/Schwarb)

De 1976 à 1978, l’artiste inspiré par son contemporain Robert Mapplethorpe se met à travailler sur des peintures représentant des torses d’hommes et des parties génitales. C’est dans ce cycle-là, qui se nourrissait du nouveau rapport qu’Andy Warhol entretenait avec son propre corps blessé, que les œuvres Oxidation, Cum et Piss ont vu le jour.

Profitant de ses nouvelles rencontres, il fait même participer des sujets ayant posé pour ses tableaux de torses et de sexes masculins, sauf que cette fois-ci, ce ne sont pas leurs corps qui sont nécessaires à l’ouvrage, mais plutôt… leurs fluides. Un de ses assistants démarchait, de temps à autre, des participants dans des saunas gays new-yorkais ou carrément le public volontaire qui visitait la Factory.

Dans son journal intime, à la date du 28 juin 1977, Andy Warhol écrivait : “J’ai demandé à Ronnie de ne pas pisser dès son réveil, d’essayer de garder son urine jusqu’à ce qu’il arrive au bureau, parce qu’il prend beaucoup de vitamines B donc la toile prend une très jolie couleur quand c’est sa pisse”, relate le magazine Artland.

Andy Warhol, Oxidation, 1977–78, urine and metallic paint on linen, six canvases. (© The Andy Warhol Foundation for the Visual Arts, Inc., NY/Photo : Phillips/Schwab)

“Le sexe est si abstrait”

Oxidation présentait une symbiose des deux liquides produits tandis que Piss et Cum, comme leur nom l’indique, ne dépeignaient que l’un ou l’autre. Pour réaliser ces travaux artistiques collectifs, l’histoire raconte que Warhol demandait à ses volontaires d’uriner et d’éjaculer directement sur des toiles blanches immaculées, dorées ou cuivrées posées par terre.

Parfois, il récupérait la semence lui-même et la versait, l’aspergeait à sa guise sur la surface encore mouillée par sa préparation – ceci permettait une meilleure absorption. La rencontre chimique entre l’acidité contenue dans l’urine et le métal infusé dans la peinture cuivrée à la surface de la toile grand format donnait une oxydation particulière, un motif abstrait aux tons jaunes, verts et oranges, jugés très esthétiques par le grand maître. “Le sexe est si abstrait”, disait-il souvent, d’après son biographe Bob Colacello, auteur de Holy Terror: Andy Warhol Close Up.

Andy Warhol, Piss Painting, 1978. (© The Andy Warhol Foundation for the Visual Arts, Inc., NY/Gagosian Gallery, New York)

Petit à petit, l’artiste développe une nouvelle obsession : chercher, trouver, tester, réaliser de nouvelles formes abstraites et chatoyantes grâce à ce médium d’un genre nouveau. Avant cette série, notre cher esthète n’avait jamais exploré l’abstraction et la peinture à ce point. Il y prit goût, puisqu’après ce bref chapitre fait d’urine et de sperme, il continua sa lancée avec les séries hautement abstraites Shadows et Rorschach.

À les contempler des décennies plus tard, il est indéniable d’interpréter Oxidation, Cum et Piss comme des œuvres politiques, allant à l’encontre du machisme, de la virilité exacerbée, du puritanisme, de la morale religieuse, alliant la “basse culture” des bains gays underground avec la “haute culture” de l’art contemporain élitiste, d’après l’analyse de la critique Rosalind Krauss.

L’abstraction permettait d’ailleurs à Warhol de déjouer la censure ou le sensationnalisme pornographique. Ces travaux hors norme sont désormais considérés parmi les nombreuses œuvres d’art ayant accompagné la libération sexuelle aux États-Unis.

The Andy Warhol Catalogue Raisonné, Paintings 1976-1978, de Neil Printz et Sally King-Nero, aux éditions Phaidon.

Si le sujet vous intéresse, vous pouvez trouver davantage d’informations et d’images des œuvres les plus subversives d’Andy Warhol dans l’ouvrage The Andy Warhol Catalogue Raisonné, Paintings 1976-1978, de Neil Printz et Sally King-Nero, aux éditions Phaidon.