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Et si le précurseur des NFT était… l’artiste français Yves Klein ?

Publié le

par Lise Lanot

En 1958, Yves Klein vendait des œuvres immatérielles contre des reçus papier. Un de ces reçus vient d’être acheté plus d’un million d’euros.

Et si le précurseur des NFT était… l’artiste français Yves Klein ?

© Express Newspapers/Getty Images

Les années 2020 sont marquées par l’essor du crypto art et des NFT. Ceci dit, les amateur·rice·s d’œuvres immatérielles n’ont rien inventé. Dans les années 1950, Yves Klein imaginait un projet à faire pâlir d’envie les néophytes des NFT.

En avril 1958, l’artiste présentait à Paris une nouvelle exposition. La galerie Iris Clert ne présentait pas les célèbres monochromes bleus du peintre mais un espace vide. Enfin, vide, c’est vite dit. Le lieu était physiquement vide mais conceptuellement chargé. Rempli de vide, pourrait-on dire, ou au moins, rempli de significations.

S’approprier le vide pour 20 grammes d’or

Avec son “Exposition du vide” (soit “La spécialisation de la sensibilité à l’état matière première en sensibilité picturale stabilisée”), Yves Klein expliquait vouloir “créer, établir et présenter au public un état sensible pictural dans les limites d’une salle d’exposition de peinture ordinaire”.

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Lors d’une conférence organisée à la Sorbonne en juin 1959, Yves Klein expliquait avoir voulu “créer une ambiance, un climat pictural invisible mais présent”. Cet “état pictural invisible dans l’espace de la galerie”, cette “immatérialisation du tableau” agissaient selon lui avec “beaucoup plus d’efficacité” sur le public “que les tableaux visibles, ordinaires et représentatifs habituels”.

Poussant plus loin son idée, Yves Klein décidait de mettre en vente des morceaux vides de son exposition vide. Pour concrétiser ces ventes d’œuvres immatérielles, il délivrait des cachets de garantie. Contre “20 grammes d’or fin”, collectionneurs et collectionneuses pouvaient devenir propriétaires d’une “zone de sensibilité picturale immatérielle”.

Yves Klein, Zone de sensibilité picturale immatérielle, série n° 1, zone n° 02 (reçu pour Jacques Kugel). (© Sotheby’s)

Au bas des reçus, une note précise que chaque zone “ne peut être cédée par son propriétaire qu’au double de sa valeur d’achat initiale”. Bien que cette mention assure une cote indéfiniment montante aux œuvres, Yves Klein ne souhaitait pas que ces reçus fassent le jeu de rondes de ventes incessantes. Afin que les acheteur·se·s deviennent les “propriétaires définitif·ve·s” des reçus, et donc des zones, il leur conseillait de les brûler, souligne le Smithsonian Magazine.

Tout le monde n’a pas respecté ce vœu ni suivi l’artiste lorsqu’il déversa la moitié de ses paiements dans la Seine et brûla les reçus en compagnie des propriétaires. Le collectionneur Jacques Kugel a ainsi toujours refusé de brûler son morceau de papier acquis en décembre 1959 et a fini par le vendre au galeriste Loïc Malle.

Du vide qui prend de la valeur

Récemment, Loïc Malle a vendu son reçu aux enchères pour plus d’un million d’euros. La maison Sotheby’s, qui organisait la vente, note que “le transfert d’une zone de sensibilité et l’invention des reçus” peuvent être considérés comme des formes d’[ancêtres] des NFT”“Si on ajoute le fait que Klein conservait un registre des propriétaires successifs des ‘zones’, il est aisé de trouver là un autre concept révolutionnaire, celui de la blockchain.”

De façon plus concrète, Yves Klein a inspiré des artistes à imaginer des œuvres invisibles. Fin mai 2021, Salvatore Garau vendait sa sculpture invisible intitulée Io Sono (Je suis) 15 000 euros. L’artiste états-unien Tom Miller menaçait alors ce dernier de lui intenter un procès, affirmant être à l’origine du concept de “sculpture de rien”. Une affirmation qui aurait sans doute bien fait rire Yves Klein, soixante ans après sa mort, lui qui aurait affirmé, peu de temps avant de mourir : “Je vais entrer dans le plus grand atelier du monde. Et je n’y ferai que des œuvres immatérielles.”