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Pourquoi une artiste a fait d’une montagne suisse son champ de bataille ?

Publié le

par Lise Lanot

Dans un projet engagé, Sasha Huber dénonce le racisme de celui qui a donné son nom à une montagne suisse.

Pourquoi une artiste a fait d’une montagne suisse son champ de bataille ?

© Alexandre Chambon/Unsplash

Cela fait quatorze ans que Sasha Huber est sur le dossier. Une quinzaine d’années que l’artiste se bat pour interroger et renverser la façon dont certains noms de lieux mettent à l’honneur des personnages qu’on ferait mieux d’oublier. Tandis que des activistes se battent à travers le monde pour déboulonner des statues représentant des esclavagistes, Sasha Huber tente, elle, de rebaptiser une montagne suisse portant le nom du “naturaliste et glaciologue […] raciste” Louis Agassiz.

Situé dans le canton de Berne, le pic porte le nom d’un scientifique du XIXe siècle ayant promu des théories racistes. “C’était un précurseur de l’idéologie de l’apartheid. Il refusait le métissage et proposait de parquer les Noirs dans les États du sud des États-Unis. Cela n’apparaît pas, ou trop peu, dans les manifestations organisées en sa mémoire”, détaillait au Temps Hans Fässler, historien et initiateur de la campagne “Démonter Louis Agassiz” à laquelle participe Sasha Huber depuis 2008.

Si la ville de Neuchâtel a débaptisé sa place nommée en hommage à Louis Agassiz en 2018 (devenue l’Espace Tilo-Frey, en l’honneur d’une conseillère nationale “métisse et pionnière de l’égalité”), le pic bernois a, lui, conservé son patronyme.

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Malgré tout, Sasha Huber ne perd pas le nord et continue d’organiser des événements visant à sensibiliser le public sur la question. Elle organise actuellement une exposition londonienne questionnant “qui on mémorialise et comment”. Une question universelle qui rejoint également celle de la place des femmes célébrées dans les noms de rue.

En plus de son travail de recherche sur Louis Agassiz, Sasha Huber présente des vidéos, performances et photographies et tout un pan d’exposition consacré à Renty et Delia Taylor, “une fille et son père congolais, mis en situation d’esclavage, dont les portraits avaient été utilisés par Agassiz” pour étayer ses théories nauséabondes. En plus de vouloir porter à la lumière le racisme de Louis Agassiz, Sasha Huber souhaiterait rendre hommage à Renty et Delia Taylor en rebaptisant la montagne “Rentyhorn”, soit “le pic de Renty”.

De nombreux lieux portent le nom d’Agassiz à travers le monde (dont plusieurs glaciers) et l’espace (sur la Lune et sur Mars). Certaines voix estiment donc que le combat de Sasha Huber et Hans Fässler est vain (ou n’a pas lieu d’être, mais c’est une autre histoire). Pourtant, leur travail va plus loin que la montagne elle-même. The Guardian rappelle que Louis Agassiz est “un scientifique toujours tenu en haute estime en Suisse”.

Ainsi, le travail de “Démonter Louis Agassiz” vise à remettre les pendules de l’histoire à l’heure et à affirmer que rien n’est gravé dans la roche, qu’il est possible de se débarrasser des “résidus coloniaux laissés dans l’environnement”. Et pour celles et ceux qui estiment qu’oublier le nom de Louis Agassiz reviendrait à faire table rase du passé, proposer le nom de Renty Taylor est une réponse toute trouvée qui n’effacerait en rien l’histoire de l’humanité.

L’exposition “You Name It” de Sasha Huber est à voir à la galerie Autograph, à Londres, jusqu’au 25 mars 2023.