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Pourquoi un sculpteur attaque en justice l’artiste Maurizio Cattelan ?

Publié le

par Konbini arts

C’est l’affaire qui fait parler le monde de l’art en ce moment : Daniel Druet réclame la paternité des œuvres de Maurizio Cattelan, connu pour sa banane scotchée à Art Basel.

Pourquoi un sculpteur attaque en justice l’artiste Maurizio Cattelan ?

© Maurizio Cattelan/Galerie Perrotin, Paris/Daniel Duret/ Photo : © Thibaut Sève/Arte

Le tribunal judiciaire de Paris examinait récemment une affaire qui agite le milieu de l’art contemporain : le sculpteur Daniel Druet attaque l’artiste Maurizio Cattelan pour savoir qui, entre les deux, est l’auteur d’œuvres à la valeur marchande élevée. Après une audience qui s’est tenue le 13 mai, la décision a été mise en délibéré au 8 juillet.

L’Italien de 61 ans, vedette de l’art contemporain, était ainsi accusé de violation du droit d’auteur. Daniel Druet, Français de 80 ans, a travaillé pour lui de 1999 à 2006. Formé aux Beaux-Arts, ce plasticien habile réalisait des sculptures réalistes pour le musée Grévin, à Paris, et pour Cattelan. Zoom sur le scandale qui fait trembler le monde de l’art et le code de propriété intellectuelle.

Pourquoi ?

Après avoir collaboré sept ans, les deux hommes se sont brouillés dans des circonstances qu’ils décrivent différemment. Pour Cattelan, Druet commençait à facturer son travail trop cher. Pour Druet, Cattelan occultait sciemment ce travail et avait un caractère trop exubérant.

“C’est une procédure qui aurait facilement pu être évitée. Il aurait suffi que les droits de Daniel Druet soient respectés”, estime l’avocat du plaignant, Jean-Baptiste Bourgeois, interrogé par l’AFP. Pierre-Olivier Sur, avocat du galeriste de Cattelan, qui dirige la galerie Perrotin, répond qu’au contraire, tout a été fait dans les règles. Cattelan passait commande, Druet facturait, “était bien payé”, en honoraires, et enfin, crédité à la hauteur de sa contribution.

Ce que Daniel Druet demande

Du concept à la sculpture, le débat tourne autour de ce qui définit les œuvres d’art de Maurizio Cattelan. À titre d’exemple, Him est une sculpture représentant Adolf Hitler mesurant la taille d’un enfant, en train de prier à genoux. Selon la défense, Cattelan a transmis des “instructions précises” et imaginé une scénographie qui fait que le public est ému, de loin, par cet enfant vu de dos, avant de découvrir avec surprise et dégoût qu’il s’agit du dictateur nazi.

“Je pense que M. Cattelan peut revendiquer des droits sur l’installation”, avait estimé Me Bourgeois. Mais M. Druet a réalisé “ce regard qui est terrible, c’est ça qui fait peur”, et “a fait faire les tissus” qui habillent cet Adolf Hitler. “Ce ne sont pas des instructions, mais des idées, des directives générales. Là où il n’y avait qu’une idée, un concept, Daniel Druet s’est abondamment documenté”, répond Me Bourgeois.

L’œuvre, selon lui, c’est seulement la sculpture. Daniel Druet réclame un dédommagement de 4 millions d’euros ainsi que la paternité exclusive de huit œuvres qui ont nécessité beaucoup de travail, parmi lesquelles on peut compter Him, La Nona Ora, un pape Jean-Paul II écrasé par une météorite, ou Now, un John Fitzgerald Kennedy dans son cercueil.

La défense de Maurizio Cattelan

L’artiste italien et son galeriste rejettent en bloc cette demande. L’œuvre, pour eux, c’est un tout. Me Sur cite la jurisprudence selon laquelle le droit d’auteur revient au “maître” de “la création”. “Le maître, ici, c’est évidemment Maurizio Cattelan. Il l’est resté de bout en bout, y compris avec l’exécution des sculptures en cire, ordonnant, contrôlant, habillant et payant toutes les étapes de leur exécution par Daniel Druet”, détaille l’avocat.

“Nous attendons de cette affaire qu’elle dise le droit pour les années qui viennent concernant l’art conceptuel”, ajoute-t-il. Révélée dans le magazine Le Monde, l’affaire suscite un intérêt considérable dans le milieu des galeries et des artistes plasticien·ne·s. Interrogé par ce magazine, le galeriste Emmanuel Perrotin a déclaré : “S’il [Daniel Druet] gagne, tous les artistes seront attaqués, et ce sera la fin de l’art contemporain en France.”

“Complètement faux. S’il gagne, on cessera de piétiner les droits des artistes en France, c’est tout”, rétorque Me Bourgeois. La cote de Maurizio Cattelan est aujourd’hui très élevée. Lors d’Art Basel à Miami Beach en 2019, il avait vendu 120 000 dollars son œuvre Comedian représentant une banane scotchée à un mur.

Ce qu’il s’est passé lors de l’audience devant le tribunal civil

Une audience s’est tenue le 13 mai devant la 3e chambre du tribunal civil, spécialisée dans la propriété intellectuelle. Le tribunal judiciaire de Paris a mis en délibéré au 8 juillet sa décision. Lors de cette première audience, l’avocat de M. Druet a plaidé le caractère unique de la création de cet artiste recruté pour son savoir-faire.

“Des sculpteurs qui sculptent comme Daniel Druet, il n’y en a pas cinq. […] Daniel Druet était cher et, malgré cela, on est venus le voir lui”, a affirmé Me Jean-Baptiste Bourgeois au sujet de son client, présent au tribunal. “Quand on regarde le travail de ces œuvres, il est incontestable qu’on a une expression artistique”, alors que “M. Cattelan, de son propre aveu, est incapable de sculpter, est incapable de peindre, est incapable de dessiner”, a-t-il ajouté.

L’artiste italien, qui habite New York, était absent. Son avocat, Eric Andrieu, a dénoncé le “péché originel” d’une procédure où M. Cattelan n’était pas cité initialement, alors que le plaignant demande son “expropriation”. “C’est complètement extravagant”, a-t-il lancé, demandant à invalider la procédure pour vice de forme.

Sur le fond, “la réalisation matérielle de l’œuvre passe au second plan par rapport à sa conception”, selon Me Andrieu. “M. Druet a un savoir-faire […] mais ce savoir-faire ne donne aucun choix créatif parce que tout ce qu’il va faire, c’est suivre des instructions”, a-t-il encore souligné.

Me Pierre-Olivier Sur, l’avocat du galeriste de Cattelan, Emmanuel Perrotin, a insisté sur la précision des instructions de l’artiste conceptuel italien, comme quand il indique de combien de millimètres doivent être abaissées les paupières d’un John Fitzgerald Kennedy représenté dans un cercueil (Now, 2004).

“Bien évidemment, l’auteur, c’est Cattelan. […] Même si on ne touche pas à la matière, dès lors qu’on donne des instructions sur le concept même, on peut être l’auteur, et l’auteur exclusif”, a-t-il déclaré. “C’est une énorme mauvaise foi d’indiquer qu’il [Maurizio Cattelan] s’est contenté de photos. […] Ce sont des instructions d’une précision mathématique”, a ajouté Me Sur.

Interrogé par l’AFP après l’audience, M. Druet s’est dit “dépassé par le retentissement” médiatique de l’affaire qu’il a lancée et a réitéré sa prétention d’être l’auteur des sculptures. “Elles sont de moi. Chacun doit rester à sa place”, a-t-il affirmé, rejetant le débat sur la scénographie : “Ce n’est pas mon domaine.”

La décision du tribunal

Le 8 juillet, le tribunal judiciaire de Paris a conforté l’artiste Maurizio Cattelan comme auteur de ses œuvres et a repoussé les demandes de Daniel Druet. Le plaignant voulait la “qualité d’unique auteur des œuvres en cause”, et non le simple statut de coauteur d’une œuvre de collaboration ou d’une œuvre composite”, a rappelé le tribunal.

Ce dernier a reproché à Druet de ne pas avoir intenté la procédure, à l’origine, contre l’artiste italien controversé, mais contre son représentant, la galerie Perrotin, et une institution ayant monté une exposition de ces œuvres, la Monnaie de Paris. “Faute d’avoir assigné en personne Maurizio Cattelan […], Daniel Druet doit être déclaré irrecevable en toutes ses demandes en contrefaçon de droits d’auteur”, a estimé le tribunal.

La défense a estimé que ce jugement ferait école. “Cette décision constitue une véritable jurisprudence en ce que, pour la première fois, les magistrats consacrent l’art conceptuel par une décision de principe”, ont écrit dans un communiqué les avocats de la galerie Perrotin, Pierre-Yves Gautier et Pierre-Olivier Sur.

L’avocat du plaignant, Jean-Baptiste Bourgeois, a contesté cette interprétation. Dans ce jugement, “il n’y a pas une ligne sur le fond du dossier. C’est une fin de non-recevoir, pour une question de forme”, a-t-il déclaré à l’AFP. “Forcément, je regrette de ne pas avoir assigné Maurizio Cattelan au départ, mais je trouve la décision totalement infondée […]. Le même tribunal, la même chambre, en février 2020, certes dans une autre composition, avait reconnu recevables nos demandes”, a-t-il rappelé.

Le tribunal judiciaire a condamné Daniel Druet à rembourser 10 000 euros à la galerie Perrotin, et la même somme à la Monnaie de Paris. Représenté à l’audience qui avait eu lieu le 13 mai, M. Cattelan ne s’est jamais exprimé sur cette affaire.

Dans un communiqué de presse que la galerie Perrotin nous a communiqué par mail, les avocats de la défense ont déclaré qu’“au-delà de cette décision de justice, c’est l’art conceptuel qui est désormais protégé par la règle de droit”. De son côté, Emmanuel Perrotin s’est dit “satisfait” de la décision finale : “Cette décision […] consacre le travail de Maurizio Cattelan en tant qu’artiste conceptuel et rejette en tous points les arguments irrecevables et infondés de Daniel Druet. Je me réjouis que cette décision mette fin à cette controverse qui menaçait plus largement une grande partie des artistes contemporains.”

Konbini arts avec AFP. Article ré-édité le 12 juillet 2022.

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