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Jean Claracq peint les corps masculins et la solitude

Publié le , modifié le

Par Pauline Allione

Rencontre avec l’artiste bayonnais qui conte une mélancolie contemporaine avec poésie et minutie.

Jean Claracq peint les corps masculins et la solitude

© Jean Claracq

Ses toiles respirent une solitude contemporaine peuplée uniquement d’hommes. À 31 ans, Jean Claracq, né à Bayonne et installé à Paris après y avoir suivi les Beaux-Arts, fait souffler un vent de fraîcheur sur la peinture figurative. À travers ses paysages urbains comme ses personnages, le peintre distille autant sa fascination pour la Renaissance et les peintres flamands de l’école du Nord, que les influences pop dans lesquelles il a grandi.

Du 5 au 28 mai, à Paris, Jean Claracq sera exposé aux côtés de treize autres artistes français·es, au sein de l’exposition “Des corps libres, une jeune scène française“, organisée par le fonds de dotation Reiffers Art Initiative au Studio des Acacias. L’occasion de rencontrer l’auteur de ces toiles énigmatiques et doucement mélancoliques.

Jean Claracq. (© François Quillacq)

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Jean Claracq | Mon père est à moitié italien, sa mère était antiquaire, et il y a toujours eu un intérêt pour la peinture dans ma famille, notamment pour la Renaissance italienne. À l’âge de 13 ans, j’ai entendu parler de la Fiac à la télé. On vivait à Bayonne et j’ai demandé à mon père de m’y emmener.

On a passé quatre ou cinq jours à Paris à regarder des peintures anciennes et, après ce séjour, mon père et moi avons commencé à peindre ensemble. On copiait des tableaux de l’histoire de l’art sur des miniatures de cinq centimètres sur cinq, c’était une sorte de musée idéal. Mon père n’a jamais arrêté. À 15 ans, j’ai décidé que je voulais devenir peintre, puis j’ai fait les Beaux-Arts de Paris.

Animal studies from a notebook, huile sur bois, 2021. (© Jean Claracq)

Où puises-tu ton inspiration ?

Je m’inspire de l’histoire de l’art, de livres, de musées, de la rue, d’Internet, des réseaux sociaux… L’art et la peinture sont assez simples selon moi, c’est une manière d’explorer le monde et de participer à cet écosystème artistique. Les artistes ont toujours des choses à nous apprendre et j’essaie d’être dans cette dynamique, de m’intéresser à des choses, à l’histoire, et de faire des ponts, tout en restant dans la poésie. Ce qui m’intéresse beaucoup, c’est de mêler la part d’instinct à la part de construit.

As-tu le souvenir d’un tournant dans ta pratique, d’avoir trouvé ton style ?

J’ai plutôt un souvenir inverse. J’ai toujours beaucoup peint depuis mes 13 ans, j’ai fait six ans de Beaux-Arts, dont une année de césure et une année à temps plein en tant qu’assistant d’artiste, un échange, un mémoire… J’avais l’impression d’avoir beaucoup expérimenté. Mais à la fin de mes études, en regardant mon diplôme, j’ai trouvé que je faisais tout le temps le même tableau, ça m’a sauté aux yeux. J’avais beau faire de la recherche, lire des livres, voir des expos, faire des efforts, mon travail était certes mieux amené, mais c’était toujours les mêmes images.

To have more you, we must produce more, to produce more, we must know more, huile sur toile, 2017. (© Jean Claracq)

Il y a une volonté de contrôle dans mon travail : je compose mes tableaux pendant très longtemps pour contrôler le contenu et le regard, mais j’ai réalisé que je ne contrôlais que peu de choses, voire rien. Je suis toujours dans cette dynamique, mais j’ai maintenant conscience que tout une partie m’échappe, et je l’accepte.

On te compare souvent à Edward Hopper, qu’en penses-tu ?

J’aime beaucoup Edward Hopper, les couleurs sont belles, j’adore la lumière et ce sentiment de solitude, mais je n’ai pas l’impression de peindre de la même façon. Il peint de manière assez rêche, tout a presque l’air de pierre, tandis que j’essaie plutôt que tout ressemble à du tissu. Je pense que la similitude se trouve davantage dans le fait qu’il n’y ait pas de personnage, ou un seul. C’est un artiste dont les peintures touchent des gens extérieurs au milieu de l’art, et je trouve chouette de faire bouger les frontières. J’aimerais beaucoup réussir à faire des tableaux qui sortent de l’art contemporain et touchent des gens qui ne connaissent pas la peinture.

Amine, huile sur toile, 2018. (© Jean Claracq)

Ton idée, c’est aussi de toucher un public qui ne soit pas nécessairement initié ?

Aux Beaux-Arts, je me souviens avoir lu un livre du médiéviste suisse Jean Wirth, dans lequel il parlait de la façon dont ceux qui créaient les images à la fin du Moyen-Âge, et que l’on appellerait aujourd’hui des artistes, composaient leurs images. Elles étaient construites pour toutes les catégories sociales de l’époque, la noblesse, la royauté, les différents types de clergés, et il y avait différentes couches de significations pour les marchands, les bourgeois, les paysans, les agriculteurs…

J’aime cette idée que coexistent différentes façons d’aborder une peinture, qui sont toutes valables. J’ai essayé de l’appliquer pendant très longtemps, et je pense que c’est désormais ancré en moi. Cela se passe à plein de niveaux, comme quand j’essaie de faire des peintures qui ont l’air de photos pendant une seconde, avant qu’on ne réalise que tout est bancal. J’essaie de créer des tableaux qui ne soient pas élitistes et que l’on peut aborder sans connaître la peinture flamande, sans voir les références aux peintres que j’aime, et sans le bagage théorique des Beaux-Arts.

Spruce tree, huile sur bois, 2018. (© Jean Claracq)

Vous représentez toujours des hommes, pourquoi ce choix ?

Toute l’histoire de l’art, ce sont des hommes qui peignent des femmes, souvent avec un certain désir. La peinture reste une pratique sensuelle, et je sens la différence quand je peins des femmes et quand je peins des hommes. J’ai grandi entouré de femmes, j’ai quatre sœurs, toutes mes amies sont des femmes… Mais quand je peignais des femmes, ça toujours été un peu cata par rapport aux hommes. Ce n’était pas aussi beau parce que j’avais une charge érotique plus faible, et aussi un peu honte, je pense. Et puis, j’aime peindre des hommes.

Que cherches-tu à transmettre avec tes peintures ?

J’ai l’impression de chercher le dialogue. Je veux créer des images qui donnent envie de répondre, comme les images que j’ai vues m’ont donné envie de me mettre en mouvement.

Kilim, huile sur toile, 2021. (© Jean Claracq)

La vue, huile sur bois, 2020. (© Jean Claracq)

Cameron’s gallon, huile sur bois, 2014. (© Jean Claracq)

Paradise, huile sur bois, 2019. (© Jean Claracq)

L’exposition collective “Des corps libres, une jeune scène française” est visible au Studio des Acacias de Reiffers Art Initiative, à Paris, jusqu’au 28 mai 2022.