Ces œuvres ont bien failli ne jamais être exposées dans des musées et on vous explique pourquoi

Ces œuvres ont bien failli ne jamais être exposées dans des musées et on vous explique pourquoi

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© Juliet Furst/Unsplash

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Par Konbini avec AFP

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Ces objets saisis "n’ont jamais été montrés" car ils se trouvaient "dans les réserves des douanes, des gendarmes, de l’État".

Quel rapport entre un support de canon du XVIIIe siècle et une statue-menhir de l’âge de bronze ? Ces deux “trésors coupables”, exceptionnellement exposés au musée d’Histoire de Marseille jusqu’au 12 novembre 2023, avec des centaines d’autres, proviennent de pillages archéologiques que traquent les enquêteur·rice·s dans le bassin méditerranéen.

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“Tous les objets exposés […] sont des biens culturels volés qu’a priori vous n’auriez pas pu voir si les services de l’État et les acteurs en charge des enquêtes ne s’étaient mobilisés” pour empêcher les pillages, prévient d’emblée Xavier Delestre, conservateur régional de l’archéologie à la direction des affaires culturelles (DRAC) pour la région Provence-Alpes-Côte d’Azur.

Ces objets saisis “n’ont jamais été montrés” car ils se trouvaient “dans les réserves des douanes, des gendarmes, de l’État”, développe Fabrice Denise, directeur du musée où cette exposition inédite se tient. Si le grand public est généralement au fait des trafics internationaux de biens culturels provenant de pays en guerre comme la Syrie ou la Libye, il est souvent moins sensibilisé à ce qu’il se passe sur son propre sol, en Europe.

Or, “notre territoire national, notre mémoire collective est aussi pillée” par “à peu près 200 000 personnes par an”, rappelle M. Delestre. Avec 36 000 sites recensés, le patrimoine archéologique de la région PACA, située en bord de Méditerranée, à côté de l’Italie, attire particulièrement les convoitises. Ses frontières maritimes, terrestres et aériennes en font aussi un véritable carrefour pour le commerce illicite de biens culturels. En 20 ans, “plus de deux millions de monnaies [de l’époque antique] ont été volées sur la région”, note M. Delestre.

Prospecteurs du dimanche

Pas besoin d’être un·e trafiquant·e aguerri·e pour figurer au rang des pilleur·se·s de biens culturels. Avec la démocratisation de la vente des détecteurs de métaux, les prospecteur·rice·s du dimanche ont proliféré depuis les années 1980. Même si la plupart présentent cette activité de prospection comme un simple loisir inoffensif, “on peut les considérer comme des pilleurs parce qu’ils n’ont aucune autorisation préfectorale pour rechercher des objets archéologiques”, avance Alexandre Dumont-Castells, référent adjoint pour l’archéologie du groupement de gendarmerie des Bouches-du-Rhône.

En raison des crises économiques, “les gens se sont mis à battre la campagne, à aller sur les sites, pour trouver des objets et pour faire du commerce”, généralement sur les sites de vente en ligne et les réseaux sociaux, détaille M. Delestre. Par an, on estime que “dix millions d’objets a minima sont volés” en France, selon lui. Une délinquance essentiellement masculine qui concerne “toutes les tranches d’âge” et toutes les couches sociales, même si “la majorité des individus ont plutôt entre 30 et 40 ans” et sont issus “de milieux artisans et ouvriers”, résume-t-il.

“Collecter un objet au sol ou dans la mer n’est un délit qu’à partir de la moitié du XXe siècle”, rappelle pour sa part Xavier Corré, attaché de conservation du patrimoine, en précisant “qu’avant d’être des objets pillés, ces objets récupérés par les prospecteurs ou collectionneurs étaient issus d’une chasse au trésor”.

Une quête de butins qui, de Tintin à Indiana Jones en passant par Lara Croft, s’incarne dans des figures d’aventurier·ère·s intrépides parti·e·s sur les traces de civilisations perdues. “Difficile, dans cet imaginaire très positif, d’introduire quelque chose qui relève du droit et qui casse un peu le mythe”, concède M. Denise.

Dans une vitrine de l’exposition, des cartes et de la documentation scientifique sont sous scellés : autant de preuves du “caractère intentionnel du pillage”, pour M. Delestre. “Ce ne sont pas des gens qui font des découvertes fortuites.” Les infractions constatées peuvent entraîner, selon les cas, un simple rappel à la loi ou conduire à des peines délictuelles pouvant atteindre jusqu’à sept ans d’emprisonnement et 100 000 euros d’amende en cas de destruction de patrimoine archéologique. Sans compter qu’à plus grande échelle, cette délinquance peut parfois en rejoindre d’autres : trafics d’armes, de stupéfiants, voire actions mafieuses ou terroristes.

40 000 objets saisis

En 2020, une convention a été signée entre la DRAC PACA, dépendant du ministère de la Culture, et la gendarmerie afin que des référent·e·s patrimoine soient formé·e·s au sein des brigades de la région, un dispositif étendu depuis dans toute la France, et qui porte ses fruits. “J’ai des brigades qui me contactent”, c’est-à-dire que “l’enquête démarre par des constatations de gendarmes en flagrance”, relève Nathalie Vergez, vice-procureure chargée des affaires touchant au patrimoine au parquet d’Aix-en-Provence.

Depuis 2015, dans la région, plus de 40 000 objets datant de la préhistoire à la Seconde Guerre mondiale ont été saisis et une quarantaine d’affaires a été jugée, rappelait récemment la cour d’appel d’Aix-en-Provence.

“La différence fondamentale entre le pilleur et l’archéologue, c’est que l’archéologue ne s’intéresse pas à l’objet, il s’intéresse à l’objet dans son contexte, son environnement”, insiste M. Delestre, le tout avec des “savoir-faire très précis”. Car, ajoute-t-il, “le patrimoine archéologique est une ressource fragile, non reproductible et à chaque fois qu’on enlève un élément, on enlève une source d’information scientifique” sur une époque ou une civilisation.