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Alice Neel peignait “les névrotiques, les fous, les malheureux”

Publié le

par Donnia Ghezlane-Lala

Toute sa vie, l’artiste Alice Neel a mis son art au service des mentalités, pour les faire évoluer.

Alice Neel peignait “les névrotiques, les fous, les malheureux”

© Alice Neel/The Estate of Alice Neel, Bilbao, 2021

Alice Neel a toujours placé ses engagements au cœur de son art – et ce fait n’est pas si étonnant quand on remarque qu’elle est née en pleine saison du Verseau, signe aux valeurs anticonformistes fortes, doté d’un désir accru de justice sociale. Durant son enfance dans les années 1900-1910, sa mère lui aurait dit : “Je ne sais pas ce que tu comptes faire dans le monde, tu n’es qu’une fille.” Ces mots cinglants ont motivé sa carrière que l’on peut considérer comme une belle revanche. 

Toute sa vie, la peintre figurative s’est attachée à rendre visibles les opprimé·e·s, celles et ceux que la société abandonnait et marginalisait, à figer sur toile leur regard et leurs récits. Elle disait qu’elle était une “collectionneuse d’âmes” et qu’elle peignait “les névrotiques, les fous, les malheureux”, parfois “les autres” et “même quelques ‘gens bien’.

Alice Neel, Nancy and Olivia, 1967. (© Collection of Diane and David Goldsmith/The Estate of Alice Neel, Bilbao, 2021)

Une belle rétrospective intitulée “People Come First”, qui court jusqu’au 6 février 2022 au Guggenheim Bilbao, retrace son activisme humaniste et artistique. La peinture était avant tout pour elle un chemin vers la rencontre, une façon d’exposer les “gens avant tout”, mais elle était aussi un moyen de briser les tabous, les injonctions, les stéréotypes, les codes.

À l’aide de son pinceau, Neel a contribué au mouvement des droits civiques et aux révolutions féministes, sans concession. Considérée comme l’une des peintres les plus radicales de son époque, elle racontait le New York des minorités, des personnes victimes ou survivantes d’injustices, de sexisme, de violence, de racisme et du capitalisme. 

Alice Neel dans son studio à New York, vers 1960. (© The Estate of Alice Neel, Bilbao, 2021)

Un militantisme féministe intersectionnel

Dans les années 1930, à la suite d’une tentative de suicide et d’un séjour en hôpital psychiatrique qui la plaça au plus près de la nature humaine, Alice Neel se met à peindre des femmes, et plus particulièrement des femmes nues. Ses premiers portraits n’avaient pas pour vocation de plaire mais plutôt de sonder l’âme de ces femmes de tous horizons, de toutes origines sociales, en questionnant les stéréotypes qui les enfermaient.

Ce n’était pas chose courante dans l’histoire de l’art, au XXe siècle ou avant, de représenter en peinture des corps nus de manière brute, totale, sous leur apparat le plus véritable, d’afficher des poils féminins et d’aborder des thèmes comme la maternité. [La grossesse] est une partie très importante de la vie qui a été négligée. Je pense que, comme sujet, il est parfaitement légitime et que les gens, par fausse modestie ou par pudibonderie, ne l’ont jamais montré.”

Alice Neel, Self Portrait, 1980. (© National Portrait Gallery, Smithsonian Institution/The Estate of Alice Neel, Bilbao, 2021)

Alice Neel est connue pour être l’une des premières peintres états-uniennes à représenter des femmes enceintes nues et à mettre en scène sa propre sexualité, avec liberté et sans édulcorants. “C’est génial pour le mouvement de Libération des femmes”, exprimait-elle à l’époque. Ses modèles étaient la plupart du temps ses proches, mais à mesure que son art grandissait, l’envie d’aller à la rencontre de femmes inconnues, de personnes victimes de violences se faisait sentir.

Sans verser dans le pathos, Alice Neel souhaitait raconter l’histoire de ces femmes subissant la violence masculine, comme Donna Ferrato dans son sillage, en photographie. Elle peint ainsi des visages tuméfiés, les coquards et les lèvres douloureuses de ces survivantes.

Alice Neel, Carmen and Judy, 1972. (© Oklahoma City Museum of Art, Westheimer Family Collection/The Estate of Alice Neel, Bilbao, 2021)

La peintre décide petit à petit de sortir de sa zone de confort et de son cercle blanc pour dépeindre les réalités de femmes et d’enfants hispaniques et noir·e·s. Lors de notre visite de l’exposition, le tableau d’une femme noire donnant le sein à son enfant nous reste en tête pour illustrer ce cycle. 

“L’humain avant tout”

Huit ans après ses débuts, Alice Neel déménage à Spanish Harlem où elle partage son quotidien avec des familles portoricaines. Naturellement, une collaboration artistique se met en place afin de créer quelques portraits. Son intention était de dévoiler la réalité – sans sensationnalisme – des quartiers défavorisés et des personnes qui les habitent, dans les années 1950. 

Alice Neel, Georgie Arce No. 2, 1955. (© Collection of Lonti Ebers/The Estate of Alice Neel, Bilbao, 2021)

À partir des années 1970, la peintre met en avant les contre-cultures et ses grandes figures. Très prolifique, elle produit des portraits d’activistes noir·e·s, de militantes féministes et LGBTQIA+ pour accompagner ces mouvements de révolution au sein de la société américaine.

Au-delà même de ses engagements, Alice Neel a placé la psychologie des sujets au cœur de son œuvre. Chaque tableau témoigne dans ses gammes de couleurs de l’expression des émotions de chaque protagoniste et de l’intensité de chaque rencontre.

Alice Neel, Elenka, 1936. (© The Metropolitan Museum, New York, don de Richard Neel et Hartley S. Neel, 1987/The Estate of Alice Neel, Bilbao, 2021)

Alice Neel, Geoffrey Hendricks and Brian, 1978
. (© San Francisco Museum of Modern Art, don anonyme/The Estate of Alice Neel, Bilbao, 2021)

Alice Neel, Nazis Murder Jews, 1936. (© Rennie Collection, Vancouver/The Estate of Alice Neel, Bilbao, 2021)

Alice Neel, Pregnant Maria, 1964, collection privée. (© The Estate of Alice Neel, Bilbao, 2021)

“People Come First”, la rétrospective Alice Neel, est à visiter au musée Guggenheim Bilbao jusqu’au 6 février 2022.

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