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5 idées reçues sur l’histoire de l’art à déconstruire de toute urgence

Publié le

par Pauline Allione

"Les natures mortes, c’est trop chiant", "le contemporain, je cherche même pas à comprendre"… Thèse, antithèse et synthèse pour casser ces idées reçues.

5 idées reçues sur l’histoire de l’art à déconstruire de toute urgence

© Muhammad Rahim Ali/Unsplash

L’art est réservé aux riches, les natures mortes sont chiantes à mourir, l’art contemporain est trop perché pour le commun des mortel·le·s… L’histoire de l’art est jalonnée de préjugés. On les entend de la bouche de ce beau-frère que l’on emmène au musée un dimanche après-midi, ou à ce dîner lors duquel notre tante ne comprend toujours rien aux études artistiques de son neveu.

Dans l’ouvrage Big bang art, publié aux éditions Flammarion, l’historienne de l’art Sandrine Andrews démonte un à un quelque vingt préjugés sur le sujet. De quoi travailler notre argumentaire et briller au prochain repas de famille.

“Le contemporain, je cherche même pas à comprendre”

Peut-être avez-vous ce pote qui, en voyant de l’art contemporain, lève les yeux au ciel : pour lui, comme pour beaucoup, ce milieu est juste trop perché. Il est vrai que l’art contemporain, ce n’est pas simplement des objets en deux dimensions. Cela peut être des espaces dans lesquels se plonger physiquement, à l’instar du Monde réenchanté de Laure Prouvost à la Biennale de Venise 2019, des objets manufacturés devenus œuvres d’art comme la Fontaine de Marcel Duchamp, qui a placé un urinoir dans les musées…

“Alors que l’art classique et moderne nous offrent des surfaces à observer, l’art contemporain ouvre un champ de possibilités beaucoup plus vaste, dans lequel nous entrons, sommes en immersion par tous nos sens et sommes amené·e·s à nous poser des questions. […] Tout cela peut sembler étrange, enfantin, farfelu, décousu, mais aussi libérateur, rafraîchissant, inattendu, joyeux, sensuel”, résume Sandrine Andrews.

“Les natures mortes, c’est trop chiant”

Des compositions florales, des corbeilles de fruits, des tables garnies de victuailles… Ces éléments inanimés – qui ne sont pas “morts”, ceci étant un abus de langage – peuvent sembler un peu redondants, à force. Mais, hormis la prouesse technique de ces reproductions d’un réalisme impressionnant, les natures mortes portent aussi toute une symbolique : après que l’iconoclasme, au XVIe siècle, a mené à la destruction d’images religieuses car relevant de l’adoration idolâtrique selon les chefs protestants, les natures mortes se sont investies d’un sens allégorique.

Le pavot symbolise ainsi le sommeil éternel, une rose coupée la jeunesse foudroyée, le homard l’immortalité, le gibier le statut social du commanditaire ou une mise en garde contre les péchés de la chair… Avec un peu d’histoire, ces toiles prennent une nouvelle couche de significations.

“Je peux faire la même chose”

On a tous déjà entendu un visiteur, face à un tableau, affirmer qu’il aurait pu le faire lui-même (si seulement il en avait eu l’idée) ou, pire, que son enfant aurait pu faire la même chose. À moins que cette personne ait un ego surdimensionné ou une totale confiance en ses compétences artistiques, il s’agissait sans doute d’une œuvre non réaliste, non figurative.

Prenons l’exemple du Portrait de Marie-Thérèse de Picasso. Avec son teint verdâtre, ses deux yeux visibles de profil et les murs qui semblent nous tomber dessus, la toile ne représente pas fidèlement les traits du modèle. Pour autant, cela ne signifie pas que son auteur ne saurait briller dans un style classique (ce qu’il a fait avant d’en arriver au cubisme).

“Pablo Picasso nous conseille de ne pas nous limiter à la seule copie de la nature et de rompre le lien de dépendance que tout·e artiste ou amateur·rice du mercredi ou du dimanche peut avoir avec elle. […] Inventer, créer, oser être différent·e, voilà ce que Picasso nous invite à faire”, détaille Sandrine Andrews.

“L’art, c’est élitiste”

Si l’on pense au Rabbit de Jeff Koons et aux 78 millions d’euros qu’il a raflés, l’art semble évidemment inaccessible. Mais cette vision réductrice n’englobe pas de nombreuses formes d’art, qui nous accompagnent depuis les débuts de l’humanité. “L’art est une machine à broyer l’ordinaire […], il est ce petit supplément, superflu mais si nécessaire parce qu’il nous émerveille, nous enchante, nous fait vibrer et nous empêche de nous endormir dans la routine”, explique l’historienne.

Celle-ci évoque ainsi l’art urbain, accessible à tout le monde, à l’instar de l’architecture, d’installations publiques et de graffitis. On peut par exemple penser au Cyclop monumental de Jean Tinguely à Milly-la-Forêt, au Jardin des tarots de Niki de Saint Phalle en Toscane, mais aussi aux portes de métro Abbesses et Porte Dauphine, “avec leur édicule de fer forgé et leur marquise en verre”.

“Les artistes n’en font qu’à leur tête”

Les artistes sont seul·e·s pour créer leur œuvre, mais leur liberté reste relative. Questionnements, recherches et financements viennent contrebalancer le cliché du génie qui jaillit et s’exprime sur la toile – ou ailleurs – au moment de faire des choix artistiques. Les prix, quant à eux, sont fixés aux regards de ceux du marché, et, dans le cas d’une commande, l’artiste n’est pas maître du sujet de son œuvre.

Sur la facture d’El Expolio (Le Partage de la tunique du Christ) du Greco, les représentants de la cathédrale de Tolède ont pointé trois erreurs dans le traitement du sujet par l’artiste pour faire baisser le prix de la toile : certaines figures dépassaient le Christ d’une tête, ce qui était inacceptable, Marie était représentée alors qu’elle n’est pas mentionnée dans l’Évangile de Matthieu, et les soldats romains étaient vêtus comme des soldats espagnols. Des expert·e·s trancheront pour fixer le prix du tableau à 318 ducats, contre les 900 demandés par l’artiste… Preuve que, non, les auteur·rice·s des œuvres n’ont pas les pleins pouvoirs.

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