Le web sleuthing ou comment des passionnés de faits divers élucident des meurtres

Le web sleuthing ou comment des passionnés de faits divers élucident des meurtres

L’avènement d’Internet a permis l’émergence d’une communauté d’enquêteurs amateurs,et certains ont parfois réellement aidé la police à classer une affaire.

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En juin 1995, Jason Callahan, 18 ans, grand gaillard aux cheveux bruns portant des T-shirts psychés, embrasse sa mère Margaretta et quitte son domicile pour suivre le “summer tour” des Grateful Dead, dans le sud de la Virginie. Il ne reviendra jamais. Durant près de vingt ans, Jason sera connu des enquêteurs comme le “Greateful Doe” : un corps inconnu retrouvé totalement défiguré après un accident de voiture près de Myrtle Beach, en Caroline du Sud. Seule marque de reconnaissance : deux tickets pour le concert du groupe de rock. Jusqu’à ce jour de janvier 2015 où sa mère, âgée de 63 ans, découvre une page Facebook consacrée au “Grateful Doe” et entretenue par des “web sleuths”, des “limiers du Web”. Ils balancent des images du corps, sans savoir à qui il appartient. “OMG, c’est mon fils Jason Callahan de myrthle beach SC”, écrit-elle immédiatement en commentaire avant de contacter la police. La communauté des web sleuths s’emballe : grâce à Internet, une enquête de vingt ans s’achève.

Durant toutes ces années, les web sleuths auront fait vivre le dossier de Jason Callahan, laissé à l’abandon tant par sa famille que les services de police. Depuis la fin des années 1990, le web sleuthing se développe aux États-Unis grâce à trois sites principaux : Websleuths.com, The Doe Network et Reddit. Au départ, ces forums rassemblaient simplement quelques passionnés de faits divers s’échangeant des images, des théories et des infos sur tel ou tel cas particulièrement intrigant. Désormais, une armée de volontaires réunit des montagnes de données sur les disparus et les affaires classées, mettant au maximum à profit l’intelligence – ou la bêtise – collective.

“Une attirance naturelle pour le morbide”

La popularité récente du web sleuthing a d’abord été portée par le podcast le plus connu du monde : Serial, premier podcast a avoir atteint les 5 millions de téléchargements et d’écoutes, en 2014. Découpée en saisons, dotée d’une structure narrative forte, l’émission de Sarah Koenig s’était d’abord intéressée au meurtre d’une étudiante de Baltimore, quinze ans plus tôt. Plus récemment, la série Netflix Making a Murderer, qui relate l’histoire énigmatique de Steven Avery, un Américain qui a passé dix-huit ans en prison pour agression sexuelle avant d’être innocenté puis réincarcéré, a déchaîné les passions, autant sur Weblseuths que Reddit.


Le Centre pour le journalisme d’investigation a également lancé une série sur les pires cold cases du pays. 

Résultat : 75 000 personnes sont inscrites sur Websleuths et il y a toujours environ 600 personnes connectées simultanément sur le site. Le subreddit Unresolved Mysteries, qui réunissait 200 redditors à sa création en 2014, comptabilise désormais 180 000 inscrits. “Je pense que la plupart des gens ont une attirance naturelle pour le morbide […]. Les gens sont aussi intrigués par le nombre infini de façons dont un meurtre peut être commis. Pour certains, l’idée que, collectivement, une communauté sur le Web peut résoudre un cas les encourage à se plonger dans les méthodes et les motivations derrière les actions des disparus ou des tueurs”, explique Tom, créateur et modérateur du subreddit.

Laissés pour mort, retrouvés par la Toile

Le FBI estime que 6 000 corps non identifiés sont retrouvés chaque année aux États-Unis. Près de 40 000 n’ont jamais été réclamés et resteront à jamais des “John Doe”. Ce qui donne un sacré paquet de grains à moudre aux web sleuths. Pourtant, la plupart du temps, ces cyberenquêteurs n’ont pas de compétences particulières en informatique ou en pistage : il s’agit simplement de passionnés happés par le challenge d’une investigation.

Tricia Arrington Griffith est la grande patronne de Websleuths.com depuis 2004. Dès 1996, dans les premiers temps de l’Internet démocratisé, elle s’est prise de passion pour les affaires non résolues. À l’époque, elle vivait à Salt Lake City (Utah) et venait de se faire virer de son job de serveuse dans un club rock. Jeune mère au foyer, elle passe pas mal de temps devant les journaux télévisés et les séries criminelles. Elle se prend de passion pour le cas de JonBenét Ramsey. Cette petite fille, âgée de de 6 ans au moment des faits, est une mini-miss particulièrement populaire, assassinée dans la maison familiale le jour de Noël alors que seuls ses parents sont présents, dans la ville aisée et paisible de Boulder, Colorado. Vingt ans et des dizaines de fausses pistes plus tard, le meurtrier est toujours inconnu et des dizaines de messages sur l’affaire sont postés quotidiennement sur Websleuths.

“Notre slogan, c’est ‘Sleuths with a Purpose’ [Enquêteurs avec un but, ndlr] : on envisage le sleuthing de manière très sérieuse. Nous sommes le seul site qui modère les discussions avec autant d’assiduité pour faire en sorte que tout le monde reste concentré sur le sujet. Websleuths est utilisé comme ressource par les forces de police ou la justice partout dans le monde”, assure Tricia, très fière de son affaire et de son équipe.

La plus grosse réussite de Websleuths ? “Le cas de Casey Anthony nous a fait beaucoup de pub, parce que nous avons découvert des choses que la police ignorait. C’était une période sauvage sur Websleuths”, explique-t-elle. Attention, l’affaire est glauque au possible : le 11 décembre 2008, le corps de Caylee Anthony, deux ans, est retrouvé inerte dans une forêt, près du domicile de la famille Anthony, à Orlando. Depuis plusieurs mois, elle est portée disparue et sa mère, Casey, est fortement soupçonnée. Mais l’affaire est particulièrement complexe et la justice patine.

Un membre de Websleuths utilise alors la loi sur les “enregistrements ouverts” de l’État de Floride. Il obtient ceux du téléphone de Casey Anthony et les utilise pour créer une carte particulièrement précise, retraçant tous les déplacements de la suspecte, avant de l’offrir à la justice.

Dupont de Ligonnès, le web sleuthing à la française

Des dizaines d’autres anecdotes sur des affaires classées, des personnes disparues ou des enquêtes en cours témoignent de l’utilité du web sleuthing. En 2009, peu de temps après le meurtre d’Abraham Shakespeare, un fermier de Floride ayant gagné 32 millions de dollars à la loterie, la police et les web sleuths enquêtent sur la responsabilité probable de Dorice “Dee Dee” Moore, sa conseillère en placements. Dee Dee Moore finit par s’inscrire sur le site pour étayer sa défense auprès des web sleuths et s’enfonce. La police demande aux modérateurs de la laisser faire et, dans le même temps, Tricia Griffiths localise l’adresse IP de la suspecte. Elle se trouve chez son petit ami, où sera finalement découvert le corps.

Il y a aussi, évidemment, des cas moins reluisants. Ceux où la machine Internet s’emballe, invente des coupables et brise des vies. L’attentat du marathon de Boston, en 2013, est tristement resté le plus célèbre. Cette fois, c’est le forum Reddit qui est sur le coup : grâce aux nombreuses images de l’attentat diffusées sur Internet, les redditors créent le sub Find Boston Bombers et identifient une douzaine de suspects potentiels. “Les redditors avaient notamment identifié un gamin originaire du Moyen-Orient et disparu comme un suspect. Sa mère a immédiatement reçu des messages de menaces de personnes sur Internet. L’enfant a été retrouvé mort dans une rivière peu de temps après, si je me souviens bien. Il s’était tué peu avant les attentats et le soudain arrêt de toutes ses activités sur le Web avait mené les gens à croire qu’il se cachait”, explique Tom du sub Unresolved Mysteries. Peu glorieux.

De notre côté de l’Atlantique, le web sleuthing est quasiment inexistant. Seul le cas Xavier Dupont de Ligonnès avait totalement happé les internautes, en 2011. Pour rappel, la femme de “XDDL” et leurs quatre enfants avaient été retrouvés mort dans le jardin de leur maison nantaise, tandis que lui-même était – et reste toujours – totalement introuvable. Une page Facebook “Xavier Dupont de Ligonnès” avait été ouverte et continue d’attirer les foules dès qu’un nouvel élément d’enquête  se profile à l’horizon. Son créateur, Christophe, a en revanche préféré arrêter toute activité de web sleuthing. Condamné à 1 000 euros d’amende avec sursis en janvier dernier pour “recel de violation du secret de l’instruction”, il a été “un peu refroidi par le procès. Cette histoire a eu des conséquences judiciaires et personnelles sur ma vie”, déclarait-il à 20 Minutes il y a quelques semaines.

Pour Tricia Griffith, le web sleuthing gagnerait pourtant à s’étendre. “Que vous soyez enfermé chez vous ou que vous soyez un espion international, chacun est égal sur Websleuths”, dit-elle, affirmant que de nouvelles fonctionnalités vont être ajoutées pour attirer plus de monde autour du globe. The Doe Network est déjà sur le pont : il recrute actuellement des web sleuths en puissance pour mener des enquêtes en Europe.