“Les surfeurs sont les barbares des temps modernes” : entretien avec William Finnegan, écrivain amoureux des vagues

“Les surfeurs sont les barbares des temps modernes” : entretien avec William Finnegan, écrivain amoureux des vagues

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Par Leonard Desbrieres

Publié le

Objet de style, produit marketing, sujet de fantasmes, le surf est plus que jamais à la mode. À contre-courant de ces préoccupations matérielles, William Finnegan raconte son amour de la vague dans une autobiographie psychédélique et spirituelle. Rencontre avec le défenseur d’une tradition en péril.

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Dès les premières pages de Jours barbares, une chose est claire, on a affaire à un de ces accros de la glisse pour qui le surf est bien au-delà du sport : une culture, un art de vivre voire même un état de grâce quasi mystique. Quand on retrouve William Finnegan dans son hôtel parisien, on comprend aussi qu’il mène depuis longtemps une double vie. Sous son costume ultra-sérieux de journaliste politique pour The New Yorker se cachent certaines cicatrices qu’il doit aux vagues les plus dangereuses du monde.

Pendant très longtemps, vous avez caché à votre entourage professionnel votre autre vie. Vous parlez d’ailleurs souvent de ce livre comme d’un “coming out” en tant que surfeur, qu’est-ce que vous entendez par là ?

Oui, c’est vrai. J’avais peur à l’époque de me dévoiler et d’avouer à mes collègues que j’étais un surfeur. J’étais très engagé dans les débats de société, je travaillais dans le microcosme du journalisme politique, et je ne voulais surtout pas donner à mes opposants de quoi me discréditer sur la scène médiatique. Vous savez, le surfeur aux États-Unis, c’est le symbole même de l’idiot de service. Et ce n’est pas infondé, notre communauté mérite cette image. Beaucoup de mecs sont complètement fous, dépravés et coupés du monde. Prenez le film, je ne sais pas s’il est très connu en France, Fast Times at Ridgemont High (Ça chauffe au lycée Ridgemont, 1982), c’est un des premiers rôles de Sean Penn il me semble, il joue le surfeur le plus con du monde, c’est tellement drôle ! Il passe son temps à être défoncé, bourré, il commande des pizzas en plein cours…

Pourtant, j’ai franchi le pas. J’ai d’abord publié un article sur un surfeur de grosses vagues de la baie de San Francisco (“Playing Doc’s Game” en 1992) et personne n’a eu la réaction que j’attendais. L’article a connu un grand succès et mon éditeur m’a demandé si je ne voulais pas en faire un livre. J’ai refusé, il s’agissait d’une histoire parmi d’autres, sur un homme qui n’avait même pas aimé mon article. Si je devais écrire un livre, ce serait un livre plus global, sur le surf dans son ensemble, ma découverte de l’océan, ma quête aux quatre coins du monde. C’est ce que j’ai enfin réussi à faire aujourd’hui.

Pas vraiment. C’est vrai que pratiquer le surf comme je l’ai fait malmène les relations humaines. J’ai quitté ma famille bien trop tôt, j’ai été un mec assez horrible mais “regret” n’est pas le mot que j’emploierais. On était jeunes et ce n’est pas comme si j’abandonnais un enfant, une famille. Je n’ai jamais prétendu être autre chose que ce que j’étais. Tout le monde savait, surtout mes copines, que si les vagues étaient bonnes, il ne fallait pas compter sur moi. Beaucoup de surfeurs ont ce problème, des familles qui s’effritent, des femmes qui en ont assez. Par chance, la mienne ne m’a jamais refusé une session de surf. Alors que ma fille, c’est une autre paire de manches, c’est un tyran !

Est-ce qu’au final, vous ne vous sentez pas mieux en mer que sur terre ?

Non, c’est un sentiment très confus. C’est en même temps un incroyable soulagement de plonger dans l’eau, vous laissez de côté tous vos problèmes, vous oubliez tout le reste. Et puis, il y a les réalités de l’océan. Tu peux avoir la pire journée de merde comme la meilleure de ta vie. Ce que je préfère par-dessus tout, c’est quand tu regagnes la terre ferme après une belle session de surf. C’est un moment tellement magique, un mélange de calme et de fatigue qui est presque hors du temps. Cela coïncide d’ailleurs avec mon moment d’écriture favori. Après une grosse session de surf matinale, je m’installe à mon bureau et j’écris sans discontinuer. C’est aussi pour des moments comme ça que je surfe.

Le titre Jours barbares interpelle, ce sont les surfeurs que vous appelez barbares ? Le surf, c’est un moyen pour vous d’échapper à la civilisation ?

C’est exactement ça. Vous savez, les premiers missionnaires à Hawaï, des calvinistes, ont très vite appelé les surfeurs traditionnels hawaïens, les barbares. Pour eux, c’était le symbole de ce qui devait changer. Ils ont donc tout mis en œuvre pour les empêcher de surfer. Ils ont résisté et aujourd’hui, on ne compte pas moins de 30 millions de surfeurs. Dans ce contexte, le surf était une résistance aux valeurs calvinistes d’enrichissement qu’on essayait d’imposer. Et c’est exactement ce que j’ai voulu transcrire à mon époque, parce qu’aujourd’hui encore, c’est ce que je ressens quand je prends ma planche de surf. Je cherche à échapper aux tumultes de la civilisation. En cela, les surfeurs sont les barbares des temps modernes.

Si je vous dis que le surf est une addiction, une obsession, une religion…

C’est tout ça à la fois ! C’est une addiction dans le sens où ça peut foutre un sacré bordel dans votre vie. Pour les vrais surfeurs, la seule chose qui importe c’est le surf, le reste n’est qu’optionnel. Pour ce qui est de la religion, le surf est intimement lié à ce à quoi l’on croit. J’ai été élevé dans une famille catholique et un jour ma mère m’a posé la question : “Est-ce que tu veux continuer à aller à la messe ?” J’ai répondu non du tac au tac et à partir de ce moment-là, ma famille allait à la messe le dimanche matin et moi j’allais surfer dans l’océan. C’était ma messe à moi (rires). L’océan, avec son caractère puissant, infini et mystérieux a comblé un vide spirituel en moi.

Vous aviez un message à faire passer à travers ce livre ?

Les gens ont tellement de stéréotypes et de clichés en tête. On idéalise beaucoup le surf, on pense d’abord à la liberté, au plaisir, etc. Beaucoup de gens ont dû ouvrir mon livre en se disant : c’est sûr, cet été, je vais prendre des leçons de surf et m’y mettre comme un fou mais à la fin du livre, ils sont plutôt : “euh, je ne suis pas sûr de vouloir encore surfer, c’est dur, le risque est grand et le danger partout”. Ils saisissent la réalité. Mon idée, c’était ça aussi ! Je vais vous dire un truc, le surf, il faut commencer quand on est enfant pour être un jour un bon surfeur. Je ne connais personne qui a appris à surfer correctement à l’âge adulte.

Si vous deviez retenir une session de surf dans votre vie ? Un spot qui restera gravé à vie ?

Je ferais une distinction entre meilleur moment et moment le plus mémorable. Les instants de crise où vous avez peur pour votre vie, vous ne les oubliez pas ceux-là. En 1973 ou 1974, je surfais dans un endroit appelé Uluwatu à Bali. La journée était bonne, j’avais réussi quelques très bonnes vagues. J’ai vu tous les locaux sortir de l’eau d’un coup mais moi, obstiné, j’ai voulu attendre une vague qui m’avait l’air incroyable au loin. Résultat des courses, l’eau a soudainement disparu, ma planche était à même les coraux. Je me suis retrouvé coincé dans le pire spot possible, de chaque côté, deux vagues gigantesques se dirigeaient vers moi. Pendant plusieurs secondes, j’ai bien cru que c’était fini. C’était le moment le plus fou et le plus mémorable de ma vie de surf et pourtant je n’en ai pas apprécié une seule seconde.

Le meilleur moment, c’est sûrement ma session de surf avec mon ami Bryan Di Salvatore sur l’île de Tavarua aux Fidji. Un endroit inhabité, sans même d’eau potable, les pêcheurs de l’île devaient nous en apporter chaque semaine. Ils n’avaient jamais vu une planche de surf, il ne comprenait même pas le concept. Ça paraît impensable aujourd’hui mais pour eux on était de grands tarés qui glissaient sur l’eau sur des ailes d’avion. On a campé pendant trois semaines sans voir une seule vague mais on savait que c’était l’endroit rêvé. Un jour, on monte sur la colline qui domine l’île pour scruter l’océan et là on la voit se dessiner au loin. On a couru comme des fous jusqu’à la plage, enfourchés nos planches et vécus la meilleure session de surf de nos vies.

Le surf est devenu un objet culturel de premier plan, surtout au cinéma, qu’est-ce que vous pensez de la manière dont le surf est traité à l’écran ?

Je n’ai jamais vu un seul film d’Hollywood qui a réussi à traiter de surf avec succès. Même les films avec une toute petite partie sur le surf, c’est un désastre sans nom. On a le choix entre une banalité effrayante ou une caricature hallucinante. Je crois que le surf est la kryptonite du cinéma (rires). Le piège c’est que c’est tellement visuel que les réalisateurs ne résistent pas à l’envie d’en faire des tonnes. Prenez Point Break ou Big Wednesday, ça représente l’enfer pour moi. J’ai été contacté par de nombreux réalisateurs, dont certains très talentueux, pour adapter mon livre à l’écran mais jusqu’à maintenant personne ne m’a convaincu qu’il n’allait pas en faire quelque chose de stupide (rires).

Je n’ai qu’une seule référence, regardez La Descente infernale (1969). Un film sur le ski avec Gene Hackman et Robert Redford et l’écrivain James Salter au scénario. C’est un grand film sur l’adrénaline, la recherche d’une sensation autre, la quête de la perfection. C’est superbe !

Le surf est aujourd’hui un produit marketing de premier plan, qu’est-ce que vous pensez de tout ça ? Les traditions et la mystique autour du surf sont-elles devenues des chimères ?

Il n’est pas question que la tradition meure, elle est ancrée trop profondément. Mais la tendance générale me rend malade. Il y a toujours eu de la publicité autour du surf, surtout les marques de bière et de cigarettes mais maintenant, le surf est devenu une marque à part entière. C’est grotesque, voir toutes ces vidéos sur Times Square, ces clips au-dessus des magasins où je reconnais des endroits où j’ai surfé dans les années 1970, ça me donne envie de vomir. Et c’est la cause directe du plus gros problème auquel les surfeurs confirmés sont confrontés, la surpopulation des océans. Les intentions de ceux qui veulent faire du surf un objet marketing sont claires : faire que de plus en plus de gens se mettent au surf. Mais c’est impossible !

Les vrais surfeurs ne désirent qu’une chose : que plus personne ne se mette au surf, que le surf deviennent kitsch, qu’on nous ignore, qu’on nous oublie… mais je crois que ce n’est pas près d’arriver (rires).

Jours barbares de William Finnegan est en vente en librairie.