“L’AfD est pire que le FN” : une journaliste allemande décrypte le résultat des législatives dans son pays

“L’AfD est pire que le FN” : une journaliste allemande décrypte le résultat des législatives dans son pays

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Par Clothilde Bru

Publié le

La chancelière Angela Merkel a remporté les législatives du dimanche 24 septembre. Elle rempile donc pour un quatrième mandat avec un défi historique : tenir tête à la droite nationaliste qui a aussi fait son entrée au Bundestag. La journaliste Michaela Wiegel nous aide à y voir plus clair.

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Dimanche 24 septembre, Angela Merkel a été reconduite pour un quatrième mandat à la tête de l’Allemagne, grâce à la victoire de son parti, l’Union chrétienne-démocrate (CDU). Cette victoire attendue est à nuancer par l’arrivée tonitruante dans le Parlement allemand de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD).

Au terme de cette élection, le parti d’extrême droite a obtenu 94 sièges, une première depuis la Seconde Guerre mondiale qui a suscité un vif émoi outre-Rhin. Des manifestations spontanées ont eu lieu un peu partout dans le pays. Michaela Wiegel, correspondante à Paris du Frankfurter Allgemeine Zeitung, décrypte pour nous ce résultat.

Speech | Dans quel climat s’est déroulé la campagne pour les élections législatives en Allemagne ?

Michaela Wiegel | Il y a eu deux temps assez différents. Une première période durant laquelle on avait l’impression qu’il n’y avait pas vraiment de campagne, que tout le monde était un peu endormi, rassasié des bons chiffres du gouvernement et de l’économie. Il y avait globalement une société un peu assoupie. D’ailleurs, il y a eu énormément d’articles dans la presse se demandant pourquoi cette campagne n’était pas une vraie campagne. Certains disaient que l’Allemagne était devenue une démocratie tellement mature qu’elle se dispensait même des grandes polémiques. Ce premier temps a duré jusqu’à début septembre. Pendant cette période, on avait l’impression que peu ou prou, le gouvernement allait être reconduit et qu’Angela Merkel allait gagner les élections.

La seconde phase a été encore plus étrange que la première. On a assisté à un duel télévisé entre les deux grands candidats : la chancelière et le candidat du Parti social-démocrate (SPD) Martin Schulz. Ils ont parlé pendant presque une heure de la crise des réfugiés. C’était un sujet qui avait été évité pendant la première phase. Assez bizarrement, c’est le fait que les deux candidats soient d’accord pour dire qu’accueillir un million de réfugiés à partir de 2015 avait été une bonne décision, qui a réveillé le parti des populistes de droite : l’Alternative pour l’Allemagne (AfD). Selon moi, ça a remis en avant ce sujet et d’autres questions qui y sont liées – l’immigration, la criminalité, la sécurité… – qui avaient un peu disparu.

Pensez-vous que ces sujets avaient délibérément été mis de côté en début de campagne ?

Je ne sais pas si c’était une décision volontaire et calculée, ou plutôt que de manière générale on parle un peu moins de terrorisme en ce moment. Après l’échec du Front national en France, on avait l’impression que la grosse vague populiste était derrière nous. Il faut aussi savoir que l’AfD se déchirait en permanence : ils s’attaquaient entre eux, il y avait des retournements de situation assez spectaculaires.

Donc on n’avait pas l’impression que ce parti allait attirer beaucoup de monde. Dans la seconde phase très rapide, durant la fin du mois d’août et au début du mois de septembre, on a eu d’un coup une mobilisation des personnes qui statistiquement ne votaient plus pour l’AfD.

Est-ce que l’AfD est comparable au FN en France ?

Il ne faut pas paniquer, mais c’est très grave ce qu’il se passe, notamment à l’Est, dans les anciens territoires de la RDA. Dans la Saxe, l’AfD est devenu le premier parti. Oui l’AfD, c’est pire que le FN ! Un des porte-parole a notamment dit qu’il fallait être fier de nos soldats pendant la Seconde Guerre mondiale. Tout notre travail depuis la fin de la guerre a été de créer une démocratie où certaines choses ne pouvaient plus se dire.

Il y a comme ça plein de tabous qui sont en train de tomber à cause de ce parti. On a une ministre de l’Intégration, Aydan Özoguz, qui est d’origine turque. Des membres de l’AfD on dit qu’il fallait qu’elle rentre en Anatolie. On ose dire des choses que je n’avais jamais entendues de ma vie en Allemagne, où on n’avait pas de parti comme le FN.

Comment analysez-vous la victoire d’Angela Merkel et le score de sa coalition, historiquement bas ?

Ce qui est inquiétant, c’est le fait que quoi qu’il arrive elle aura les mains liées. Elle a la force du premier parti, mais elle est relative. Le système allemand donne moins de pouvoirs au chancelier allemand qu’au président français, par exemple. Angela Merkel sera donc forcément dépendante de ses partenaires dans la coalition.

Que pensez-vous de l’analyse selon laquelle Emmanuel Macron mène une politique “à la Angela Merkel” ?

C’est très étrange cette affirmation : je pense que ça dépend du domaine. Emmanuel Macron est plus dans une démarche de réforme profonde, qui chez nous a été associée à la période de Schröder. Angela Merkel a maintenu des réformes, mais elle n’a pas œuvré pour des réformes en profondeur, structurelles, comme Emmanuel Macron souhaite le faire.

Sur le plan européen, en Allemagne on n’est pas persuadé que la démarche centralisatrice d’Emmanuel Macron soit la bonne. La conception selon laquelle plus on a d’organes centralisés et mieux l’Europe va marcher, n’est pas partagée par l’Allemagne. Finalement, on a l’impression de découvrir de plus en plus les différences institutionnelles et structurelles entre la France et l’Allemagne.

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