Fin de la mise sous tutelle grecque : “C’est comme espérer que quelqu’un qui a un cancer va guérir seul”

Fin de la mise sous tutelle grecque : “C’est comme espérer que quelqu’un qui a un cancer va guérir seul”

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Alexis Tsipras et Jean-Claude Juncker © Auteur : Αλέξης Τσίπρας Πρωθυπουργός της Ελλάδας Source : Wikipedia CC

Huit ans après, la Grèce sort aujourd’hui de sa mise sous tutelle européenne. Pour l’ancien ministre Yanis Varoufakis, l’État reste “fauché”.

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À compter de ce lundi 20 août, la Grèce n’est officiellement plus sous la tutelle de l’Union européenne. Elle bénéficiait jusqu’alors de son troisième plan d’aide financière. Au total, le pays a reçu 260 milliards d’euros d’aides depuis 2010, sous forme de trois plans successifs en 2010, 2012 et 2015.

Ce matin, l’ex-ministre des Finances français, désormais commissaire européen aux Affaires économiques et financières, Pierre Moscovici, déclarait, satisfait, que “le pays peut enfin se tenir sur ses deux pieds”, parlant d’un “jour majeur voire historique”. Toutefois, la Grèce n’est pas exempte d’un taux de chômage important, stable au premier trimestre 2018 certes, mais qui dépassait tout de même les 21 % en juin.

Interrogé par le média allemand Bild, l’ex-ministre des Finances grec, Yanis Varoufakis, qui avait quitté le gouvernement pour s’opposer à la politique d’austérité, dresse pour sa part un bilan nettement moins optimiste que celui de Pierre Moscovici de la situation actuelle.

“Qu’est-ce qui a vraiment changé ? Les dettes de l’État grec n’ont pas diminué, mais augmenté. On a juste plus de temps maintenant pour rembourser des sommes plus importantes”, déclare-t-il au quotidien germanique. Il décrit une nation asphyxiée, loin de se tenir sur ses deux pieds :

“L’État est toujours fauché, les citoyens sont encore plus pauvres, les entreprises sont toujours en banqueroute et notre PNB a diminué de 25 %.”

De plus, la crise grecque n’est pas sans conséquence : la fuite des cerveaux n’a pas pu être évitée. Comme l’explique Angela Sutan, économiste comportementale et professeure à l’ESC Dijon : “L’austérité est loin d’être terminée, même si elle va changer de cible et de forme […]. Dans le domaine académique, la plupart des Grecs se sont expatriés. Ces gens-là sont en attente de quelque chose de meilleur.”

La professeure souligne toutefois auprès de Konbini news que “ce sont des expatriés temporaires : aucun d’entre eux n’a l’intention de rester à l’étranger. En fait, ils sont partis pour pouvoir continuer à étudier la science puisque les subventions avaient drastiquement baissé en Grèce, tout comme le nombre d’étudiants”.

“Leurs ravages ont créé un désert et ils appellent ça la paix”

Autre point évoqué par Yanis Varoufakis dans Bild : “Depuis 2010, les jeunes ont quitté le pays, récemment cela a atteint le nombre de 15 000 par mois. Si ça continue, on aura bientôt plus que des personnes âgées, soit qui sont restées soit qui se sont installées en Grèce pour leur retraite.” Le professeur d’économie parle de “désertification” en citant l’ouvrage De Vita Agricolae de Tacite : “Leurs ravages ont créé un désert et ils appellent ça la paix.”

Interrogé par Konbini news, le professeur Nikos Georgantzis contredit lui aussi les propos de Pierre Moscovici. Pour ce dernier, l’austérité est loin d’être terminée : “Ce n’est pas vrai. Les mesures d’austérité sont terminées certes, mais il faut attendre pour voir car on ne sait pas comment les marchés financiers vont réagir dans les jours à venir. En outre, rien n’a changé en interne. Regardez, le secteur privé ne fonctionne plus du tout.”

Selon Nikos Georgantzis, la crise grecque a débuté bien avant 2009 : “Quand il y a un petit accident, on peut parler de ‘crise de 2009’, mais quand le pays est dans cette situation sans interruption depuis vingt ans, c’est que la crise dure depuis bien plus longtemps.” Il concède : “Bien sûr, les choses ont empiré depuis 2009, mais nous sommes nombreux à avoir quitté le pays bien avant.”

Et d’ajouter que, selon lui, rien n’est près de changer :

“Ce n’est pas une question de temps. Si on ne fait rien, on peut attendre autant qu’on le souhaite, des siècles même, il ne se passera rien. Le problème ne peut pas se résoudre par lui-même. Malheureusement, le gouvernement grec n’a rien fait de lui-même, il a uniquement été dans l’obligation d’obéir aux institutions financières. Il n’a absolument pas été proactif.”

Le professeur d’économie expérimentale à la Burgundy School of Business conclut son propos en interrogeant ironiquement : “C’est comme espérer que quelqu’un qui a un cancer guérira tout seul si on attend assez longtemps. Non, ce n’est pas guéri, la personne va mourir. C’est pareil pour la Grèce. Comment cela pourrait-il se régler tout seul, comme par magie ?”