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Charlie Hebdo reçoit un prix du PEN et crée la controverse

Charlie Hebdo reçoit un prix du PEN et crée la controverse

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“L’arrogance culturelle de la France”

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L’objet du litige : le traitement des musulmans dans les pages de Charlie Hebdo. Ainsi Francine Prose, ancienne présidente du PEN, explique que malgré sa condamnation univoque des attaques du 7 janvier, estime que décerner une récompense constitue “une marque d’admiration et de respect”, sentiments qu’elle ne ressent pas vis-à-vis de Charlie Hebdo. Rachel Kushner, dans un mail envoyé vendredi à la direction du PEN, n’hésite pas à parler d’“intolérance culturelle” et de “promotion du sécularisme” pour décrire la ligne éditoriale du journal.
Mais la critique la plus violente émane de l’auteur Peter Carey, dans une interview donnée au New York Times dimanche: “Un crime affreux a été commis, mais était-ce une raison suffisante pour que le PEN s’immisce dedans ?” s’interroge-t-il. ” Tout cela est rendu plus complexe par l’aveuglement du PEN vis-à-vis de l’arrogance culturelle de la France, qui ne reconnaît pas son obligation morale envers une large et vulnérable part de sa population.” 

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Au-delà du combat pour la liberté d’expression, qui fait évidemment l’unanimité, la supposée islamophobie de Charlie Hebdo divise irrémédiablement.

La parole est à la défense

À la suite de ces sorties, Andrew Solomon, président du PEN, s’est à son tour fendu d’un communiqué, dimanche, pour clarifier les raisons derrière le choix du jury. “Nous savions que ce prix serait controversé”, indique-t-il, “mais je ne pensais pas que ce problème pousserait ces auteurs-là à exprimer ces désaccords-là.
Et de poursuivre:

Il est indéniable qu’en plus de s’attirer les foudres des extrémistes, les dessins de Charlie Hebdo ont également offensé d’autres musulmans, de la même manière que leurs dessins ont offensé d’autres groupes […].
Mais, en se basant sur leurs propres déclarations, nous croyons que le but de l’équipe de Charlie Hebdo n’était pas  d’ostraciser ou d’insulter les musulmans mais bien de contrer  les efforts d’une minorité d’extrémistes radicaux désireuse de réduire le champ de la liberté d’expression.

Du côté des partisans de Charlie, un autre auteur est à son tour monté au front pour défendre le journal français. Salman Rushdie, ancien président du PEN, menacé par une fatwa depuis 1989 et la parution des Versets sataniques, ne comprend pas la décision de ses pairs et le fait savoir. Sur Twitter d’abord, vertement : “Le prix sera décerné. Le PEN s’y tiendra. Ce sont juste six trouillards. Six auteurs en quête de caractère.” Au-delà de la référence littéraire bien trouvée, le message est très clair.


Rushdie réaffirme ensuite sa position dans le New York Times, considérant que “si le PEN, en tant que défenseur de la libre expression, ne peut défendre et récompenser ceux qui ont été tués pour avoir dessiné, alors il n’est pas à la hauteur de son nom”. Et d’asséner, sarcastique :

Ce que je souhaite à Peter, Michael et aux autres, c’est que personne ne vienne jamais pour les tuer.

Cette controverse, au-delà de ses conséquences réelles finalement assez limitées (le prix sera bien remis pendant que les six transfuges vaqueront à leurs activités habituelles), nous apprend surtout qu’on peut “avoir été Charlie” et garder un oeil critique vis-à-vis de la ligne, clivante par essence, du journal (à l’image de sa dernière quatrième de couverture liée à l’actualité mortifère des migrants). Que les événements du 7 janvier, si terribles qu’ils soient, ne dessinent pas une ligne nette dans le sable qui séparerait le monde entre sentinelles et braconniers de la liberté d’expression, chacun étant gentiment prié de choisir un camp et de s’y tenir.
Et que certains, grands défenseurs de cette liberté d’opinion et par conséquent au-dessus de tout soupçon de censure, ont, pour différentes raisons, envie d’en faire usage contre Charlie Hebdo – et ont même l’outrecuidance de le faire à voix haute, prenant le risque d’aller contre le vent, de créer le débat et d’entendre en retour une chorale de bêlements indignés. Qu’on m’arrête si je me trompe, mais n’était-ce pas précisément pour permettre à quiconque de s’exprimer sans crainte que nous traversions Paris tous crayons dehors le 11 janvier dernier ?