L’expression « planter un couteau dans le dos » est utilisée très régulièrement pour parler de trahisons politiques. Quand le fils Nicolas Sarkozy tue le père Jacques Chirac ou quand le camarade Manuel Valls se range chez le voisin Emmanuel Macron, on ressort cette métaphore. Retour sur l’origine historique de cette image.
À voir aussi sur Konbini
Après les multiples défections de ténors du PS en faveur d’Emmanuel Macron, Benoît Hamon a dénoncé des « coups de couteau dans le dos ». Cette expression, utilisée régulièrement à l’occasion d’une trahison, remonte à l’époque de la défaite allemande à la fin de la Première Guerre mondiale.
Pour pleinement la comprendre, il faut nécessairement rappeler le contexte dans lequel elle a été inventée. Elle vient du terme allemand « Dolchstoßlegende », qui pourrait se traduire par « légende du coup de poignard dans le dos ». Après la défaite de l’armée allemande en 1918, cette dernière aurait cherché à trouver des excuses pour ne pas en porter la responsabilité et aurait ainsi accusé les populations civiles de trahison.
Kiel, 1918 : les marins allemands se mutinent
Après la seconde bataille de la Marne (entre mai et août 1918), l’armée allemande se retrouve grandement affaiblie. Les soldats français, canadiens, australiens et britanniques mènent alors de nombreuses attaques et contre-attaques qui réussissent et amoindrissent la capacité de contrôle des Allemands.
Au même moment en Allemagne, l’empereur Guillaume II refuse d’abdiquer, malgré des manifestations qui se multiplient dans le pays pour demander la paix. Les amiraux et les chefs de l’état-major refusent l’éventualité de capituler sans se battre une dernière fois. Pour le contre-amiral Lothar von Trotha, il s’agit de préserver l’honneur de la marine à tout prix, en menant « un dernier combat naval décisif de la flotte allemande contre la Royal Navy, quand bien même ce serait un duel à mort ».
Sauf que dès octobre 1918, des marins se rebellent. On appelle cet épisode les mutineries de Kiel : les équipages en poste dans la rade de Wilhelmshaven se mutinent et refusent de mener une bataille. Ces derniers ne veulent pas risquer leur vie uniquement pour l’honneur en sachant qu’ils ne peuvent pas gagner cet affrontement. Cette idée va faire son chemin jusqu’aux milieux ouvriers et dans les villes, lorsque les matelots regagnent leurs foyers.
Exténuée par quatre années de conflit, la population civile se révolte alors contre les gouvernants, forçant l’empereur à abdiquer le 9 novembre, dans un contexte qui s’apparente à celui d’une révolution, comme l’indique le signe de ralliement des marins rebelles : le drapeau rouge. L’insurrection débutée dans un petit port militaire quelques semaines plus tôt semble ainsi constituer le prélude de l’effondrement du IIe Reich. Juste après l’instauration de la République, le président socialiste Friedrich Ebert signe l’armistice avec la France.
Elle a bon dos la population civile
Pour tenter de garder la tête haute, l’armée organise un véritable système de propagande. L’expression « planter des coups de couteau dans le dos » est créée afin de rejeter la faute sur les civils, qui ne sont pourtant pas responsables de la défaite militaire. L’historien Pierre Jardin explique son origine dans un article de la revue Vingtième Siècle, intitulé « La Légende du ‘coup de poignard’ dans les manuels scolaires allemands des années 1920 ». Il y détaille la difficulté qu’a eu l’État allemand à accepter et reconnaître qu’il avait pu être défaillant dans sa stratégie militaire :
« Le succès en Allemagne, immédiatement après la guerre, de la ‘légende du coup de poignard’, s’explique évidemment par cette difficulté à comprendre l’évènement même que l’on vient de vivre. En attribuant la défaite non pas à la supériorité ennemie ou à des forces matérielles, mais à l’action de groupes révolutionnaires qui rendent impossible la continuation de la lutte, elle rétablit la cohérence du récit. »
Cette idée de « cohérence du récit » rappelle en France le débat sur la colonisation et son enseignement, la reconnaissance de la responsabilité française dans le génocide rwandais ou encore la survalorisation de la Résistance au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. L’Éducation nationale et les médias ont été à plusieurs reprises les supports idéaux pour des gouvernements en mal d’héroïsme et soucieux de garder une image lisse, jamais coupable de rien.
Pierre Jardin cite un essai de 1920 du général Hermann von Stein qui illustre parfaitement le discours qui faisait consensus durant l’Entre-deux-guerres : « L’armée allemande ne s’est pas effondrée au combat. Elle a conservé sa cohésion jusqu’à l’armistice. L’effondrement n’est venu que du fait de la mutinerie des marins, auxquels se sont ralliées les garnisons de l’intérieur, puis de la révolution. Ce sont le parjure et la trahison qui ont amené la ruine du fier édifice. […] C‘est à ce moment-là que les mutins de la marine sont ‘tombés dans le dos’ de l’armée. »
Comme le souligne Pierre Jardin, l’élite de l’armée allemande avait déjà commencé à imposer son discours dans les manuels scolaires. Cette main mise sur l’école finit par jouer un rôle clef dans la diffusion de l’image et son enracinement dans l’inconscient national.
« Le coup de poignard dans le dos a été une imposture infiniment coûteuse »
Contacté par Konbini, l’historien Alain Garrigou, professeur à l’université de Paris-Nanterre, nous a confirmé ces informations, ajoutant également que cette idée de trahison permettra par la suite à Hitler d’accéder au pouvoir :
« Cette expression a été utilisée par les militaires à trois titres : contester leur défaite, contester le traité de Versailles et contester la république de Weimar. Elle avait cours ensuite dans les corps francs et Hitler la partageait d’autant plus qu’il avait été soldat puis démobilisé avait été employé pour la propagande. »
Jugeant cette expression « profondément erronée et malhonnête car les généraux allemands avaient bien perdu et ils le savaient (l’offensive du printemps 1918 [ndlr : la Seconde bataille de la Marne] était pour Hindenburg et Luddendorf celle de la dernière chance, du fait de l’arrivée des renforts américains) », Alain Garrigou rappelle également les privilèges dont a bénéficié l’armée au détriment du peuple, et critique les leçons de morale déplacées qui lui ont été faites :
« De surcroît, si la révolution avait chassé le Kaiser [ndlr : Guillaume II], proclamé la République et demandé la paix, c’est parce que la population civile était affamée […] parce que la priorité du ravitaillement allait à l’armée.
Autrement dit, les soldats étaient bien nourris et pas les civils. Facile de dénoncer ensuite les civils qui ont craqué. Au passage, c’était Luddendorf [ndlr : général en chef des armées allemandes de 1916 à 1918] qui avait évoqué en 1916 la ‘guerre totale’ donc économique. Les marins de Kiel qui s’étaient aussi rebellés n’étaient pas des civils. »
L’historien souligne l’issue inévitable de cette guerre pour le camp allemand, légitimant donc les arguments des mutins : « Sans la révolution de novembre qui met un terme à la guerre le 11 novembre 1918, l’Allemagne aurait été envahie par les armées alliées » et conclut en ces termes : « Bref, le coup de poignard dans le dos a été une imposture infiniment coûteuse. »
Par la suite, l’expression a rapidement rallié le champ politique, le grand domaine de l’infidélité. De Brutus qui poignarda Jules César au sens propre du terme, à Édouard Balladur qui trahit Jacques Chirac en 1995, on retient surtout que les trahisons prospèrent et tendent à donner une vision délétère de la politique dans son ensemble.












