République tchèque : comment des hackeurs ont mis fin à un scandale politique

Publié le par Jean-Louis Lareille,

Un hackathon en 2014 (c) Alan Dawson

Le scandale en question : un ministre des Transports qui démissionne après avoir lancé un e-shop sans appel d'offres.

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Les représentants politiques, tous pays confondus, sous-estiment parfois la portée de leurs actes. Quand le ministre des Transports tchèque s’est vu confier un banal dossier de vignettes pour les autoroutes, qu’il devait faire passer du format physique au format électronique, il était loin d’imaginer que cela aboutirait à son exclusion du gouvernement.

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Ce passage à l’électronique des vignettes donnant accès aux autoroutes tchèques supposait, en plus de la construction d’infrastructures nécessaires, la création d’un e-shop, d’une appli et une assistance à l’utilisation pendant 4 ans. Sans procéder à un appel d’offres au préalable, le ministère des Transports a choisi de confier cette mission à une entreprise, Asseco Central Europe, offrant ses services pour un peu moins de 16 millions d’euros.

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Publiée dans la presse (et relayée en France ici), l’information fait rapidement scandale. Le montant du contrat est jugé largement surévalué et la population est scandalisée par l’absence d’appel d’offres pour faire jouer un minimum la concurrence. Tout le monde y va de son commentaire, de sa critique.

L’opposition, les citoyens ou encore certains professionnels du secteur disent même pouvoir honorer le contrat pour moitié moins d’argent, jusqu’au Premier ministre, Andrej Babiš, qui juge que le dossier a été mal géré. Il décide, in fine, de remercier le ministre des Transports.

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Dans cette polémique, un homme va mettre tout le monde d’accord : Tomas Vondracek, PDG de la société ACTUM Digital qui assiste ses clients dans l’adoption et l’installation d’une offre digitale et technologique. Dans un post LinkedIn, l’entrepreneur/programmeur propose d’organiser un hackathon, rassemblant un maximum de programmeurs bénévoles réunis pour répondre à une partie de la commande du gouvernement, la mise en place d’un e-shop fournissant les vignettes électroniques.

L’annonce devient virale. Près de 300 personnes y répondent, soit pour participer à l’événement soit pour apporter une aide logistique. Le Premier ministre se dit intéressé par l’initiative et affirme que si le site était fonctionnel, l’État serait prêt à en faire le site officiel ou du moins à se baser sur ce travail pour fournir les nouvelles vignettes.

Au final, soixante programmeurs participent au hackathon pendant un week-end, dans les locaux d’ACTUM. En 48 heures, le e-shop est mis sur pied. Le dimanche, en fin de journée, le site est en ligne et livré au gouvernement gratuitement.

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Pour l’instant il n’est pas pleinement fonctionnel et ne permet pas d’acheter les vignettes électroniques officielles, car celles-ci ne sont pas encore disponibles. En revanche, il permet aux citoyens volontaires de participer au test en achetant une vignette temporaire qui permet de vérifier la fonctionnalité du site.

Les créateurs précisent que l’argent est reversé à la fondation Kolečko, qui fournit un soutien financier et matériel à un centre de traumatologie pédiatrique et met en œuvre des programmes de prévention des blessures des enfants, en particulier dans la circulation routière. Le site précise la volonté des participants de “transformer [leur] mécontentement en quelque chose de positif”. C’est ainsi qu’en “réunissant [leur] forces”, ils ont réussi à offrir à l’État une solution alternative “moins chère, plus juste et transparente”.

L’affaire n’est donc pas entièrement réglée. Le site officiel doit être mis en place, l’appli n’a pas encore été créée et les 60 bénévoles n’assureront pas le service après-vente pendant 4 ans comme le premier contrat public le demandait. D’autre part, tout le monde n’aura pas travaillé de manière entièrement désintéressée au cours de ce week-end. Le post LinkedIn de Tomas Vondracek, qui a lancé la mobilisation, est affiché dans l’onglet “about” du site test et les Tchèques auront certainement plus largement entendu parler de la société ACTUM.

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Mais l’événement a tout de même le mérite de montrer une nouvelle manière de répondre à un besoin commun. Combien d’affaires politiques à travers le monde ont pris leur source dans l’opacité d’un contrat public surévalué ? Comme l’a fait remarquer Ivan Bartos, président du Parti pirate tchèque, ce peut être une bonne manière de procéder à l’avenir, pour estimer les coûts réels d’une opération publique en observant la quantité de travail nécessaire et évaluer en conséquence les exigences des futures commandes.