XXXTentacion : portrait d’un artiste violent

Publié le par Louis Lepron,

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Ce sont d’abord des images, des captures d’écran et de vidéos provenant de Snapchat qui ont afflué sur les réseaux sociaux, partagées des dizaines de milliers de fois par des internautes interloqués.

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Ce lundi 18 juin, TMZ a été le premier site américain à évoquer la nouvelle : XXXTentacion a été victime d’un vol à main armée à Deerfield Beach, près de Miami. Deux assaillants en cagoule sont en cause. Ils l’auraient dépouillé d’un sac de grande marque alors qu’il était dans sa voiture.

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Moins d’une heure plus tard, le média spécialisé dans les ragots et autres news people informait le monde entier du décès du rappeur originaire de Plantation, en Floride. Dans la foulée, les sites musicaux comme Pitchfork et Stereogum confirmaient l’information. Si les premières images étaient floues, la nouvelle s’est rapidement diffusée de manière plus nette sur les réseaux sociaux : Jahseh Dwayne Onfroy, ou XXXTentacion, est mort.

Un rappeur virtuose

Plonger dans les méandres de XXXTentacion, c’est voir toute une vie racontée à travers des circuits virtuels. Depuis 2014 et la diffusion de son premier titre “Vice City”, on peut comprendre l’évolution et les bouleversements de son existence à travers sa musique, diffusée via SoundCloud, YouTube, Spotify et Instagram.

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Le rappeur floridien s’est notamment fait connaître en mettant à disposition de nombreux morceaux sur son compte SoundCloud, qui compte aujourd’hui 2,2 millions d’abonnés. Sur la plateforme de streaming, on peut trouver plus d’une soixantaine de sons, de ses débuts à son récent deuxième album en passant par l’époque de ses déboires judiciaires.

Comme sur un réseau social façon Snapchat, Twitter ou Instagram, le rappeur s’épanche sur sa vie, sans aucune pudeur, délivrant, comme avec son dernier album, ?, ses démons les plus vicieux. La drogue qu’il aime, ses problèmes conjugaux, la taille de sa bite : XXXTentacion est un reflet fidèle de Jahseh Onfroy, lequel s’exprime à travers un genre musical qu’il forme, déforme et défonce à sa guise, le hip-hop. Pour l’URL de son compte SoundCloud, il choisit carrément son propre nom, “jahseh-onfroy”.

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Que ce soit dans ses deux albums, ses six EP, son unique mixtape et ses trois mixtapes collaboratives, le rappeur a toujours osé mélanger les rythmiques comme les genres, utilisant le hip-hop comme une base de production pour y accoler des arrangements lorgnant vers le metal, l’émo, le punk, des productions classiques et nostalgiques au piano, du R’n’B dégageant une atmosphère proche d’un The Weeknd, de la trap horrorcore et des productions défoncées, grésillantes d’une violence verbale inattendue dont il pouvait user dans ses morceaux, validés par A$AP Rocky ou Lil Uzi Vert.

Car si XXXTentacion s’est avant tout fait connaître, c’est d’abord pour son éloignement des standards du hip-hop américain mainstream. Loin des hits parfois conventionnels de Drake, Jay Z, Rick Ross ou J. Cole, le Floridien avait une capacité bipolaire à sortir à la fois des ballades calmes sur la dépression comme des productions étouffées et étouffantes où il en venait à crier des lyrics agressifs.

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Le morceau “Look At Me!”, produit par Rojas et Jimmy Duval, en était la preuve. Le rappeur se fit notamment connaître avec ce titre ponctué de “Fuck on me, look at me, ayy Fuck on me, yah, look at me, ayy”, répétés une dizaine de fois.

Un homme violent

XXXTentacion a eu affaire à la justice américaine à de nombreuses reprises. Dès son plus jeune âge, en 2014, il est amené dans un centre de détention pour mineurs. En cause ? La détention illégale d’une arme. Deux ans plus tard, en juillet 2016, il repasse par la case prison : il est accusé de braquage à main armée. Il serait entré avec trois autres personnes dans la maison d’un dénommé Che Thomas et aurait ensuite frappé l’homme à l’aide d’une arme. Il plaide non coupable avant d’être libéré sous caution. Quelques mois plus tard, les poursuites s’accumulent et s’aggravent.

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En octobre de la même année, il est à nouveau arrêté pour séquestration, subornation de témoin et agressions à l’encontre de sa compagne enceinte, Geneva Ayala. Il dément les coups, mais aussi le fait qu’elle ait été enceinte aux moments des faits. Un an après, Pitchfork réussit à obtenir plus d’informations concernant ces accusations.

Le magazine se procure un dossier comprenant le témoignage glaçant de la jeune femme. Dans les 142 pages de la retranscription, la description de nombreuses blessures : des yeux au beurre noir, de gros bleus, une perte partielle de la vision, une agression à l’aide d’ustensiles pour barbecue, des menaces d’ordre physique, des coups avec les coudes, la tête et les poings, jusqu’à la perte de conscience. Le récit, détaillé dans un article du Miami New Times, est accablant. XXXTentacion continuera de nier ces accusations, prétendant que son ex ment pour tenter de l’escroquer.

Sa musique collant (toujours) à son existence, il s’adresse à la victime présumée avec son titre “Carry On”, où il déclame notamment : “Bitch, I’m hoping you fucking rest in peace” (“Salope, j’espère que tu reposeras en putain de paix”).

Paradoxalement, ces problèmes juridiques contribuent à façonner sa réputation. Il suffit de prendre les chiffres de son premier album, 17, dont “Carry On” est extrait : il s’est classé, au plus fort des ventes, à la deuxième place du Billboard 200.

Ses violences, avérées et supposées, auraient en grande partie rendu célèbre XXXTentacion. Les données fournies par Google Trends suggèrent en effet que son nom était très peu recherché avant les accusations portées contre lui en octobre 2016. Puis la popularité du rappeur a explosé lors de sa dernière incarcération. Comme Pitchfork le rapporte, A$AP Rocky et Danny Brown lui ont également fait de la publicité, contribuant à l’ériger en figure de la scène rap US. Au total, XXXTentacion a fait l’objet de quinze chefs d’accusation.

Le problème XXXTentacion

XXXTentacion a joué de sa violence, non seulement dans ses morceaux, mais aussi lors d’interviews promotionnelles. Alors qu’il est derrière les barreaux en 2016, il expose avec précision, quelques mois plus tard au podcast “No Jumper”, comment il a failli tuer un détenu homosexuel qui, selon lui, l’aurait regardé trop longtemps alors qu’il était nu. Il décrit alors la violence dont il a pu faire preuve, finissant avec du sang sur les mains, alors que les gardes interviennent pour l’empêcher d’aller plus loin.

Plonger dans la vie de XXXTentacion, c’est en ressortir avec la conviction que le rappeur originaire de Floride aura toujours lié son art à sa colère. Des sons asphyxiés, des lyrics noyés dans la dépression et nourries par une vie en prise avec la brutalité et la radicalité… XXXTentacion aura marqué des millions d’auditeurs par une authenticité, une noirceur musicale et un jusqu’au-boutisme littéraire, à l’image du clip de “Look At Me!”, le morceau qui le fit progressivement connaître, jusqu’à être choisi parmi les Freshmen d’XXL en 2017 :

“Nous voulons que nos décisions éditoriales, ce que nous choisissons de programmer, reflètent nos valeurs. Ainsi, dans certaines circonstances, lorsqu’un artiste ou un créateur fait quelque chose de particulièrement dangereux ou haineux, cela peut affecter nos façons de travailler ou de soutenir cet artiste ou ce créateur.”

En mai dernier, Spotify tranche sur l’une des questions les plus épineuses concernant les œuvres d’artistes ayant été accusés ou inculpés après des agressions. En invoquant sa nouvelle charte sur les contenus et les comportements haineux, le leader du streaming musical a pris la décision de retirer de ses playlists et listes de lectures confectionnées par des algorithmes les récents morceaux de l’artiste. Jusqu’à ce que Kendrick Lamar s’en mêle