Les chambres d’étudiants ukrainiens infiltrées par la photographe Daria Svertilova

Publié le par Pauline Allione,

© Daria Svertilova/ENSAD

Ces jeunes sont logé·e·s dans des cités universitaires soviétiques.

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Comme chaque année, “100 % L’EXPO” fait de La Villette une vitrine pour les jeunes artistes fraîchement sorti·e·s d’école. Photographie, installation, film, sculpture, textile : les œuvres de la scène contemporaine de demain occupent les 3 500 mètres carrés de la Grande Halle de La Villette jusqu’au 28 avril 2024. C’est autant de projets qui méritent largement le détour, dont la touchante série Maisons Éphémères de la photographe Daria Svertilova, qui s’attarde sur ces logements d’une vingtaine de mètres carrés à peine, que l’on occupe le temps d’étudier avant de migrer ailleurs.

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Née en Ukraine, à Odessa, Daria Svertilova étudie les lettres à l’université avant de rejoindre Paris où elle intègre les Arts Décoratifs (ENSAD). C’est pendant ses années à la fac d’Odessa que la question du logement et surtout, du chez-soi, devient majeure pour la photographe. Si elle-même n’a pas eu besoin de quitter le domicile familial pendant ses études, l’intimité recréée à l’intérieur des résidences universitaires ne cesse de l’intriguer.

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Maisons Éphémères, 2023. (© Daria Svertilova/ENSAD)

“Je passais tous les jours par la cité universitaire quand j’allais à la fac à Odessa et j’ai fini par m’intéresser à la façon dont vivaient les étudiant·e·s dans ces résidences. J’ai beaucoup réfléchi à la question de se sentir chez soi, de quel lieu je pouvais considérer comme ma maison… Comment s’approprie-t-on l’espace en sachant que l’on partira d’ici trois ou quatre ans ?”, nous confie-t-elle.

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Quand la jeunesse ukrainienne habite le passé soviétique

Première étape vers l’indépendance, le logement étudiant et tout particulièrement en résidence étudiante, est souvent caractérisé par sa petite surface et sa conception identique à celle de toutes les chambres du bâtiment. Dans un tel contexte et sachant que cette habitation n’est qu’éphémère, Daria Svertilova interroge les façons d’habiter et de personnaliser l’espace pour faire d’une pièce générique et dénuée de charme “une chambre à soi”, comme l’appelle Virginia Woolf. Surtout, la photographe se concentre sur les résidences universitaires issues du passé soviétique : si certains de ces bâtiments ont depuis été rénovés, la plupart sont restés dans leur jus.

Maisons Éphémères, 2023. (© Daria Svertilova/ENSAD)

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“J’ai commencé ce projet en 2019 en étant influencée par la révolution de Maïdan en Ukraine en 2014, qui a débuté par une manifestation d’étudiant·e·s. Le fait de voir la jeunesse en désaccord mener le pays au changement était significatif pour moi. Au-delà de montrer des lieux, je voulais montrer la génération qui habitait ces lieux, celle qui a grandi dans l’Ukraine indépendante et qui n’a plus rien à voir avec le passé soviétique”, retrace Daria Svertilova.

Ces chambres héritées de l’URSS et habitées par la nouvelle génération posent la question de la cohabitation entre deux espaces spatio-temporels radicalement différents. “Comment ces personnes très mondialisées, qui vivent comme des jeunes en France ou aux États-Unis et qui sont très influencées par la culture occidentale, vivent-elles dans ces immeubles unifiés et dénués d’âme issus de l’époque soviétique ?”

Maisons Éphémères, 2023. (© Daria Svertilova/ENSAD)

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Une réappropriation de l’espace

Maisons Éphémères commence par la visite de l’appartement d’un premier étudiant ukrainien, puis se poursuit grâce à des prises de contact sur les réseaux. Daria Svertilova découvre enfin les chambres de la résidence universitaire qui jouxtait sa propre fac et met les pieds dans d’autres cités U de son pays natal dans l’idée de dresser un portrait hétéroclite des jeunes étudiant·e·s ukrainen·ne·s.

“Ces résidences étaient une évidence pour moi parce qu’elles accueillent des étudiant·e·s qui viennent de toute l’Ukraine. Je pouvais y trouver des personnes représentatives de la jeune génération ukrainienne.” Avec pour dénominateur commun des espaces relativement étriqués car pris entre d’épais murs de béton, les images de Maisons Éphémères s’attardent sur les personnes qui habitent les lieux et les couples qui se serrent sur un lit une place, mais aussi sur la manière dont l’espace a été investi.

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Maisons Éphémères, 2023. (© Daria Svertilova/ENSAD)

Ce peut être une vieille tapisserie abîmée camouflée par un poster de Pulp Fiction, des inscriptions à même le mur autour de collages, ou des objets hérités de l’enfance épinglés aux murs avec des réflexions identitaires brodées. “Une photo centrale du projet montre une fille qui s’étire sur son lit. Sa chambre est ensoleillée et sur ses murs il y a plein de pense-bêtes, d’objets, de petits dessins”, se remémore Daria Svertilova. Quand je l’ai rencontrée, elle m’a dit qu’elle n’aimait pas du tout la couleur verte de ses murs et qu’elle avait voulu la cacher au maximum. Je n’avais jamais vu autant de décorations sur un mur, c’était comme une installation.”

Forcément, certaines des trajectoires personnelles dans lesquelles Daria Svertilova a été invitée ont été bousculées par l’invasion russe, il y a deux ans. C’est notamment le cas de l’étudiante qui s’étire entre ses murs verts camouflés : “Cette fille a dû partir à cause de l’invasion en février 2022, et elle a enlevé tout ce qu’elle avait sur ce mur, dont des broderies. Elle est partie avec en Allemagne, mais les a perdues sur la route. La seule trace de ce lieu désormais, c’est cette photo que j’ai faite.”

À l’image d’enfants qui grandissent trop vite à cause d’événements traumatisants, certaines photographies de la série de Daria Svertilova résonnent autrement depuis l’invasion, comme une annonce ce qui allait arriver. “Beaucoup de choses se sont passées depuis, et je sais comment les personnes que j’ai photographiées ont évolué depuis. Certaines sont parties parce qu’elles avaient simplement terminé leurs études, d’autres se sont vues obligées de partir après l’invasion… Ce projet a beaucoup été impacté par les événements.”

Maisons Éphémères, 2023. (© Daria Svertilova/ENSAD)
Maisons Éphémères, 2023. (© Daria Svertilova/ENSAD)
Maisons Éphémères, 2023. (© Daria Svertilova/ENSAD)
Maisons Éphémères, 2023. (© Daria Svertilova/ENSAD)
Maisons Éphémères, 2023. (© Daria Svertilova/ENSAD)
Maisons Éphémères, 2023. (© Daria Svertilova/ENSAD)

La série Maisons Éphémères de Daria Svertilova est visible jusqu’au 28 avril 2024 dans le cadre de “100 % L’EXPO” à La Villette, à Paris.

Konbini, partenaire de La Villette.