Benoît Delépine et Christian Borde : “On peut traduire Groland par province”

Publié le par Théo Chapuis,

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Les créateurs de Groland Christian Borde et Benoît Delépine nous présentent le tout premier long métrage grolandais et en disent plus sur ce qu’est pour eux Groland, leur bébé depuis plus de 20 ans.

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Cela fait maintenant une vingtaine d’années que les Français connaissent le Groland, ce petit pays formidable où la picole coule à flots, où les mœurs sont fascinantes, où le président lui-même montre l’exemple… Mais qui nous ressemble tant, finalement.

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Et pour cause, depuis son invention par Christian Borde et Benoît Delépine, aka Jules-Edouard Moustic et Michael Kael, le Groland et ses habitants sont la plus tendre caricature d’une France qu’on ne voit jamais à la télévision : celle des vieux, celle des chômeurs, celle des petites villes grises et des PMU qui puent. Et si ces trublions à l’humour graveleux ont toujours un créneau hebdomadaire sur Canal+ avec Made In Groland, cela fait bien longtemps qu’ils ont pour désir de déborder du cadre sage de l’émission télé pour produire “le premier long métrage grolandais”.

Groland, le gros métrage est une satire des puissants sur fond de misère sociale à laquelle on ajoute des tonnes de vannes et un soupçon de poésie. On a donc rencontré Christian Borde et Benoît Delépine pour mieux comprendre les mœurs étranges et débridées du Groland, unique présipauté au monde et Etat cousin de la France par bien des aspects. Avec les deux ambassadeurs-réalisateurs, on a discuté provinciaux oubliés des caméras de télévision, censure, esprit-Canal-y-es-tu ? et même tragédie des attentats de Paris, par le prisme de ce film complètement taré.

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Groland, le gros métrage est à voir samedi 19 décembre sur Canal+ et dans 1 500 bars abonnés – afin que résonne aussi chez nous la fameuse devise : “Groland, je mourrirai pour toi.”

K | Comment est née l’idée de tourner un long métrage sur Groland ?

Christian Borde | C’était à la fin des années 90. A ce moment-là, des tas de choses se faisaient à droite à gauche. Par exemple, Benoît réalisait son premier film avec Michael Kael contre la World News Company, puis il est parti faire d’autres films avec Gus [Gustave Kervern] et moi j’avais d’autres activités. Mais l’idée de ce film remontait souvent.

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Benoît Delépine | On s’était barrés chacun de notre côté en province pour s’y installer, lui au pays basque et moi en Charentes. Et c’est vrai que l’atmosphère provinciale nous inspirait vachement. Beaucoup de choses se passaient là-bas qu’on avait envie de traduire en histoires. Donc pourquoi pas dans des sketches de Groland, parce qu’on peut aussi traduire “Groland” par “province”…

“Faut admettre qu’à l’époque, c’était pour nous une période alcoolique assez foisonnante et on avait des idées un peu barrées”

Mais on voulait déjà écrire des histoires un peu plus grandes. On avait d’abord commencé par une histoire qui s’appelait “Soir Matin” [du nom du célèbre journal grolandais]. C’était basé sur la PQR de nos régions qui nous faisait marrer et peu à peu on a évolué sur d’autres délires.

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Faut admettre qu’à l’époque, c’était pour nous une période alcoolique assez foisonnante et on avait des idées un peu barrées… Jusqu’à trouver cette histoire inouïe “d’emmousser” les animaux. Petit à petit on est arrivés à l’histoire telle qu’elle en est là, année après année, sachant qu’on cherchait toujours du temps pour la tourner parce qu’entre les émissions et nos activités diverses, on ne trouvait jamais de créneau.

Christian Borde |D’ailleurs, puisqu’on parle de PQR, nous avons eu un drôle d’article samedi dernier : le titre de notre film était “What else ?”, réalisé par Christophe Salengro. Et ça nous fait rire, ça. Mais c’est pas de la moquerie, c’est un bonheur ! J’ai de la tendresse pour ça.

Benoît Delépine | C’est des grands pros…

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Mais alors justement, si Groland peut se traduire par “province”, vous êtes conscients d’être les seuls à montrer ça à la télé avec tendresse, mais aussi avec un paquet d’humour ?

Benoît Delépine | Je sais pas si on comble un vide mais je trouve en effet que c’est toujours les mêmes lieux qu’on nous montre au cinéma et à la télévision : les mêmes types de gens, de professions.

Christian Borde | D’ailleurs il n’y a que dans les attentats ou les catastrophes qu’on voit des vrais gens à la télé, parce que les journalistes font des micro-trottoirs… C’est là qu’on voit justement qu’on n’est pas tous “What else ?”

A chaque fois que vous présentez votre film, vous faites la même vanne : “Mais quel âge vous pensez qu’on a ?” Ça vous tracasse, votre âge, on dirait.

Christian Borde | C’est parce que c’est récurrent, on nous demande toujours si on a encore l’âge de faire de telles conneries !

“C’est juste qu’on ne peut pas s’empêcher d’être crétins”

Benoît Delépine | En fait, voilà comment on fonctionne : on a une idée à la con, on se marre comme des ânes, puis on se dit “roh nan on va pas le faire quand même”, pour finir par “oh si, si viens on le fait”. Et oui, certaines idées relèvent de 5 ans d’âge mental… Il y a un gag où les personnages du film font pipi dans l’eau par exemple. Bon, normalement tu ne mets pas ça dans un film, c’est pas possible. Puis du coup on y songe, ça nous fait rire, on imagine cette scène et ça nous paraît tellement impossible de montrer ça au cinéma qu’on se dit “bah du coup faisons-le !” On n’a pas peur des blagues de Toto, quoi.

Christian Borde | C’est un film de sales gosses. Tout à l’heure une copine est venue nous voir et nous a dit “bon les gars faut grandir !”, mais ce qu’elle oublie c’est qu’on a tous une mère, une femme et une fille. [se tournant vers Benoît] T’en as même deux, toi ! Mais c’est juste qu’on ne peut pas s’empêcher d’être crétins ! Tout en sachant qu’on va se faire tirer les oreilles, on le fait quand même parce que justement, on pense à nos femmes très fort et on se dit “elles vont être folles furieuses et nous demander : mais quel âge t’as ?”

Comment avez-vous choisi vos deux acteurs, Gérald Touillon et François Neycken ?

Benoît Delépine | Déjà, ils sont magnifiques, on est super fiers d’eux. J’avais rencontré Gérald Touillon parce qu’il est réalisateur. Il a tourné un film qui s’appelle Paulo Anarkao qu’on peut voir sur Internet [juste là], c’est génial d’ailleurs. Il joue parfois dans ses films et je l’ai repéré comme ça. François Neycken je ne le connaissais pas mais des copains en avaient parlé. Toujours est-il qu’ils ne se connaissaient pas.

Pour le casting, d’autres acteurs plus cotés étaient dans la pré-sélection de départ, des acteurs connus même… mais le duo ne marchait pas. Alors qu’eux, nos deux outsiders complets, ils venaient de nulle part mais ça marchait. Le fait que ce soit des inconnus, c’est justement très intéressant pour moi. En tant que spectateur, tu ne peux que les découvrir avec bonheur, quoi.

En regardant Groland ou votre film, on ne peut pas s’empêcher de penser à la liberté que vous avez. Est-ce que vous vous êtes déjà fixé des limites ?

Benoît Delépine | Non, parce que le rire c’est basé sur la surprise. Une fois qu’on rit sincèrement d’un truc, on veut absolument le mettre en images ! Pour nous, il n’y a aucun sujet tabou.

“Des fois une vanne est tellement lourde que c’est rien que l’idée de la faire qui nous plaît, on peut pas s’en empêcher”

Christian Borde | Ça nous arrive de tomber par terre de rire devant l’énormité qu’on vient de raconter, on se relève et on se dit “non, on peut pas le faire”, et le doute dure exactement une seconde et demie avant que quelqu’un dise “oh si, on le fait”.

Benoît Delépine | Des fois on fait des images détournées pour l’émission et c’est quand même dingue, non ? Non mais comment on ose faire ça ? Nous-mêmes on se dit que c’est impossible d’avoir des idées aussi con. Pourtant on finit toujours morts de rire. Une fois qu’on arrête de rigoler, on serait prêts à mourir pour cette idée-là !

Christian Borde | Des fois une vanne est tellement lourde que c’est rien que l’idée de la faire qui nous plaît. On peut pas s’en empêcher.

Pendant des années les Français ont fantasmé sur “l’esprit Canal”. Vous qui faites partie des meubles à Canal+, vous pourriez peut-être enfin nous expliquer ce que c’est vraiment ?

Benoît Delépine | Tu sais, c’est pas un hasard si on a dédicacé le film à Deug’ à la fin du film, Alain De Greef, l’ancien patron qui est mort cette année. L’esprit Canal, c’est lui ! Il a donné carte blanche à plein de gens venus de nulle part mais qui le faisaient rire, c’était extraordinaire. Tu avais le temps, tu pouvais même te planter un peu, tu restais à l’antenne.

Christian Borde | L’esprit Canal c’était ça : des gens pas formatés pour faire de la télé, qui venaient soit de la presse écrite, soit de la radio, soit de la pub… On s’en foutait. Aujourd’hui quand on regarde, ils sont tous pareils. Maintenant ils ont tous les dents blanches comme des pianos.

Benoît Delépine | Ça ne veut pas dire qu’il n’y a plus de talent à la chaîne. Regarde, c’est pas Alain De Greef qui a découvert l’équipe du Petit Journal, pourtant ils sont super rigolos. Mais l’idée c’est de simplement laisser leur chance aux gens.

Je sais que tout le monde doit vous embêter avec cette question mais qu’est-ce qui a changé avec l’arrivée de Bolloré pour Groland ?

En chœur | Pour l’instant rien.

Vous-mêmes, vous n’avez pas eu de contact avec lui ?

Christian Borde | Non, en plus on ne fréquente pas du tout ce milieu-là.

Benoît Delépine | C’est vrai que pendant les vacances on tremblait quand même un peu, quand on lisait les journaux on était un peu inquiets… On savait que Les Guignols passaient en crypté alors on a commencé à se dire “merde, ça va nous tomber dessus aussi” et puis bizarrement… Non.

Christian Borde | De toute façon c’est la loi du métier, hein. On signe un contrat tous les dix mois, pour ma part ça fait depuis 1976 donc je suis habitué à ça.

Tout à l’heure, lors de la présentation du film, vous disiez que la société allait peut-être “un tout petit peu moins bien” que quand vous avez eu l’idée de le tourner. Ça veut dire quoi exactement ?

Benoît Delépine | Quand même, depuis plus de 15 ans, ça ne s’est pas arrangé, dans le sens où les jeunes se retrouvent dans des boulots de plus en plus précaires. Nos deux héros sont symptomatiques de ça. De stage en stage, de formation en formation…

Christian Borde | Pour le coup ils se précarisent tous seuls, hein.

Benoît Delépine | Ah oui, c’est vrai qu’eux… ils sont pas aidés. Ils sont un peu inadaptés, quand même.

Christian Borde | Plus sérieusement, je trouve qu’il y a beaucoup d’espoir avec Internet, les start-ups d’aujourd’hui et tout. Sans déconner ! La société qui arrive sera, je l’espère, plus intéressante que celle qu’on vit actuellement.

Benoît Delépine | C’est vrai que nous on vient d’une époque où les gens espéraient avant tout un CDI.

Vous prônez un mode de vie hyper relax à base de picole, de bouffe, de rigolade entre copains… Pour grossir le trait, c’est un peu le lifestyle à la Groland qu’on a attaqué le 13 novembre. Vous avez souhaité passer un message ou réagir autrement ?

Christian Borde | Non, il n’y a aucun message à passer, y’a qu’à pleurer. C’était tellement violent. Le problème c’est qu’il faut que ça mûrisse pour qu’on puisse l’attaquer avec un angle un peu différent. Si on est trop dans le frontal, on n’arrête pas de hurler ! Faut faire marrer parce que malgré tout c’est important, il faut de l’humour noir, comme fait Luz… Mais il faut savoir aborder le truc en étant malin et ça demande du recul, une semaine, dix jours…

“Il faut d’abord laisser décanter avant d’écrire les sketchs”

Benoît Delépine | Un truc qui m’a fait marrer c’est que le chanteur d’Eagles Of Death Metal racontait dans une interview qu’ils se sont retrouvés entassés à une quarantaine dans la loge, avec tous ces gens allongés, avec le bruit des coups de feu… Ils allaient peut-être tous se faire flinguer ! Là un type l’a regardé et lui a dit “J’ai préféré votre concert de la dernière fois !”, et il a éclaté de rire. L’humour, quoi qu’il arrive…

Christian Borde | En plus c’est amusant parce qu’apparemment il est pour les flingues, il aime bien Donald Trump, c’est curieux…

Benoît Delépine | Oui mais ça veut dire la liberté, aussi.

Christian Borde | C’est pour ça qu’il faut d’abord laisser décanter avant d’écrire les sketchs. Tout ça demande du temps. Alors on se moque mais un peu à la façon de La Fontaine, parce que si on arrivait trop frontalement, ça ne marcherait pas.

Benoît Delépine | Par ailleurs je ne suis pas sûr que nos sketches fonctionneraient aux Etats-Unis. Ils parlent de leur fameuse liberté, mais ils semblent moins libres que nous.