Entretien : KiNK, héros de la scène techno bulgare

Publié le par Arthur Cios,

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“Lorsque l’on ne connait rien de la production, on n’a pas de barrière, tu n’as pas à suivre de formule tout faite entre guillemets.”

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K | Peu de temps avant que tu commences à produire donc. Quand cela s’est-il manifesté ?
Je voulais jouer avec les sons, en fait. Quand j’étais gamin, au début des années 90, je n’avais strictement aucun matériel. Mais je voulais. Par exemple, je passais des heures à écouter des titres sur le home studio chez moi, et j’adorais toucher aux fréquences, jouer avec les basses et les aigus. Je trouvais ça tellement cool.
Puis, je pense qu’en 1992 j’ai découvert par moi-même comment créer des boucles sur vinyles par mégarde. J’avais ce disque de disco qui était bien abîmé, rayé. Le bras du tourne-disque revenait au début de la rayure, au même endroit, à chaque fois. Un vrai loop quoi. Ça sonnait tellement techno, j’étais comme un fou. Du coup, j’ai enregistré ça sur une cassette. Et ainsi de suite.
K | Tu dis que tu voulais jouer avec le son, mais quand as-tu vraiment commencé la production à proprement parler ?
À un moment, j’ai voulu commencer mais comme je le disais, financièrement, ce n’était pas possible. J’ai enregistré mon premier morceau en 1998, simplement parce qu’un ami à moi avait acheté un ordinateur. Du coup, j’allais chez lui et on faisait de la musique ensemble. Je ne savais absolument pas comment faire mais on a fait plusieurs trucs plutôt cool.
J’ai retrouvé récemment un cassette de cette époque, et je dois avouer que, même si ce n’est absolument pas professionnel d’un point de vue de la qualité d’enregistrement, il y avait quand même des idées super novatrices, et j’en suis franchement fier. En fait, je pense que lorsque l’on ne connait rien de la musique et de la production, on n’a pas de barrières, on n’a pas les limites que nous avons, tu n’as pas à suivre de formule tout faite entre guillemets.
Donc oui, je pense que j’ai commencé en 1998 mais c’est devenu sérieux quand j’ai eu mon propre ordinateur dans les années 2000.
K | Cela a mis un peu de temps avant que tu puisses t’exporter, non ? 
De nos jours, tu ne peux pas trop être DJ si tu n’as pas tes propres chansons. Donc j’ai commencé à tourner un peu quand mes premières productions sont sorties en vinyles, à partir de 2005 je crois. Le premier n’était pas un gros titre mais ça m’a ouvert des portes quand même. C’était sur un label anglais, qui s’appelait Odori, je crois qu’il n’existe plus désormais.

Donc oui, pas un titre fou mais du coup, j’ai commencé à faire de la musique pour d’autres labels, jusqu’en 2006 où mon premier vrai gros morceau est sorti sur RZ Records, un label hollandais. À partir de là, on m’a demandé de jouer pour quelques dates. Mais il faut savoir qu’avant, je ne vivais absolument pas de ma passion [il a fait plusieurs petites missions pour vivre, des jingles radio ou des bandes sons pour des pubs, ndlr].
K | Quand as-tu eu envie de passer au live ?
Jusque-là, j’avais quand même accumulé pas mal d’expériences en tant que DJ en Bulgarie mais c’était quelque part plus difficile de m’exporter, mon agent avait du mal à me trouver des dates ailleurs, vu le nombre de DJs présents. À un moment, il m’a dit “heu, tu ne voudrais pas envisager de faire des lives ? Tu es un bon producteur, tu as un paquet de morceaux, et ça serait plus simple pour te booker”.
C’est marrant parce que, désormais je suis connu en grande partie pour mes lives, je l’avoue, mais à l’époque, je voulais vraiment mixer. J’ai accepté, me disant que ce serait juste pour me faire un nom, quatre ou cinq lives, et puis quand je serais plus connu, je pourrais revenir au mix. Sauf que j’ai développé un bon système pour faire du live et improviser, et du coup, je préfère vraiment le live. Donc je pense que j’ai commencé à m’exporter en 2008-2009.
K | Donc à peu près au même moment où tu as débarqué sur Sharivari Records [label basé à Saint-Étienne, ndlr]. Comment es-tu rentré en contact avec eux ?
Ah, j’adore cette histoire. Le mec à la tête de ce label, Olivier, me suivait depuis un bout de temps. Il faut savoir qu’à mes débuts, dans les années 2000, je faisais beaucoup de musique expérimentale que personne ne voulait sortir. En réalité, personne ne voulait la télécharger gratuitement sur internet. J’essayais, “s’il vous plait, allez-y, servez-vous”, mais personne ne voulait m’écouter (rires).
Mais Olivier, lui, collectait tout ce que je mettais en ligne. À un moment, alors que ma carrière commençait doucement à décoller, il m’a contacté via Myspace pour me dire “hey, je te suis depuis tes débuts, j’ai des morceaux plutôt fous, ces mp3 complètement barrés, mettons-les sur vinyles” (rires). Donc j’ai accepté, bien sûr.

La plupart datet d’entre 2003 et 2008, une période plutôt longue. On a fait deux compilations de cette époque. Et c’était surtout le début d’une grande amitié avec Olivier. On a joué ensemble à plusieurs reprises, à Lyon mais pas que. J’aimerais vraiment faire plus de choses avec lui.
K | Maintenant, tu as vraiment trouvé ton identité sonore. 
Je pense que mon son propre date du moment où j’ai commencé à faire des trucs plus populaires, quand j’ai essayé de faire une combinaison entre ce que je voulais et ce qui intéresserait les gens. Parce que ce que je faisais avant, c’était franchement que pour moi, c’était marrant mais je voulais faire aussi de la musique pour les autres. En gros, je pense que ma musique balance désormais entre folie et fonctionnalité.

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“Faisons de Sofia le deuxième Berlin”

K | Tu sembles être le seul producteur international venant de Bulgarie, comment se porte la scène techno là-bas ?
Dans les années 90, nous avions une excellente scène techno. Ça explosait, littéralement. Mon explication est que la Bulgarie était dans le bloc de l’Est jusqu’en 1991, puis le système a changé et les gens étaient vraiment avides de cette culture de l’ouest, et je pense que la musique électronique faisait partie de ces nouveautés que nous voulions à tout prix découvrir.
De fait, à cette époque, au moment où tout cela débarquait en force, la scène était incroyable, les gens n’étaient pas autant prétentieux. Tu bookais quelques très bons DJs, on s’en moquait qu’ils soient ultra-célèbres ou peu connus, du moment que l’artiste était bon, la boîte était toujours pleine à ras-bord.
Mais tout cela a bien changé, surtout depuis la crise économique de 2008. Il faut bien avoir conscience que la Bulgarie est un pays pauvre, surtout en ce moment. Du coup, quand les jeunes sortent, ils sont très soucieux concernant la manière de dépenser leur argent. Donc c’est triste mais maintenant, lorsque quelqu’un sort, ce qui devient de plus en plus rare, il préfère “investir” dans un DJ qu’il connait. De fait, la scène est devenu très commerciale.
K | Comment vois-tu le futur de cette scène ?
Si pour le moment je ne vois pas de changement, je suis persuadé que dans le futur, cela va changer parce qu’il y a un fourmillement, un début de quelque chose d’excellent. Aussi, les lois en Bulgarie sur les licences [pour tenir un bar ou une boîte, ndlr] sont très libérales, tu peux en avoir une pour vraiment longtemps, ce n’est pas comme en Angleterre ou aux États-Unis.
Je pense que nous avons cette possibilité de faire quelque chose de grand là-bas. D’ailleurs, nous avons cette blague entre nous, ce running gag qui dit “faisons de Sofia le deuxième Berlin”. C’est possible, même si ça prendra du temps.
K | As-tu des artistes en tête à nous conseiller ?
Des tonnes. Il y a déjà mes amis 1000 names, un groupe d’abstract downtempo hip-hop. Je les adore, ça ressemblait un peu à Flying Lotus, maintenant ça change un peu et ils se dirigent vers des sons plus jouables en set. Mais je les connais depuis les débuts, et je les adore.

Il y a aussi Nick Nikolov, il a sorti son premier morceau à 17 ans. Il est devenu plutôt connu puis plus grand-chose, parce qu’il était étudiant à l’époque il me semble. Maintenant il est de retour, et il vient d’ailleurs de sortir un titre vraiment cool sur Sharivari justement. C’est un mec à suivre, c’est sûr.
Il y en a bien plus mais pas forcément des mondialement connus. D’ailleurs, juste pour recouvrir un peu tous les styles, il y a aussi Cooh, entre la dubstep et le Drum’n Bass. C’est un ami, on se connait depuis vraiment longtemps, et c’est vrai que dans cette scène là, il est plutôt connu. On a des bons exemples en fait (rires). J’ai hâte de voir leurs projets futurs.

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“J’avais plein d’idées comme toujours, sauf que d’habitude elles n’aboutissent jamais, littéralement.”

K | Bon, et quels sont tes projets futurs ? 
KiNK est mon projet principal, étant donné que je suis très heureux avec cette configuration live. J’ai vraiment développé un bon système pour faire de la musique et la produire avec toujours cette vision du live. Je pense vraiment que KiNK sera le centre de ma carrière, jusqu’à la fin.
Mais cette année, j’ai introduit une plate-forme, Cyrillic, comme l’alphabet. Au départ, ce truc, c’était une blague. J’avais plein d’idées comme toujours, sauf que d’habitude elles n’aboutissent jamais, littéralement. Pour celle-ci, j’étais à un dîner à Amsterdam, et j’allais avoir un gros booking pour le festival Dekmantel. J’expliquais la théorie de ce truc à ce repas, comment j’aimerais faire le show, sans vraiment y croire et sans l’intention de vraiment le faire. Sauf que j’ai eu le booking grâce à cette explication, donc j’ai dû rendre le truc réel.
K | Peux-tu nous en dire plus ?
C’est simple en fait. J’ai une machine pour la batterie que j’utilise pour faire un beat, et je fais une boucle très simple, d’une mélodie à partir d’une machine plutôt étrange. Je mets la mélodie sur une clé usb, puis je joue la mélodie sur du matériel de DJ (deux CDJ et un mixer en l’occurrence), et je crée des morceaux à partir de ces boucles. En gros, c’est l’idée. Je vais donc le développer un peu, même si KiNK reste le truc principal.

K | Donc un peu entre le DJ set et le live, non ?
Pour être honnête, je considère personnellement que c’est 100% live. Si certaines personnes peuvent se pointer sur scène avec un ordi, jouer un set préarrangé et appeler ça du “live”, alors moi, avec mon équipement, certes standard, mais sans set, jouant juste avec les sons pour les réinventer, oui, c’est du live. Et je suis certain que les gens me feront confiance.
Interview réalisée avec Maxime Retailleau.