Témoignage : une femme qui aime le sexe, ça dérange

Publié le par La Zep,

© Getty Images

Être une femme et aimer le sexe, c'est mal vu encore aujourd'hui. Alors dans le regard des autres, je suis réduite à ça.

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Je suis une femme hétérosexuelle. Je fréquente des hommes et, ne trouvant pas toujours mon épanouissement dans le couple, je les vois souvent en dehors de ce cadre. J’ai des rapports sexuels avec ces hommes, que je considère le plus souvent comme mes amis. C’est un choix qui me convient mais on me le renvoie sans cesse comme quelque chose dont je devrais avoir honte.

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Un soir, l’un d’eux, pour lequel j’avais une affection particulière, m’a invitée chez lui avec d’autres de ses amis. Il m’a très peu parlé, j’avais plus l’impression d’être posée là comme un trophée. Il avait pris soin de préciser à tout le monde avec fierté qu’il m’avait déjà, pour citer ses mots, “déglinguée”. Après avoir entendu ça, un de ses amis est venu le voir pour lui demander : “Tu crois qu’il y a moyen avec elle ?” Il a répondu que oui, ajoutant : “fonce c’est un bon coup”. Une de nos amies en commun, présente à la soirée, me l’a répété le lendemain.

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Alors non, je ne l’ai pas reçu comme un compliment. Ça n’est pas flatteur mais réducteur. Quand je l’ai su, les questions qui font mal se sont bousculées dans ma tête : c’est donc uniquement comme ça qu’il me définit ? C’est donc “ça” que je suis à ses yeux ? Pourtant je lui parlais de moi, de mon quotidien, de mes passions, de mes problèmes. Et c’est à ça qu’il me résume ?

Entendre ça, ça endurcit

Après ce constat difficile, j’ai eu une baisse de confiance en moi. Je me sentais dénigrée, constamment comparée. Sale ? Cette remise en question, elle est injuste parce qu’elle concerne principalement les femmes. J’en viens presque à haïr mon genre, et le genre c’est un moyen de se définir. Haïr le fait d’être femme quand on se sent femme, c’est se haïr soi.

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Mon comportement m’a souvent été reproché, par des remarques déplacées, des blagues, ou encore par le fait que mes proches en parlent ouvertement, comme si ma sexualité était un débat public. Je n’ai jamais assisté à de telles scènes lorsque des hommes évoquaient la manière dont ils choisissent de gérer leur vie sexuelle, en couple ou non.

Et donc après, il faut se relever, toute seule, ou avec quelques amies femmes, qui comprennent car elles le vivent elles aussi. Elles me soutiennent, c’est un faible soulagement. J’en discute beaucoup avec elles et je me rends compte qu’elles vivent les mêmes choses : elles me disent qu’elles ressentent ce tabou quant au fait d’aimer le sexe ou même quant à leur vie sexuelle en général. Elles n’osent pas en parler avec des hommes, uniquement parce qu’elles sont des femmes et que ça serait “mal vu”.

Avec elles, je me dis : “Tu dois devenir plus forte, plus endurcie, au point que les mots comme ‘salope’ n’aient plus d’impact sur toi.” Et je promets à chaque fois qu’à partir de cet instant je n’en aurai plus rien à faire, que moi aussi j’ai entièrement le droit d’avoir une vie sexuelle active en dehors du cadre du couple, d’aimer ça et d’en parler sans pour autant être réduite à ça.

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J’ai l’impression que les hommes pensent que j’aime le sexe pour eux, pour leur plaire, parce qu’évidemment, tout ce qu’on fait, c’est pour leur plaire. Une fille qui joue aux jeux vidéo, c’est pour leur plaire, une fille qui s’intéresse au sport, c’est pour leur plaire : le voilà le discours patriarcal. C’est faux.

Je suis cette fille qu’on n’aimera pas

Le sexe, je l’aime pour moi, parce qu’il me procure autant de plaisir qu’à eux. C’est juste que c’est tabou, parce qu’on fait taire le plaisir féminin, parce qu’on pense que la démonstration féminine, c’est uniquement de l’ordre de la simulation dans la pornographie, que c’est donc sale, malvenu, que ça ne devrait pas être. Or mes orgasmes n’ont jamais été silencieux.

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Encore aujourd’hui, j’ai l’impression que voir une femme gérer sa vie sexuelle selon ses propres envies, c’est dérangeant, d’autant plus si elle est jeune. Voir que j’aime ça et que je ne le fais pas pour les hommes ou par amour mais bien pour l’acte sexuel en lui-même, c’est dérangeant.

Se dire qu’ils n’ont aucune emprise sur moi car je suis là pour l’acte autant qu’eux, c’est insupportable. Mon ex avec lequel j’étais en relation libre en est le meilleur exemple : il m’a clairement dit que ça “l’énervait” que je sois “comme ça sexuellement” en ajoutant qu’il ne voulait pas que ses “potes le sachent”, comme si je devais avoir honte d’entretenir ces relations sexuelles.

Alors, vu qu’ils n’ont pas d’influence là-dessus et que je ne changerai pas ma manière de gérer mes désirs et mes relations, les hommes élevés et évoluant au sein d’une société patriarcale me le font payer autrement : je suis cette fille qu’on n’aimera pas.

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J’en suis réduite à cet aspect de ma personne, je ne suis plus intéressante, politisée, passionnée par les arts ni même belle, je ne suis qu’une fille qui aime le sexe. Et cette fille-là, c’est celle qu’ils ne veulent pas aimer, parce qu’elle est moins vertueuse, parce que ce n’est pas “une fille bien”. C’est ce que se permettent de dire certains garçons alors qu’ils ont plus de partenaires que moi.

Mon ouverture au sexe n’est pas une ouverture à toutes les pratiques

J’y réfléchis, parfois je n’en dors pas, je me dis qu’on ne m’aimera jamais, que c’est impossible, que je ne suis pas “le genre de fille qu’on aime”, parce que ce qu’on dit de moi c’est : “fonce, c’est un bon coup”. Mais être active sexuellement hors du cadre du couple ne signifie pas que je ne ressens rien. Je finis par chercher désespérément un regard masculin approbateur et aimant pour apaiser ces nombreuses remarques déplacées, les insultes, la sexualisation à outrance, les violences.

Les violences, nous y voilà. En étant “cette fille qui aime le sexe”, les hommes que j’ai fréquentés se sont crus tout permis avec mon corps. La notion de consentement envers certaines pratiques était mise de côté sous prétexte que j’étais consentante au rapport en lui-même et qu’ils voyaient que j’en avais envie. Beaucoup considèrent une fille active et démonstrative comme celle à laquelle ils n’ont pas besoin de demander son consentement, car elle dira oui à tout. C’est un manque de considération qui peut amener des traumatismes considérables.

Certaines filles ont aussi intériorisé ce discours, me disant que ce que je faisais, ça ne faisait pas “fille bien”. Lorsque que je leur répondais que le garçon que je voyais faisait la même chose, j’avais droit à la phrase : “Non mais lui, c’est pas grave, c’est un mec, tu sais bien que c’est pas pareil.”

C’est épuisant, car c’est tout le temps. Épuisant parce que ça n’est qu’un exemple parmi les autres situations similaires que j’ai vécues. J’ai l’impression qu’ils me voient tous comme ça maintenant, que tous les autres aspects qui fondent ma personnalité en profondeur sont totalement effacés par celui-ci. Alors que je suis bien plus que “cette fille qui aime le sexe”.

Jeanne, 20 ans, étudiante, Val d’Oise

Ce témoignage provient des ateliers d’écriture menés par la ZEP (la Zone d’Expression Prioritaire), un média d’accompagnement à l’expression des jeunes de 15 à 25 ans, qui témoignent de leur quotidien comme de toute l’actualité qui les concerne.