“Aujourd’hui, c’est la rentrée, je ne suis ni dans mon établissement ni avec mes élèves” : le quotidien des professeurs contractuels, des hauts et des (très) bas

Publié le par Lisa Drian,

État des lieux d’une rentrée qui, pour beaucoup de professeurs, a été chaotique.

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Cartables, ordinateurs, tenues de rentrée… Tous les professeurs reprennent eux aussi le chemin de leur établissement. Tous, sauf bon nombre de contractuels parmi les 3 000 recrutés par l’Éducation nationale pour cette rentrée, qui n’ont pas encore reçu leur affectation ou leur contrat. Sans compter tous ceux qui ne font pas partie des néo-contractuels, qu’ils soient titulaires ou non, et qui se retrouvent dans la même situation, quel que soit le degré d’enseignement.

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Jade* est professeure documentaliste et contractuelle au lycée et pensait, comme ses collègues, faire sa prérentrée et enchaîner sur la rentrée. Résultat : elle n’a pas été conviée à la prérentrée, “un moment [pourtant] hyper important de l’année” selon elle. Et le 1er septembre, même chose : “Aujourd’hui, c’est la rentrée, et je ne suis ni avec mes élèves ni dans mon établissement. Je n’ai que des promesses qui ont été faites l’année dernière, que ce soit de la part du chef d’établissement ou du rectorat.”

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Des dysfonctionnements loin d’être anecdotiques

Elle se souvient de son arrivée en tant que contractuelle dans l’Éducation nationale : “J’ai été plongée dans le bain directement, je n’ai pas passé d’entretien pour devenir professeure documentaliste dans l’établissement dans lequel j’enseigne. J’ai simplement eu une présentation de l’établissement et une rencontre avec le professeur documentaliste qui me précédait, et c’est lui qui m’a expliqué comment faire pour devenir professeure.”

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En plus de ne pas avoir eu de formation, Jade ne savait même pas qu’il en existait pour former ces nouveaux enseignants. “De manière générale, on ne sait jamais à qui s’adresser quand on est contractuel. En fait, je ne connais pas mon statut. Le contrat que j’ai eu au départ, c’est un contrat qui fait deux pages, recto-verso, dans lequel il n’y a vraiment pas grand-chose.”

Elle résume les dysfonctionnements liés à son statut ainsi : “En tant que contractuels, on est stigmatisés, on est remplaçables, on est interchangeables, on n’est pas considérés. Nous n’existons pas, dans le système. C’est la foire à tous les excès : pas de formation, des rémunérations qui arrivent n’importe quand, et pas de contact, pas de référence, pas de référent.”

Problèmes de légitimité

La “prof doc” a l’impression de sans cesse devoir se légitimer, parce qu’elle est d’une part professeure documentaliste et d’autre part contractuelle. Pour autant, Jade doit donner des cours à ses élèves en plus de s’occuper du CDI.

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“La question, c’est aussi : qu’est-ce que c’est d’être professeur ? Je trouve important le fait qu’il y ait un diplôme, c’est complètement nécessaire, parce que c’est ce qui forme en dehors des formations par la suite. Néanmoins, je me sens prof à partir du moment où j’ai les mêmes responsabilités, où j’ai les mêmes obligations, où j’ai les mêmes droits, où je me retrouve devant des classes, et à partir du moment où j’enseigne à mes élèves.”

Tous se sentent illégitimes face à leurs collègues, des titulaires, des agrégés, qui eux ont obtenu des concours et qui parfois se sentent discrédités face à une “formation express”, voire pas de formation du tout.

Les petites remarques au détour d’un couloir ou dans la salle des profs fusent : “Ah, tu bosses enfin ?”, sous-entendu : “Tu n’es pas vraiment prof.” Le mépris des autres collègues est parfois criant : une tutrice qui en fait voir de toutes les couleurs à la contractuelle dont elle est en charge pour lui apprendre le métier, les remarques désobligeantes, le refus d’aider les nouveaux enseignants…

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Les professeurs se mettent de temps à autre des bâtons dans les roues, ce que confirme Jade : “Ces histoires de grande famille de l’Éducation nationale, très “Bisounours”, c’est n’importe quoi. Il y a aussi une hiérarchisation énorme qui repose principalement sur deux choses : le statut et l’ancienneté. Je n’ai aucun des deux.”

D’autres, a contrario, n’hésitent pas à s’épauler, qu’ils soient titulaires ou contractuels. Bon nombre d’entre eux sont perdus en entrant dans la profession, comme l’étaient les enseignants détenant le certificat à leurs débuts. Beaucoup l’affirment : la théorie, ce n’est pas la même chose que la pratique, et gérer une classe lorsqu’on est stage, ce n’est pas exactement la même chose que de gérer une classe une fois lancé dans le grand bain. L’apprentissage se fait sur le tas.

Être contractuel par choix

Dans son “malheur”, Jade l’affirme : “J’ai la chance d’être dans un établissement absolument génial.” Les contractuels pour qui le quotidien se passe bien sont aussi nombreux, et ils arrivent à relativiser en voyant la progression des élèves.

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Beaucoup ne veulent ou ne peuvent pas passer le concours pour diverses raisons et choisissent de rester sous ce statut. Enfants à charge, pathologie, plus l’envie de potasser un concours avec déjà de nombreuses années d’enseignement derrière eux, ou tout simplement le souhait de rester relativement près de chez soi. Passer le concours peut signifier être muté bien loin de sa région.

Certains parlent d’un “pouvoir” lorsqu’on est contractuel : c’est dire “je quitte mon poste” bien plus facilement sous CDD, chose bien plus compliquée lorsqu’un enseignant est en CDI ou titulaire. C’est une dépendance qui va dans les deux sens : l’Éducation nationale a besoin de ces 3 000 professeurs recrutés pour pallier le manque d’effectif, et ces contractuels ont besoin de ce métier qui leur assure un revenu (pas toujours de manière régulière, certes).

D’autres enseignants contractuels finissent par passer le concours pour ne plus avoir à subir les retards de paiement, le stress insoutenable de l’attente de l’affectation avant la rentrée, et, surtout, pour avoir le salaire qui correspond au statut.

Une omerta indéboulonnable

Konbini news a contacté des dizaines de contractuels avant cette rentrée. Beaucoup ont accepté de témoigner uniquement par téléphone, dans le cadre de pré-interviews. D’autres, prêts à témoigner face caméra pour dénoncer tous ces dysfonctionnements, ont finalement décliné, de peur de ne pas voir leur contrat renouvelé à la rentrée. Beaucoup préfèrent témoigner une fois leur démission posée, ou lorsqu’ils ont enfin réussi à quitter cette grande maison qu’est l’Éducation nationale.

Vous pouvez retrouver le témoignage de Jade dans son intégralité juste ici :

* Le prénom a été modifié