Tous les liens entre les saisons 1 et 3 de True Detective

Publié le par Adrien Delage,

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L'affaire Purcell et l'affaire du roi Jaune se répondent dans l'enquête de Wayne et Roland.

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Grand architecte de True Detective, Nic Pizzolatto nous a fait voyager du bayou de Louisiane aux monts brumeux de l’Arkansas en passant par la jungle urbaine de Los Angeles. Série d’anthologie oblige, le cadre, le récit et les personnages changent à chaque nouvelle saison, si bien qu’il semble impossible de croiser leurs enquêtes. Et pourtant, de manière subtile (et une certaine volonté de revenir aux sources du chef-d’œuvre de la saison 1), le showrunner s’est permis de mettre en parallèle l’enquête de Wayne (Ali) et Roland (Dorff) avec celle de Rust (McConaughey) et Marty (Harrelson).

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De prime abord, l’exercice n’était pas évident. Pizzolatto multiplie les timelines dans ses histoires, jusqu’à cinq dans la saison 3. L’affaire du roi Jaune se déroule entre les années 1995 et 2012, tandis que l’investigation sur Julie Purcell s’étend du début des eighties jusqu’à 2015. Si elles semblent toutes deux liées à des crimes sordides de pédophilie, l’enquête de Wayne et Roland se termine finalement sur une note bien moins tragique et s’éloigne du mysticisme satanique qui imprégnait la première saison.

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Pour autant, de nombreux fans, symbolisés par le personnage d’Elisa, la réalisatrice du documentaire sur l’affaire Purcell en 2015, ont cru longtemps à une conspiration. Et si le maître de la Chambre rose était lié au roi Jaune ? Et si ces deux affaires tragiques émanaient d’un même groupuscule souterrain de pédophilie ? La réalité est tout autre selon le borgne Watts, mais il n’empêche que les saisons 1 et 3 ont beaucoup en commun, dont des références visuelles mais aussi narratives.

Deux duos de détectives tout en contrastes

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Le pilier de chaque saison de True Detective est la relation qui unit les policiers en tandem, souvent bien plus captivante que l’enquête. Après la relation passive-agressive de Rust et Marty, Nic Pizzolatto a opté pour une vraie bromance, également jalonnée de coups durs, entre Wayne et Roland. Pourtant, chaque personnage appartient à un archétype qui le rapproche de son prédécesseur/successeur, même à des kilomètres et années d’écart.

Rust et Wayne sont des parias extrêmement doués dans leur job. Le premier est nihiliste, apathique et d’une rare intelligence, l’autre est pragmatique, traqueur et instable. Ils partagent également une forme d’isolement dans leur travail : Rust est considéré comme un sociopathe par ses collègues, tandis que Wayne souffre du racisme ambiant dans son commissariat, qui l’empêche d’accéder à des postes supérieurs.

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Par ailleurs, les deux détectives partagent un passé traumatisant qui les a conduits à se méfier de tout et obscurcit leur vision du monde. Rust a passé quatre ans en tant qu’agent infiltré dans un cartel de drogue, où il est devenu dépendant, a tué plusieurs narcotrafiquants et pris des balles en retour. De son côté, Wayne a fait partie de la LRRP (“long-range reconnaissance patrol”) pendant la guerre du Viêt Nam, où il a côtoyé la mort quotidiennement.

De la même manière, leurs partenaires ont des profils similaires. Marty et Roland sont deux flics blancs respectés dans leur milieu, qui vont grimper les échelons au cours de la saison contrairement à leur compagnon. Ils partagent aussi un problème avec les femmes : Marty les consomme comme des objets au détriment de sa vie privée, tandis que Roland est consumé par l’enquête et sa loyauté envers Wayne, perdant la seule femme qu’il a jamais aimée. Enfin, les deux tandems de flics ont connu une violente dispute qui les a séparés, avant de se retrouver plusieurs années après, pour tenter de résoudre l’enquête qui les a réunis ; et par là même, se réconcilier.

La scène de fusillade

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Comme feu Daredevil et ses séquences d’action musclées dans un couloir, True Detective ne serait pas True Detective sans une scène de violence emblématique. Cary Fukunaga l’a sublimée dès la première saison avec son fameux plan-séquence de six minutes dans l’épisode “Who Goes There”, et aucun réalisateur de la série n’a tenté un pari aussi audacieux depuis. En revanche, la scène de fusillade de la saison 3 se rapproche grandement de celle de l’épisode “The Secret Fate of All Life” de la saison 1, qui se conclut sur la mort des frères Ledoux.

Premièrement, parce que ces deux intenses séquences d’action se déroulent dans l’épisode 5. Ensuite, parce que les premiers suspects des affaires respectives de chaque saison meurent à ce moment-là : Reggie et Dewall Ledoux face à Rust et Marty, puis Brett Woodard face à Wayne et Roland. Dans les deux cas, nos détectives font face à deux situations qui deviennent incontrôlables en un très court laps de temps, spécialité de Pizzolatto.

Par ailleurs, les deux scènes comportent une explosion (la mine Claymore de Woodard, les explosifs de Dewall) et se terminent de manière similaire : Reggie et son homologue amérindien sont tués d’une balle dans la tête.

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La spirale triangulaire

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Les symboles cryptiques sont un élément récurrent de l’anthologie policière. Déjà en saison 1, le réalisateur Cary Fukunaga s’amusait à en dessiner dans le ciel avec des corbeaux, que Rust interprétait comme un signe du destin. Moins présents en saison 3, des emblèmes sibyllins surviennent pourtant dans l’épisode 7 à travers l’enquête d’Elisa. Au cours de ses entretiens avec Wayne, la documentariste lui montre une spirale triangulaire censée représenter un groupe de pédophiles qui fait du trafic d’enfants.

Nic Pizzolatto a fait ses recherches puisqu’il s’agit du même symbole que le FBI pensait lié à la pédophilie d’après une fuite d’un rapport en 2007. Selon la police fédérale, il s’agit d’un signe qui permet aux pédophiles de se reconnaître dans la population. La spirale en triangle est censée représenter un enfant cerné par un adulte… Glauque mais bel et bien réel. Or, nous avons déjà aperçu ce logo dans la première saison de True Detective.

En effet, la spirale apparaît sur le dos de Dora Lange, la première victime du roi Jaune dans le pilote de la série. Si on est plus spécifique, le tatouage ressemble davantage à la deuxième illustration non classifiée du FBI, intitulée “Little Boy Lover”, un nom à vous glacer le sang. Comme Elisa dans la séquence de l’épisode 7, le spectateur commence alors à faire le lien avec “ces deux flics de Louisiane” qui ont stoppé “un tueur en série, associé à un groupe portant une bague de pédophile”. Et là, c’est l’extase du fan service :

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Cette une du Daily Advertiser confirme bien que les enquêtes de Wayne et Roland et de Rust et Marty existent dans le même univers (RIP Ray Velcoro et la saison 2, qui n’a pas eu droit au même traitement). On apprend finalement que Julie n’a pas été kidnappée pour être vendue aux violeurs d’enfants, mais pour devenir la fille de substitution d’Isabel Hoyt.

D’ailleurs, les bagues ou le symbole des pédophiles n’apparaissent à aucun moment dans la saison 3. Cela dit, nous ne connaîtrons jamais la suite de l’investigation menée par Henry et Elisa, ni même les événements macabres du Nebraska mentionnés par la réalisatrice dans l’épisode 7. Peut-être qu’une potentielle saison 4 viendra éclaircir cette affaire ?

Carcosa et la Chambre rose

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Comme toute enquête policière de True Detective, la saison 3 flirte avec le mysticisme voire le surréel. De facto, on retrouve des éléments similaires au cœur des enquêtes qui obsèdent Rust et Wayne. En premier lieu, on pense aux étranges poupées retrouvées près du corps de Will Purcell, qui évoquent les sculptures en bois sataniques apparaissant à de multiples reprises pendant l’affaire du roi Jaune. Pour couronner le tout, ces deux symboles sont étroitement liés au repaire des tueurs.

En effet, la première saison se terminait sur un duel intense entre le tandem de flics et le leader du culte pédophile, dans des ruines surnommées Carcosa. Ce lieu imaginaire est une référence à la mythologie de Cthulhu et son auteur H.P. Lovecraft. Dans l’univers de True Detective, Carcosa est un royaume macabre où le roi Jaune règne, organisant des rituels sanglants, dont des sacrifices et abus sexuels sur des enfants. Or, on retrouve ce concept d’antichambre démoniaque dans la saison 3 du show.

Le long séjour de Julie Purcell dans le sous-sol des Hoyt est moins glauque mais tout aussi dérangeant. Elle se trouvait dans la Chambre rose, un lieu à l’abri du temps et des regards, où elle se faisait appeler la Princesse secrète. On retrouve donc entre les deux personnages ce renvoi à une royauté pervertie, alors que l’un est le bourreau et l’autre la victime. D’une certaine façon, Nic Pizzolatto utilise la même recette mais inverse les rapports de force.

Le pouvoir des fleurs

L’humour noir de Pizzolatto a encore frappé en saison 3. Deux situations similaires pour deux interprétations différentes. La référence était subtile mais elle vaut le détour. Au cours des années 1990, Wayne et Amelia vont dîner chez Roland et sa femme. Poliment, le personnage incarné par Mahershala Ali offre un bouquet de fleurs à son partenaire, qui est surpris mais amusé du geste. Sauf qu’en réalité, cette scène pleine de bienséance n’a rien d’anodin et fait écho à une autre tirée de la première saison.

Dès le pilote, Marty convie son nouveau compagnon à un dîner familial. Ravagé par ses années passées chez les narcotrafiquants et sa philosophie pessimiste latente, Rust débarque avec un coup dans le nez. Quand Marty lui ouvre la porte, le meilleur acolyte de Nietzsche tient dans ses mains… un bouquet de fleurs ! Là encore, Pizzolatto s’en sert pour créer une inversion des forces en présence et analyser une situation similaire à travers deux points de vue contradictoires.

Dans la saison 3, la soirée commence très bien puis se détériore rapidement entre Amanda et Wayne, ce dernier ne supportant plus de la voir écrire sur l’affaire Purcell. À l’inverse, Marty récupère un Rust complètement saoul et confus, qui s’excuse de son comportement et obtient la compassion de son camarade. Quelque part, le temps est bien un cercle plat, mais Pizzolatto n’oublie pas de nous rappeler que dans l’équation de la constance, il subsiste aussi des inconnues ; et surtout un système de balancier entre les saisons 1 et 3 de True Detective.

En France, les trois premières saisons de True Detective sont disponibles en intégralité sur OCS Go.