Tahar Rahim (The Looming Tower) : “Le 11-Septembre, j’ai cru que ça annonçait la Troisième Guerre mondiale”

Publié le par Adrien Delage,

Tahar Rahim est Ali Soufan dans The Looming Tower. (© Amazon Prime Video)

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Biiinge | En quelques mots, comment décririez-vous The Looming Tower et le personnage d’Ali Soufan que vous incarnez dans la série ?

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Tahar Rahim | Aïe, aïe, aïe ! Je suis très mauvais pour pitcher [rires]. Disons que cette série raconte la rivalité pré-11-Septembre entre la CIA et le FBI, au sein des départements de la sécurité nationale et internationale. Ces problèmes de communication entre les deux administrations ont malencontreusement préparé le terrain pour les terroristes. À travers ces faits réels, on raconte l’histoire de plusieurs personnages, dont celle de John O’Neill et d’Ali Soufan.

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John O’Neill était chef de section de la I-49, la cellule antiterroriste du FBI basée à New York, et Ali Soufan son jeune protégé. C’est un jeune citoyen américain d’origine libanaise qui, au fur et à mesure de son combat contre le terrorisme, est devenu un héros national.

Est-ce que vous avez eu l’opportunité de rencontrer le vrai Ali Soufan ? Si oui, que vous a-t-il appris pour entrer dans son esprit ?

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J’ai un fun fact sur cette histoire. Avant de m’envoler pour les États-Unis, j’avais seulement lu les scripts des deux premiers épisodes. Je décide quand même de rencontrer Daniel Futterman et Alex Gibney [respectivement showrunner et producteur exécutif de la série, ndlr] et ils semblent convaincus à la fin de l’entretien. Mais à ce moment-là, je suis encore en pleine hésitation.

Quand je m’engage dans un rôle, j’ai besoin de ressentir un coup de cœur. Et au début de The Looming Tower, je ne l’avais pas encore. Je prends un peu de temps pour réfléchir et je leur dis “je vais appeler Ali”, en pensant à mon agent américain. Daniel Futterman et Alex Gibney me répondent “pas de soucis, on peut l’appeler pour toi”. [Il éclate de rire]. Et là, j’ai compris qu’ils parlaient du vrai Ali Soufan.

“Contrairement à Richard Clarke, Ali Soufan n’est pas une personnalité identifiable par le public”

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Du coup, je l’ai eu au téléphone le lendemain et il a fini de me convaincre de participer à la série, qui retracera une partie de son histoire. Puis je finis par le rencontrer. Quand tu incarnes un mec de cette trempe, il y a deux options : soit tu fais du mimétisme, comme l’a parfaitement fait Michael Stuhlbarg avec Richard Clarke [coordinateur national pour la sécurité, la protection des infrastructures et le contre-terrorisme, ndlr], soit tu en prends une partie et tu le mélanges à ta sauce.

Contrairement à Richard Clarke, Ali Soufan n’est pas une personnalité identifiable par le public. Du coup, j’ai opté pour la deuxième option. Je trouvais ça beaucoup plus intéressant de capturer son âme, de comprendre ses valeurs, de connaître sa vie privée et son humour et de le laisser parler à travers moi, plutôt que moi à travers lui.

Ali Soufan n’a jamais été une personnalité médiatisée aux États-Unis ?

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Pas du tout, même à notre époque. Il va probablement le devenir un peu plus grâce à la série, mais il n’est pas non plus un individu qu’on identifie autant que Richard Clarke ou Michael Jackson. Et tant mieux, car ça a permis à la série et à moi de repousser les murs de la réalité.

Ali Soufan a publié deux livres dans sa vie. Un, récemment, intitulé Anatomy of Terror: From the Death of Bin Laden to the Rise of the Islamic State, et ses mémoires en 2011 sous le titre…

[Il me coupe]. The Black Banners. Je l’ai lu, mais je ne l’ai pas encore terminé. Il me manque la partie post-11-Septembre [le titre intégral est The Black Banners: Inside the Hunt for Al-Qaeda, ndlr], mais j’avais uniquement besoin de l’avant pour rester concentré sur The Looming Tower. J’ai lu un autre bouquin en français qui s’intitule 11 septembre, la contre-enquête [écrit par Fabrizio Calvi et publié en 2011 aux éditions Fayard, ndlr] et parle de la même chose, de manière plus didactique.

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Et là, je découvre tout un tas de faits liés aux attentats que j’ignorais. En lisant ces bouquins, tu te rends compte que tout est parti d’une petite graine plantée il y a des décennies, qui a pris racine et mené au 11-Septembre.

Ali Soufan a un rapport très fort avec la religion musulmane. Est-ce que cela a trouvé un écho personnel en vous et votre vie de tous les jours ?

Oui, j’ai la foi, mais je n’aime pas trop répondre à ces questions qui nous éloignent du sujet de la série. Maintenant, si on parle du personnage d’Ali, il n’est pas pratiquant. Cela dit, il se sent concerné par les gens qui ne font pas la différence entre ce qu’est l’islam et ce que n’est pas l’islam. Avec les scénaristes, on a décidé que le Ali Soufan fictionnel se rapprocherait de sa religion au fur et à mesure des épisodes pour une scène finale très intense.

[Attention, spoilers]. Dans le dernier épisode, Abu Jandal, l’ancien chef de la sécurité d’Oussama ben Laden, et Ali Soufan ont un face-à-face. C’est une scène de dix minutes entièrement en arabe et sous la forme d’un interrogatoire. L’un des deux n’a rien compris à l’islam, et l’autre, qui a tout compris, va lui donner un cours de théologie.

Je trouve magnifique de pouvoir raconter en dix petites minutes ce qui équivaut à des heures et des heures de débats ici et là, utiles ou sensationnels. Que l’on soit croyant musulman, chrétien ou juif, on ne tue pas. C’est aussi simple que ça. Si tu le fais, tu te trompes sur toute la ligne.

Cela m’évoque une scène puissante de l’épisode 2, où la mise en scène met en parallèle les rites catholiques et musulmans.

Et c’est une scène magnifique, parfaite. Pour moi, toute la série rend ses lettres de noblesse à la religion musulmane de façon subtile, sans être didactique. Le sens est beaucoup plus fort avec cette manière de poser les enjeux.

Jeff Daniels incarne John O’Neill, votre patron dans la série. Est-ce que vous décririez leur relation comme celle de mentor à élève ?

Il y a de ça, oui. Personnellement, j’ai plutôt envie de dire qu’on est entre le mentor et l’élève et le père et le fils. John O’Neill est une figure paternelle pour Ali Soufan. D’ailleurs, il ne parle jamais de son père, ni même de son passé. Même le vrai Ali Soufan n’a rien voulu me dire sur son histoire personnelle. Pour trouver un sens à son parcours, j’ai dû me raconter ma propre histoire d’enfance, qui était bien entendu impulsée par l’écriture de la série.

Comment un mec d’une vingtaine d’années décide d’aller “sauver le monde”, ou en tout cas d’y participer ? Personne n’y pense à cet âge-là. Voilà la backstory que je me suis racontée pour construire mon personnage : Ali Soufan a été victime de la guerre civile au Liban, traumatisé par les bombardements et l’horreur des batailles. Ses amis sont morts au cours de son enfance, mais lui a pu s’en sortir et vivre aux États-Unis pour devenir agent du FBI.

C’est un accomplissement, son rêve américain. Aujourd’hui, il est couronné de succès à travers ses bouquins et son statut de héros national. Il le mérite, car Ali a simplement voulu renvoyer l’ascenseur à la vie, qui lui avait été bienveillante pendant la guerre. Et en même temps, c’est une revanche sur la vie, puisqu’il peut maintenant essayer de sauver ses potes américains.

Pour en revenir à la question, il faut savoir que le vrai O’Neill surnommait Ali Soufan “son” [fiston en français, ndlr]. Il n’a jamais caché son affection pour lui et tous les jeunes qui bossaient dans son département.

“Sans déconner, ils voyaient Tony Soprano à la place de John O’Neill”

Malgré ses frasques apparentes dans The Looming Tower, vous pensez que John O’Neill était apprécié par son équipe ?

Bien sûr. Je veux dire, il y a une partie écrite pour la série, mais j’ai rencontré un bon nombre de ces gars, pas seulement Ali Soufan et Mark Rossini [un ancien agent du FBI qui a participé à la traque des terroristes, ndlr]. Ils s’accordent tous à dire que c’est un héros national. Il pouvait gueuler, taper du poing sur la table mais aussi être très calme.

Les mecs de la section avaient d’ailleurs pour habitude de le surnommer “le shérif”. Sans déconner, ils voyaient Tony Soprano à la place de John O’Neill [rires] !

Et justement, est-ce que quelque part il ne se sert pas d’Ali comme d’un outil pour parvenir à ses fins ?

Je ne pense pas qu’O’Neill soit un homme machiavélique. Ils travaillent ensemble. Il a engagé Ali parce qu’il croit en lui, parce qu’il a des capacités et connaît la culture du Moyen-Orient et l’islam, mais pas que. Il faut comprendre qu’O’Neill confie toute une section de l’enquête à un jeune de 27 ans. Ali Soufan est un mec ambitieux et hyper efficace dans son job. Encore une fois, il vit son rêve américain.

Comment s’est passé le tournage avec Jeff Daniels ?

J’étais très stressé au début. Heureusement, Jeff est venu vers moi et m’a dit : “Tranquille, on va y aller jour après jour. Je trouve ça extrêmement courageux de venir ici pour faire une série dans une langue étrangère, où tu as l’un des rôles principaux. Bravo, moi je ne m’en sentirais pas capable.” Ce sont les seules phrases qu’il m’a dites, et c’était exactement ce que j’avais besoin d’entendre.

Vous avez incarné un délinquant dans Un prophète, un employé révolté dans Grand Central, un brigadier dans Les Anarchistes, un agent du FBI dans The Looming Tower et bientôt Judas dans Marie Madeleine. Est-ce que vous appréciez les rôles à connotation sociopolitique, est-ce une attirance inconsciente à l’égard de ces personnages ou uniquement le type de rôles qu’on vous propose ?

Je pense qu’il s’agit surtout d’une attirance inconsciente. Mais si je me mets à la place du spectateur, je pense que dans l’histoire du cinéma, le ratio des personnages intéressants concerne ce genre de rôles. En général, ce sont les mieux écrits. J’aime interpréter ces personnages, qui offrent plus de latitude et de liberté pour jouer. Cela dit, on ne me propose jamais de comédies alors que j’adore ça !

Avez-vous un souvenir très précis du 11-Septembre, ce que vous étiez en train de faire, ce que vous avez ressenti en découvrant la tragédie ? Est-ce que vos souvenirs ont joué un rôle dans votre vision de la série et du personnage d’Ali Soufan ?

Bien sûr que je m’en souviens. Tu avais quel âge ?

8 ans. Je demandais à mes parents de m’emmener à l’école, mais ils étaient scotchés devant la chaîne des infos, les yeux humides, avec ces images terribles qui tournaient en boucle.

Moi, je venais d’en avoir 20. J’étais dans un petit magasin de sapes et j’entends à la radio qu’un premier avion s’est crashé sur une tour du World Trade Center. À ce moment-là, on ne sait pas encore s’il s’agit d’un accident ou d’un attentat. Je me rappelle avoir couru à la Fnac pour voir les images, et le temps de m’y rendre, le deuxième avion frappait la seconde tour. Et là, tu comprends que c’est plus un accident.

Sur le coup, je suis tellement choqué que je n’arrive pas à y croire. Ça me paraissait trop gros, trop épouvantable pour être vrai. Il m’a fallu 3 heures pour prendre conscience du truc et réaliser l’impact. J’étais terrifié, j’avais l’impression que ça annonçait la Troisième Guerre mondiale. Ça a changé la face du monde et on a été bombardés d’images, de documentaires, de témoignages…

Mais celle qui m’a le plus marqué, c’est cet homme qui a dû choisir entre deux façons de se donner la mort. Les flammes ou le sol ? Cette image s’est imprimée à jamais dans ma tête. C’était terrifiant.

En France, la première saison de The Looming Tower sera disponible dès le 9 mars sur Amazon Prime Video, à raison d’un épisode par semaine.