Ray McKinnon : “Rectify est une réflexion sur le poids insoutenable de l’existence”

Publié le par Marion Olité,

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La série Rectify a tiré sa révérence mercredi 14 décembre sur Sundance Channel aux États-Unis. Biiinge revient avec son créateur, Ray McKinnon, sur une aventure aussi intense que singulière. 

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Biiinge | Je regardais l’épisode 7 de la dernière saison de Rectify et tout à coup, j’ai réalisé qu’il ne m’en restait plus qu’un avant la fin. Je n’ai pourtant pas l’impression qu’on arrive à la fin.

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Ray McKinnon | C’est parce que Rectify est une réflexion sur l’humilité de la vie, le désespoir silencieux, le poids insoutenable de l’existence. C’est un voyage existentiel. Donc quand on cessera de les voir, quelque part dans l’imagination de mon cerveau, ils continueront d’exister et de vivre leurs vies. On ne ressent pas cette impression de fin définitive, car la seule vraie fin de la vie est la mort. La bonne nouvelle, c’est justement qu’il ne vont pas mourir [rires].

Comme vous l’avez dit, Rectify est avant tout une série sur le voyage intérieur de Daniel Holden. Mais depuis le début, on suit aussi son affaire criminelle, qui évolue. Après le plaider coupable en saison 3 et son nouveau départ loin de Paulie, je me dis que vous auriez pu abandonner complètement cette partie de l’histoire. Pourquoi avoir continué, notamment à travers le personnage de Jon Stern ? 

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L’histoire de Rectify m’a attiré en grande partie pour son point de départ : suivre un homme qui a été enfermé dans une boîte pendant 20 ans. Comment allait-il pouvoir exister et évoluer dans ce monde ? Je voulais aussi explorer un autre aspect de l’histoire, qui est la façon dont fonctionne le système judiciaire américain. Parfois, des personnes qui ne sont pas nécessairement mauvaises peuvent faire des choses répréhensibles.

Je voulais aussi me demander si on pouvait vraiment “rectifier” sa vie ou les erreurs judiciaires. En cela, la fonction du personnage de Jon dans le show, c’est d’explorer cette notion. Peut-il y arriver ? Même après l’épisode 7, on est toujours pas sûr qu’il y parviendra.

Pour la famille, tout cela s’est révélé trop douloureux, depuis si longtemps. Tellement de choses dans leurs vies ont été définies par la situation de Daniel. Ils commencent enfin, eux aussi, à sortir de la boîte dans laquelle ils étaient enfermés, à s’intéresser au monde. L’espoir de rectifier la situation de Daniel a été anéanti tellement de fois qu’ils ne peuvent plus continuer à vivre comme ça. De son côté, Jon Stern a établi un lien émotionnel très fort avec cette famille et avec Daniel, mais c’est différent. Il est toujours en mesure de porter le flambeau de la justice. C’est très beau à voir je trouve.

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“L’art est le reflet de la vie, et notre monde recèle d’une part de mystère”

J’imagine que terminer une série n’est pas chose aisée. Aviez-vous la fin en tête depuis longtemps ou a-t-elle changé plusieurs fois en cours de route ? 

Depuis le début, j’avais quelques idées très claires sur ce que je voulais explorer et jusqu’où je souhaitais emmener cette histoire. Je voulais voir si un être humain était capable de changer un système verrouillé. Et s’il a une conviction intime, est-ce qu’il serait capable de lâcher prise et de voir le monde autrement ?

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Après, ces personnages ont été amenés à la vie par de superbes interprètes pendant quatre ans. Cela a définitivement changé mon approche de la fin du show. Mes choix ont toujours été en partie influencés par l’impression de vie qu’ont insufflé ces acteurs à leurs personnages, les sentiments ressentis sur le plateau de tournage ou encore ce qu’il se passe en la salle de montage. Par exemple, je n’aurais jamais pensé que Teddy change à ce point au fil des saisons, ou qu’Amantha se transforme de cette façon. J’avais des idées prédéterminées. Collaborer avec tous ces artistes a définitivement modulé la direction du show.

À propos de la fin du show, je ne peux m’empêcher de vous demander si le cas Daniel Holden aura une fin nette et précise ou plus ouverte ?

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Je sais que dans la vie, on n’a pas toujours le droit à un vrai dénouement. Il existe des statistiques très dérangeantes. Dans les plus grands villes américaines, 50 % des affaires criminelles restent irrésolues. Dans la vie, tout n’a pas nécessairement de conclusion. Donc ça ne serait pas déloyal qu’on ne sache pas tout à la fin de Rectify. L’art est le reflet de la vie, et notre monde recèle d’une part de mystère.

En tant que showrunner de Rectify, avez-vous une idée précise de la culpabilité ou non de Daniel ? J’imagine que cela influe forcément sur votre écriture… 

Pendant longtemps, je pense que j’étais dans le même esprit que les téléspectateurs : je ne savais pas. J’ai approché le personnage de cette façon. Je pense que maintenant je sais.

“Daniel doit débloquer les entraves psychologiques qui le retiennent encore”

Cette saison, Daniel doit gérer son syndrome de PTSD (stress post-traumatique). Est-ce la dernière étape qui lui permettra d’être réellement libre ?

Je voulais certainement que l’on revienne plus en profondeur sur le traumatisme qu’il a subi en prison. Même sa sentence et son arrestation ont été traumatisantes. Je suis devenu de plus en plus conscient de ça : pour que le pauvre Daniel soit libre, ou du moins aussi libre qu’il le peut, il doit se prendre en main et changer lui-même. Il doit se battre pour lui-même, pour sa survie. Il faut débloquer ses entraves psychologiques qui le retiennent encore. C’est quelque chose dont on a pas mal parlé dans la saison précédente et c’était le bon moment pour vraiment affronter cela.

Le personnage de Chloé, incarné par Caitlin FitzGerald, a été introduit tardivement, dans cette dernière saison. Pour autant, elle s’intègre organiquement au show et apporte quelque chose dans le voyage intérieur de Daniel. Comment avez-vous approché ce personnage ? 

Je suis content que son arrivée vous ai plu, car ce personnage a divisé les gens. Certains spectateurs n’ont pas adhéré à Chloé. Elle peut se montrer quelque peu abrasive par moments, mais elle dit la vérité. Et la vérité n’est pas toujours agréable à entendre. Je l’adore. J’aime son essence. Elle est la seule à être assez courageuse pour lui dire la vérité, ou en tout cas celle qu’elle perçoit.

Il y a tellement de personnages dans la vie de Daniel — sa mère, sa sœur, son beau-père — qui le voient d’une certaine manière et projettent sur lui une image qu’il ne pourra jamais être réellement. Dans le cas de la mère de Daniel, il ressent toute cette culpabilité qu’elle porte en elle. Chloé de son côté peut lui dire tout ce qu’elle voit avec du recul, sans se traîner tous ces bagages du passé. Elle voit Daniel pour la personne qu’il est vraiment. J’aime tellement Chloé et je suis heureux qu’elle soit apparue dans sa vie.

“Rectify a été la chose la plus belle, intense et lourde à porter”

Quand vous faite un peu le bilan de ces quatre années, avez-vous un regret quelconque sur une saison ou l’évolution d’un personnage ?

Pourquoi je partagerai mes regrets avec vous [rires] ? Si j’y pense vraiment, c’est probable. C’est toujours une entreprise imparfaite de raconter une histoire, que ce soit une série, un film ou un livre. On peut toujours faire les choses différemment. Mais quand on commence à penser comme ça, ça revient à entrer dans une machine à remonter le temps. Si vous changez un aspect de l’histoire, cela pourrait affecter un autre pan auquel vous n’aviez pas pensé. J’évite de penser à ça, car les ramifications me rendraient dingue.

Je suis surtout très reconnaissant d’avoir pu raconter cette histoire de cette manière, d’avoir pu explorer la condition humaine. Ce n’est pas une histoire que j’aurais pu raconter jeune. Elle est arrivée à un moment de ma vie qui semblait juste.

Rectify est votre première série. Avez-vous réfléchi à revenir à la télé avec un autre projet ? 

Je ne sais pas si je pourrais refaire quelque chose comme Rectify. Ça a été tellement intense. Ça a été la chose la plus belle et lourde à porter. J’ai dû déplacer des montagnes chaque jour. Je n’ai absolument rien planifié et c’est ce que je voulais. Je veux juste prendre mon temps, apprécier le silence, et peut-être retourner dans ma propre boîte pendant un moment.

La saison 4 de Rectify est diffusée en France sur SundanceTV, tous les jeudis soir.