Manifest traverse une zone de turbulences et s’écrase en beauté dès son pilote

Publié le par Adrien Delage,

© NBC

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Avec Westworld, Jonathan Nolan et Lisa Joy ont réussi à remettre au goût du jour la série dite high concept, dont vous trouverez, à la place de la définition dans le dictionnaire, une photo de Lost. Nos voisins allemands ont également proposé une œuvre singulière avec Dark tandis que Netflix marchait sur les traces du genre avec The OA en 2016. Mais du côté des networks, c’est devenu mission impossible depuis la disparition des survivants du vol 815 il y a un peu moins de dix ans.

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En début d’année, ABC a tenté vainement de ranimer la flamme des fans de high concept avec The Crossing, annulée au terme de sa première saison miteuse. Pour cette cuvée 2018-2019, c’est désormais à NBC de prendre la relève avec Manifest, vendue comme un Lost au concept inversé, produite par le cinéaste Robert Zemeckis (Retour vers le futur, Seul au monde) et scénarisée par Jeff Rake (Les Mystères de Laura) et Matthew Fernandez.

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Par concept lostien inversé, on entend que les 191 passagers de Manifest réchappent à un crash imminent après une forte zone de turbulences. S’ils ne s’écrasent pas sur une île déserte et intemporelle, les survivants découvrent avec horreur que cinq ans ont passé pendant leur vol de quatre heures. Leurs familles et les autorités les pensaient morts. Ben, Cal, Michaela et le reste des miraculés devront se réadapter aux bouleversements majeurs qu’ont connus leurs foyers tout en essayant de résoudre le mystère autour de ce saut dans le temps.

Un décollage intrigant…

Après l’échec foudroyant de The Crossing, on avait très peur à l’idée de lancer les 42 premières minutes de Manifest. Si on est très loin d’être convaincus à la fin de ce pilote, il faut reconnaître que la série de NBC a bien mieux compris les enjeux et les tenants et aboutissants du high concept. C’est un récit choral où il faut d’abord faire la part belle aux personnages, avant de s’enfoncer avec eux dans le terrier du lapin blanc pour épouser le mystère qui entoure l’ellipse.

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The Crossing s’était, à tort, concentrée sur les forces de police qui enquêtaient sur l’incident, donc par le biais d’un regard extérieur. Les créateurs de Manifest ont pris le chemin inverse en nous faisant découvrir cet événement à travers les yeux d’une survivante, donc d’un personnage qui a vécu le traumatisme. Si l’idée brillante des yeux qui s’ouvrent en début d’épisodes a déjà été déposée par Damon Lindelof, J.J. Abrams et Jeffrey Lieber, Manifest nous plonge dans son univers à travers Michaela (Melissa Roxburgh), dont la voix off narre la tragédie à venir. Simple et déjà vu, mais ça fonctionne plutôt bien.

Petit à petit, on observe les survivants affronter ce gap de cinq ans et ses conséquences sur leur environnement. Certaines familles ont complètement changé de vie afin de tourner la page : l’un a trouvé une nouvelle fiancée, une autre le cache à son mari revenu d’entre les morts, tandis que Saanvi (Parveen Kaur) a perdu le mérite d’une découverte scientifique… Bref, Manifest promet son lot de dramas et de bons sentiments comme toute série diffusée en prime time se le doit.

…puis le crash inévitable

En revanche, le show de NBC sombre dans le sentimentalisme jusqu’à en oublier sa partie mystère. Dans la deuxième partie du pilote, trois scènes mielleuses à base de câlins et de dialogues tire-larmes s’enchaînent pour notre plus grand déplaisir. Par ailleurs, la série fourmille de symboles religieux lourdingues qui nous sortent complètement de l’intrigue. Cette dernière est également fragilisée par un rythme lancinant, malgré l’ajout de quelques éléments (les survivants se découvrent des pouvoirs) de surprise.

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Et justement, c’est dans sa gestion de la boîte à mystères que Manifest déçoit (et énerve le plus). Le show ne cache pas sa volonté de prendre la place de Lost dans le cœur des fans en recrachant une à une ses particularités : une série de chiffres fatidiques (815 contre 828 pour Manifest, vous pensiez sérieusement que ça ne se verrait pas les gars ?), des triangles amoureux qui se mettent en place et surtout la théorie que tous les survivants sont connectés entre eux. Mais quand on ne s’appelle pas Sense8, ça devient très vite ridicule, sans oublier que Manifest est très limitée niveau mixité sociale et des genres.

Au lieu de rendre un ersatz de Lost, les créateurs du show auraient au moins pu faire l’effort de revoir le pilote le plus cher de l’histoire des séries au milieu des années 2000, afin d’en saisir toute sa puissance visuelle et émotionnelle. Là, il faut se contenter de trois pauvres plans tremblotants quand l’avion passe en zone de turbulences, avec des acteurs effarants de stoïcisme. Je ne parle même pas des réactions absurdes des survivants, qui coulent trois larmes et reprennent leur vie comme si rien ne s’était passé.

Où sont le traumatisme, l’inquiétude, le déboussolement, la démence, voire l’ours polaire si nous poussions au maximum la métaphore lostienne, de ceux qui ont perdu cinq ans de leur vie ? Sans mauvais jeu de mots, on attend toujours qu’ils se manifestent 42 minutes après le début du pilote. Très clairement, ce n’est pas avec cette proposition de bas étage que NBC parviendra à redonner espoir en les séries du genre. Lost peut dormir sur ses deux oreilles au cimetière du petit écran, personne n’est capable de rivaliser et encore moins de la dépasser dans le game du high concept.

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En France, la saison 1 de Manifest est inédite.