Sans griffes rétractables ni vision à rayon X, Legion défonce toutes les séries de super-héros

Publié le par Adrien Delage,

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Le Green Arrow peut raccrocher l’arc et Daredevil couper ses cornes tant le pilote de Legion est une prouesse d’originalité et d’authenticité dans le monde saturé des super-héros du petit écran.

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Si Marvel et DC Comics se livrent une guerre sans merci sur le grand écran, le monde des séries n’est pas épargné. On trouve d’abord les versions édulcorées des super-héros pour young adult de l’écurie DC avec Arrow, The Flash, Legends of Tomorrow et Supergirl sur la CW. Puis la Maison des Idées et Netflix ont débarqué avec les thématiques sombres et très réalistes de Marvel’s Daredevil, Marvel’s Jessica Jones et Marvel’s Luke Cage. Certaines chaînes ont préféré se cantonner à leur parti pris, comme la Fox et les méchants de l’univers de Batman dans Gotham ou encore la sitcom Powerless sur NBC.

Bref, on pensait que le filon avait été épuisé voire surexploité. Mais Noah Hawley, le créateur du génial thriller sériel d’anthologie Fargo, a surpris tout le monde en développant une série basée dans l’univers des X-Men. FX, la chaîne câblée qui monte et remporte tous les prix aux États-Unis, s’est emparée des droits de diffusion de son bébé intitulé Legion, un show librement inspiré des comics éponymes édités par Marvel.

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Dans Legion, le jeune David Charles Haller croit entendre des voix depuis sa naissance. Sa famille et son entourage le pensant fou, David est envoyé en hôpital psychiatrique d’où il ne parvient pas à sortir. Même avec la thérapie et la prise intensive de médicaments, les étranges voix entendues par David ne cessent de se manifester. Un jour, une nouvelle patiente débarque dans la clinique et s’amourache de David. Cette dernière va le convaincre que derrière ses mystérieuses hallucinations se cache une incommensurable source de pouvoirs.

Une intrigue “nolanienne”

Sur le pilote de Legion, Noah Hawley est aux commandes de tout. Il a écrit, produit et filmé le premier chapitre de la série pour en faire un véritable épisode expérimental. Et dès les premières secondes du pilote, il nous la fait à la Denis Villeneuve dans Premier Contact. Alors qu’on s’apprête à découvrir une série de super-héros, Noah Hawley débute par un plan très aérien, enlevé, puis enchaîne sur une succession de séquences qui passe en revue la vie du héros et raconte comment il a fini dans cet hôpital.

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Alors que la vie de David défile devant nos yeux, on remarque d’entrée de jeu la mise en scène magistrale et inventive de Noah Hawley. Le réalisateur nous transporte dans un univers atemporel, dans un monde rétro-futuriste dont l’architecture et les tenues des personnages renvoient autant aux seventies qu’à un futur proche. Dans le pilote de Legion, la caméra virevolte autant que la démence présumée de David le consume. La mise en scène de Noah Hawley est d’une fluidité et d’une dynamique impressionnantes.

L’homme alterne plans-séquences et caméra posée pour de longs dialogues entre les personnages. Puis vient subitement nous surprendre en renversant littéralement à l’envers sa caméra le temps d’une séquence où la raison et la folie du héros s’affrontent. On oscille entre les couleurs chaudes de Wes Anderson et les couleurs froides et inquiétantes d’Only God Forgives de Nicolas Winding Refn. Tout l’épisode est un concentré d’expérimentations réussies qui nous en mettent plein la vue. Et ce, sans combats parfaitement chorégraphiés ou d’hémoglobine inondant l’écran.

Legion est un show exigeant. Si les mouvements de caméra donneront le tournis à certains, le scénario finira de les achever. L’intrigue de la série est particulièrement sinueuse et possède plusieurs couches. À la manière de Westworld, la temporalité est faite d’illusions qui viennent nous perdre dans ce labyrinthe de flashbacks et de réalités imaginées par David Charles Haller. S’agit-il du passé, du présent, d’une scène complètement imaginée par le personnage ? L’histoire de Legion mérite une concentration de tous les instants pour essayer d’y retrouver son chemin.

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Dans cette écriture, on ressent une très forte inspiration des “blockbusters intelligents” de Christopher Nolan (ou même de son frère Jonathan, cocréateur de Westworld) comme Inception et Memento. Des longs-métrages articulés autour d’intrigues alambiquées, où le spectateur plonge dans le trou du lapin pour y trouver un dédale sans fin d’interprétations à dégager et de niveaux de lecture à décider. C’est le même système dans Legion, où Noah Hawley nous immerge dans l’esprit torturé et perdu de David.

Une série ultrasensorielle

Bien que David pense être fou, tous ses sens sont pour le moins surdéveloppés. Si la mise en scène le retranscrit à merveille pour la vue, Noah Hawley et son équipe de techniciens ont également bossé sur l’ouïe. Comme David ne parvient pas à contrôler ses pouvoirs, puisqu’il n’a pas pleinement conscience de ces derniers, il entend fréquemment des bruits parasites. Les fans des comics y verront un des (rares) clins d’œils aux comics, puisque David est supposé être le fils du professeur Charles Xavier, qui avait du mal à maîtriser se capacités dans X-Men : Le Commencement.

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Cette myriade de sons est perceptible par les oreilles du spectateur dans tous les plans du pilote : conversations sous forme de bruits de couloir, téléphone qui sonne, télévision allumée, balles de ping-pong qui rebondissent… On en prend plein les écoutilles et il est plus que conseillé de regarder l’épisode avec un casque tant la musique est importante.

Sans aucun doute, Noah Hawley est un grand fan de Pink Floyd. Déjà car le personnage incarné par Rachel Keller (Fargo) s’appelle Syd Barrett. Ensuite, parce que la série ressemble à un véritable trip sous LSD dans cette corne d’abondance où les couleurs, les murmures, les chansons résonnent comme une grande fresque psychédélique. La BO envoie du lourd, passant des Rolling Stones à des instruments de la famille des cuivres aux effluves de free jazz, avant de nous faire stresser dans les scènes à suspense avec des nuances de synthés 80’s que Stranger Things n’aurait pas reniées.

Le simulacre des pouvoirs de ce mutant ultrapuissant est d’une rare finesse. Si les sens sont sublimés par le travail minutieux de Noah Hawley, ce dernier joue aussi sur les émotions avec une fibre singulière. Loin des clichés, Noah Hawley propose une vision de l’amour poétique et cosmique comme cette séquence de baiser où les lèvres enserrées s’apparentent à un Big Bang céleste. Il n’hésite pas non plus à faire surgir des motifs bibliques, puisque le cerveau de David se présente littéralement comme un jardin d’Éden où ses souvenirs sont exposés sur des écrans.

Legion semble être une série à part dans le monde des super-héros. Certains risquent de trouver le résultat tarabiscoté voire indigeste. Pourtant, l’œuvre de Noah Hawley n’est ni prétentieuse ni grandiloquente. Elle reprend même dans sa conceptualisation le principe simple de Benjamin Parker dans Spider-Man, à savoir “un grand pouvoir implique de grandes responsabilités”. Ou pourquoi s’attaquer à des sujets de pop culture comme les super-héros, c’est prendre le risque de se frotter aux fans de l’œuvre si on aliène leurs repères.

Toutefois, pas de panique pour les plus frileux à ces expérimentations car à la fin du pilote, on retombe sur ses pieds en voyant la fibre du super-héros reprendre les devants sur l’intrigue. Si la plupart des shows de mutants et autres méta-humains font place à des personnages musclés qui règlent leurs comptes à coups de poings ou de rayons laser, Legion a choisi de muscler son cerveau avant tout. Sans aucun doute, on tient là l’une des meilleures nouvelles séries de 2017.

La saison 1 de Legion est diffusée tous les mercredis soirs sur FX et reste inédite en France.