En Tunisie, les artistes partent à la reconquête de la ville de Sfax

Publié le par Capucine Japhet,

© Wael Frikha ; Capucine Japhet

Alors que Sfax rayonne économiquement, l’État peine à investir dans le domaine culturel.

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Dans cette ville industrielle de l’est de la Tunisie de plus de 300 000 habitant·e·s, il est impossible de trouver une salle de cinéma ouverte. De nombreux·ses artistes et acteur·rice·s de la société civile ont ainsi décidé de prendre les choses en main et se réapproprient la ville à travers l’art.

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“Regarde cette ancienne cathédrale, ça fait des années que nous devons la transformer en médiathèque. Le Maroc a trouvé cette idée géniale, et l’a reprise. Sauf que chez eux, les travaux sont terminés. Nous, ça n’a pas bougé…”, souffle Mohamed Kamoun, directeur de Arije elMédina. Le pas énergique, ce jeune Sfaxien nous guide à travers les ruelles exiguës de la médina où les vieux étals des commerçants sont encore dans leur jus.

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Sur les toits. (© Wael Frikha)

Mohamed Kamoun est chargé d’acquérir pour Arije elMédina d’anciennes maisons laissées à l’abandon et de les transformer en café culturel ou en restaurant. Un moyen de sauver le patrimoine en péril et de redynamiser la vie culturelle de Sfax car la culture n’y a pas beaucoup de place. L’absence d’une salle de cinéma en est une belle illustration.

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Sfax a été sacrée capitale arabe de la culture en 2016 mais les infrastructures mises à disposition pour les artistes demeurent quasiment inexistantes : “On a pensé que ça allait changer cette année-là, que l’État allait plus investir mais c’est vraiment la société civile qui bosse et qui pousse les artistes à créer ici”, constate amèrement Omar Ben Amar.

Chapeau sur la tête, le regard d’un bleu électrisant, ce danseur prône la culture underground. Autodidacte, il a commencé à faire du breakdance à l’âge de 12 ans. Puis, avec l’arrivée de YouTube, après la révolution, il s’est fait un nom comme chorégraphe. Dans ses bureaux à la décoration minimaliste, nichés dans l’ancien quartier colonial, Omar dirige un projet artistique qui a pour objectif de réinsérer les anciens détenus.

(© Capucine Japhet)

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Pour lui, l’art doit avoir une utilité sociale avant tout et regrette que beaucoup fassent le choix de quitter Sfax : “À cause de la centralisation de l’art à Tunis, la plupart des danseurs sont obligés de partir pour survivre, ceux qui restent, c’est vraiment pour l’amour de la ville.” C’est en effet ce qui unit les artistes ici. Chacun·e, par le prisme de l’art, souhaite faire rayonner la ville. Et cette expression artistique est d’autant plus visible au cœur de la médina, nouveau foyer de création des artistes Sfaxien·ne·s.

La jeunesse investit les rues

Dans la couleur chaude de cette fin de journée, Oumena, vêtue de bleu, le regard doux, contemple son premier graff : “Cette femme est la représentation de la médina, car elle est très belle mais les gens n’arrivent pas à voir sa beauté, c’est pour ça que je lui fais fermer les yeux”, assure-t-elle, sourire aux lèvres.

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Oumena nous amène sur les toits. (© Capucine Japhet)

La jeune Tunisienne a investi les ruelles de la médina et incite de nombreux·ses artistes à faire de même. Aujourd’hui, ses œuvres s’imposent sur les murs de ces vieux bâtiments datant du Xe siècle : un doux mélange entre traditions et culture urbaine. “Avant, les jeunes ne côtoyaient pas la médina et quand j’ai découvert cet endroit, ma cousine était étonnée que je sois là. J’ai commencé à graffer sur les toits et petit à petit, les autres graffeurs ont suivi”, ajoute-t-elle.

Si la street artiste aborde de nombreux sujets de société, elle s’intéresse surtout à la nouvelle génération : “Pour ce graff, je voyais une certaine dualité entre le hibou et l’être humain. C’est le seul oiseau qui, lorsqu’il fixe sa proie, ne fait pas de bruit donc si on fixe un objectif sans trop en parler, on va y arriver. Et la [basket] Converse symbolise la jeunesse de la rue.”

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Le graff d’Oumema mêlant hibou et Converse. (© Capucine Japhet)

C’est bien la jeunesse qui a l’énergie de faire bouger les choses, ici. Amoureux de sa ville, Wael Frikha, 17 ans, s’improvise guide touristique à ses heures perdues. Ce lycéen arpente les rues avec son appareil photo et capture des moments de vie. Puis, en dehors de la photographie, Wael est membre d’Art Acquis, un collectif d’artistes qui souhaitent redorer l’image de Sfax.

“Après la révolution, les rues ont été cédées aux jeunes et des associations sont nées, surtout à Sfax, il y avait ce grand besoin de culture. Aujourd’hui, il n’y a pas d’infrastructures, ni de volonté réelle de l’État de faire des choses pour la culture alors la société civile a créé des espaces de concerts avec ses moyens”, rapporte-t-il.

Vue depuis Le Balcon. (© Capucine Japhet)

C’est le cas de Wassim Karamti qui est à l’initiative d’un projet de concerts bénévoles. Sa discipline ? Le rap, un phénomène musical en Tunisie arrivé seulement après la révolution. “Je ne veux pas travailler dans des salles fermées, ce sont les gens de la rue qui me suivent”, affirme-t-il. Place Rahbat El Bey, le rappeur professionnel a lancé “Le Balcon” : un espace de spectacles sur la terrasse d’une ancienne maison : “Comme l’histoire de Sfax, c’est la médina, c’était évident qu’il fallait faire un projet ici, ça a vraiment redonné vie à cette rue.”

Les artistes viennent se produire sur ce balcon qui domine la rue. Et la foule observe le spectacle d’en bas. Ces représentations sont ainsi en prise directe avec la rue et permettent aussi d’attirer de nouveaux·elles client·e·s chez les commerçants du quartier.

Sauver le patrimoine par l’art

Le Borj. (© Capucine Japhet)

Ce désir de refonte du patrimoine est le lien qui unit tous les artistes de Sfax. Une initiative mêlant sauvegarde du patrimoine et production artistique a vu le jour, il y a dix ans, et s’est maintenant érigée comme lieu culturel de référence. Pour le découvrir, il faut s’aventurer à quelques kilomètres de la médina puisque c’est bien un borj que l’Association des amis des arts plastiques a choisi comme lieu d’exposition et de création.

À l’époque, le borj était une maison secondaire pour les familles qui détenaient des exploitations agricoles. Elles venaient y habiter l’été puis retournaient dans leurs maisons principales l’hiver à la médina. Alors, lorsqu’un ancien notable met à disposition son borj pour en faire un lieu culturel, Aida Zahaf Sallami saute sur l’occasion :

“On essaye de sensibiliser les gens pour qu’ils arrêtent de casser ces maisons. Ici, on y fait toutes sortes d’événements artistiques pour donner l’idée aux jeunes de réhabiliter le borj des grands-parents et d’en faire des lieux de vie.”

Symposium “Ancrage méditerranéen”. (© Capucine Japhet)

On y pratique d’ailleurs tous les arts. La cuisine est aménagée pour des cours de gastronomie, les chambres font office d’ateliers de peinture et une pièce est entièrement réservée à l’exposition des œuvres : “Nous organisons parfois des symposiums. Ça, c’est le projet ‘Ancrage méditerranéen’, là, c’est la peinture d’un artiste marocain, là, c’est un Turc, là un Tunisien”, énumère fièrement Aida qui organise des rencontres internationales depuis quelques années.

Mais si l’association réussit à faire rayonner la culture à Sfax, le manque d’investissement du gouvernement se fait vite sentir. Aida Zahaf Sallami vient juste de raccrocher son téléphone, elle n’a pas pu obtenir les subventions qu’elle souhaitait. Malgré tout, il faut rester enthousiaste : “On manque d’espaces culturels, c’est sûr, mais on ne peut plus dire qu’il n’y a rien à Sfax”, sourit Aida. Car acteur·rice·s et bénévoles de la société civile espèrent qu’en proposant une offre artistique, l’État finira par investir autant qu’à Tunis. En début d’année, un nouveau centre dédié à la danse a ouvert ses portes. Un petit combat de gagné.

Graff d’Oumena. (© Capucine Japhet)
Le borj. (© Capucine Japhet)
Le borj. (© Capucine Japhet)
Balade dans les rues de la médina. (© Capucine Japhet)
(© Capucine Japhet)