Comment cette photo a participé à la lutte contre les violences conjugales

Publié le par Lise Lanot,

© Donna Ferrato

En 1982, l'image saisissante et brutale de Donna Ferrato a fait avancer la discussion sur les violences conjugales aux États-Unis.

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En septembre 1994, le président américain Bill Clinton signe le Violence Against Women Act. La loi, rédigée par le bureau de Joe Biden, alors sénateur, prévoit un budget de 1,6 milliard de dollars pour lutter contre les violences faites aux femmes et crée un bureau dédié au sujet. Trois ans auparavant, le sénateur Biden et l’épouse du président rencontraient une photographe qui, images à l’appui, les convainquait de mener à bien ce projet de loi.

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Cette photographe, c’est Donna Ferrato, une femme qui ne s’imaginait sans doute pas que son œuvre allait durablement marquer la lutte contre les violences conjugales. Tout commence en 1979. Née dans le Massachusetts et ayant grandi dans l’Ohio, elle déménage à New York vers ses 30 ans. Après avoir passé du temps à photographier les clubs échangistes et les discothèques de la Grosse Pomme, elle est chargée de documenter le quotidien d’un couple échangiste, Lisa et Garth, pour l’édition japonaise de Playboy.

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“Il l’a frappée parce qu’elle ne lui obéissait pas, E+B, New Jersey, 1982”. (© Donna Ferrato)

Pour mener à bien son reportage photo, Donna Ferrato passe beaucoup de temps avec Lisa (dont le prénom complet est Elisabeth) et Garth, jusqu’à souvent dormir dans leur maison du New Jersey, avec sa fille, alors bébé. Les débuts se passent sans encombre, le couple “organise régulièrement des soirées” et semble très amoureux. Un soir, pourtant, la photographe assiste à une scène violente, Garth frappe son épouse.

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Choquée par les cris, Donna Ferrato débarque dans la salle de bains où se trouve le couple. Lors d’une interview vidéo, la photographe nous confie avoir senti qu’il en allait de son devoir de documenter le moment : “Sinon, personne ne le croira.” Avant de stopper Garth, elle immortalise un de ses coups.

Une image révolutionnaire et significative

L’image est saisissante. Prise en contre-plongée, face à deux murs couverts de miroirs, le public voit la scène de différents angles. Au premier plan, on voit Garth de dos, son bras tendu vers sa femme qui se penche en arrière ; de face, son visage est visible dans le reflet de l’un des miroirs. Le visage de Lisa est caché, soit parce qu’elle est de dos, soit par la main de son mari ou le cadre de l’image, comme une métaphore de son infériorisation et de l’invisibilisation de sa situation. On distingue un petit bout de la photographe au bas de l’image, preuve de la nécessité d’une tierce personne dans une relation abusive.

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“Ce moment a changé ma vie. Ça a changé la vie d’Elisabeth aussi. Je ne sais pas ce que ça a fait à son mari – je pense qu’il s’en fichait complètement, mais pour nous qui étions des femmes, ça a changé nos vies. Je n’avais jamais vu une femme se faire battre, je n’ai pas grandi dans la violence. Je ne pensais pas qu’il pourrait un jour la frapper”, racontait Donna Ferrato au New York Times en 2011.

Ce soir de l’année 1982, l’artiste immortalise une scène qui, par définition, ne sort habituellement jamais du cadre domestique. D’abord paralysée par le doute, Donna Ferrato décide finalement de tenter de publier cette image révolutionnaire. En novembre 2016, sa photographie est sélectionnée par le Time pour faire partie de sa liste des “100 photographies les plus influentes du monde”.

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Une carrière dédiée à aider les femmes victimes de violences

L’artiste passe le reste des années 1980 à photographier des femmes encore sous le joug de leur agresseur, vivant dans des foyers ou pendant leurs démarches auprès de la police, et consacre le reste de sa carrière à aider ces dernières. En 1985, celle qui affirmait vouloir “commencer une révolution grâce à [ses] images et réveiller les gens” est lauréate du prix W. Eugene Smith, une bourse qui s’adresse aux photographes professionnel·le·s dont le travail a un but humanitaire. Donna Ferrato a également créé l’organisation à but non-lucratif Domestic Abuse Awareness, pour la sensibilisation aux violences conjugales.

Le résultat de son travail est Living with the Enemy, un ouvrage réimprimé plus de quatre fois par les éditions Aperture et vendu à plus de 40 000 exemplaires. Le livre s’est retrouvé dans de nombreux foyers américains, dont ceux de Hillary Clinton et Joe Biden, qui ont participé à l’élaboration du Violence Against Women Act. Une preuve de l’influence de la photographe (et de la photographie en général) dans la sphère politique et sociale.

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Fin janvier, une monographie consacrée au travail de Donna Ferrato sera disponible aux éditions PowerHouse Books. Holy compilera “cinquante ans de reportage intime sur la lutte des femmes pour l’égalité, leurs combats et leur parcours, de la révolution sexuelle des années 1960 à l’ère du #MeToo”.