À la rencontre des Nowhere Girls, ces héroïnes fictives qui chambardent la culture du viol

Publié le par Florian Ques,

Beauty shot of girlfriends focusing on different thoughts and ideas

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Le lycée fictif de Prescott n’a rien d’extraordinaire. Des couloirs, des casiers, de futurs universitaires qui se croisent et s’entrecroisent, déambulant dans l’enceinte de l’établissement pour se rendre en classe avant que la sonnerie ne se déclenche. Une équipe de foot que toute la ville encourage et défend avec une ferveur inébranlable. Et ce, en dépit de l’attitude sexiste et éhontée de ses joueurs phares.

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Dans les premières pages de Nous les filles de nulle part (The Nowhere Girls en version originale), elles ne sont que trois. Trois filles qui décident de sortir les griffes pour lutter contre la misogynie qui bousille leur quotidien. À l’issue du roman, elles ne sont plus trois, mais des dizaines, aussi épuisées que renfrognées, mais certainement pas résignées. La révolte, le changement, c’est elles.

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Féministes sur papier, mais pas en carton

Avant ça, rembobinons. Pour des raisons personnelles, Grace Salter et ses parents sont amenés à emménager à Prescott, ce qui sous-entend inévitablement une nouvelle rentrée scolaire dans un bahut où la jeune fille ne connaît personne. Discrète, elle réussit tout de même à se lier d’amitié avec Rosina Suarez, une adolescente caractérielle au contexte familial chaotique, et Erin DeLillo, une élève au look atypique (le crâne rasé au lycée, il faut oser) qui ne mâche pas ses mots.

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Toutes deux vont alors expliquer à Grace ce qui est réellement arrivé à Lucy Moynihan, la jeune fille qui habitait sa nouvelle maison (et dormait dans sa nouvelle chambre) : Lucy a été violée par trois membres de l’équipe de foot. La ville ne l’a pas crue, et l’affaire a été classée sans suite. Déterminées à bouleverser l’ordre établi, elles fondent les Nowhere Girls, un groupe uniquement composé de filles qui s’allient pour plomber cette culture du viol qui les étouffe.

Comme si cette prise de position ostensiblement féministe ne suffisait pas, Nous les filles de nulle part propose tout un panel de diversité : Grace est en surpoids, Rosina est lesbienne, et Erin est atteinte du syndrome d’Asperger. En définitive, c’est un bouquin qui risque de faire grincer des dents tous les pro-Trump de votre entourage. Mais c’est aussi, et surtout, un livre inspirant, placé sous le signe du mouvement Me Too et de la libération de la parole sur les violences sexuelles.

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Pourtant, le bouquin d’Amy Reed, originaire de Caroline du Nord, est paru outre-Atlantique le 10 octobre dernier, soit une petite semaine avant la naissance du fameux hashtag. La principale intéressée nous confie :

“J’ai écrit Nous les filles de nulle part parce que j’avais besoin de le faire. Je ne savais pas du tout que le timing allait être celui-là. Mais je crois fermement qu’il y a un changement collectif dans les consciences qui est en train de se faire. On n’a plus à être complices de notre propre oppression. On peut s’allier et travailler ensemble pour faire avancer les choses, c’est notre plus grand pouvoir.”

Si l’autrice avait ce besoin presque viscéral d’échafauder un récit ouvertement féministe, la société a également besoin de saisir ces thématiques à bras-le-corps. Aux States, le roman pourrait aisément être qualifié de “woke”, un néologisme qui renvoie à cet éveil des consciences, renforcé par un intérêt croissant pour ces sujets habituellement survolés qui viennent altérer notre perception du monde. Ici, alors que ces jeunes lycéennes s’initient au b.a.-ba du féminisme, leur vision évolue. Amy Reed détaille :

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“J’ai beaucoup travaillé sur moi-même afin de voir au-delà de ma propre expérience et appréhender un féminisme qui soit intersectionnel. La seule façon pour progresser en tant que culture, c’est de reconnaître la diversité de toutes nos expériences, de vraiment essayer de se voir et de s’entendre les uns les autres.”

La littérature young adult, nouvel espoir

Cette dernière décennie, les romans à destination des jeunes adultes (comprendre fin de l’adolescence, début de la vingtaine) connaissent une recrudescence notable. Les best-sellers, comme 13 Reasons Why ou Nos étoiles contraires, ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Derrière ces succès planétaires, sur lesquels Hollywood a vite mis la main, se trouvent des centaines de livres aux styles variés et aux thèmes qui le sont tout autant.

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Dans ce genre, on ne recule pas devant la notion de diversité. Les minorités peuvent enfin être représentées sans qu’elles servent de prétexte ou à remplir un quota. Cette avancée, Amy Reed la reconnaît et l’encourage vivement :

“Je suis ravie par tous ces livres incroyables qui sont publiés de nos jours et par les conversations qui ont lieu à propos de problèmes sociétaux aussi importants. […] Oui, je crois absolument que ce genre et la littérature pour enfants en général ont été à la tête de ce progrès. Notre communauté a beaucoup de discussions que je ne retrouve pas dans d’autres groupes de littérature.

Je pense que ça s’explique, en partie, par le genre de personne qu’il faut être pour écrire pour les jeunes. Nous sommes des personnes qui ressentent beaucoup de choses. On se préoccupe de nos lecteurs et du monde que l’on va leur léguer. C’est le même genre de passion que je retrouve chez d’autres professionnels qui travaillent avec les ados, comme les libraires ou les professeurs.”

Parce que les ados ne sont pas les paresseux décérébrés que certains réacs peuvent (encore) croire, ces romans qui leur sont destinés peuvent se permettre d’aborder des sujets sensibles et majeurs – en l’occurrence, le féminisme ici.

Si la “contre tribune des 1 000” partagée par Le Monde (en réponse aux propos controversés de Catherine Deneuve et d’une centaine d’autres femmes) nous a prouvé une chose, c’est qu’il existe bel et bien un public, un lectorat, pour ce genre d’histoire : “Bien sûr, il y a encore énormément de marge pour continuer à progresser, indique Amy Reed, mais je pense qu’on va dans la bonne direction.”

Et les adolescentes ne sont pas les seules à avoir besoin de livres aussi décisifs :

“Deux femmes d’environ 70 ans sont venues me voir à deux événements distincts et m’ont raconté les violences sexuelles qu’elles ont subies dans leur jeunesse, sans jamais en avoir parlé à qui que ce soit. Elles m’ont dit que mon roman leur avait enfin donné la force d’en parler. J’ai aussi eu un nombre incalculable de femmes adultes qui m’ont contactée par mail ou sur Twitter pour me dire que c’était exactement le livre dont elles auraient eu besoin quand elles étaient ados.”

Les Nowhere Girls ne sont pas là uniquement pour abolir le règne des détraqués libidineux, elles sont aussi là pour échanger, s’entraider et se tirer vers le haut. Les héroïnes d’Amy Reed ont beau être prisonnières de leurs pages, les “filles de nulle part”, elles, sont partout.

Nous les filles de nulle part est sorti ce 28 février, aux éditions Albin Michel.