Entretien : Marion Motin, la chorégraphe qui fait danser Stromae et Christine and the Queens

Publié le par Naomi Clément,

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Souvent restée dans l’ombre de sa sœur illustratrice Margaux, Marion Motin est pourtant l’une des chorégraphes les plus talentueuses de sa génération. À l’occasion de la We Are Tennis Fan Academy, la Française est revenue sur son parcours, depuis ses débuts sur la place Carrée de Châtelet à ses collaborations avec la fine fleur de la chanson française.

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Quand on discute avec Marion Motin, le geste se joint toujours à la parole. “En ce moment, j’adore bouger sur de la trap“, nous confie-t-elle en levant les coudes au niveau de son visage, les poings levés vers le ciel, en s’imaginant vibrer sur un bon gros Rae Sremmurd.

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À 35 ans, cette chorégraphe française a su se faire un nom dans le monde de la danse, notamment dans celui du hip-hop, une culture qui la fascine depuis son plus jeune âge. Repérée dans les années 2000 par le chorégraphe de danse contemporaine Angelin Preljocaj, puis par Madonna, Marion Motin se cache aujourd’hui derrière les plus beaux clips de Stromae ou de Christine and the Queens.

Désireuse d’encourager les femmes sur le devant de la scène, elle se consacre également à la création de spectacles au sein de sa compagnie Swaggers, un crew exclusivement féminin. Nous la rencontrons à l’occasion de la We Are Tennis Fan Academy — la première “école de supporters de tennis” créée en 2015 par BNP Paribas pour promouvoir ce sport — pour laquelle elle a créé une chorégraphie sur-mesure pour Roland Garros.

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“En hip-hop, tu es ce que tu es, et c’est ça ta force”

Konbini | Tu as une formation de danse classique. Quel souvenir gardes-tu de ces années-là ?

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Marion Motin | C’est ma mère qui voulait que je fasse de la danse classique, parce qu’elle pensait que c’était les bases de la danse. Ce qui n’est pas vrai du tout ! J’en ai fait pendant cinq ans (de mes 5 à 10 ans, un truc comme ça). Ça m’a servi bien sûr, et puis c’était intéressant car il y a de super trucs en classique. Mais voilà : je ne correspondais pas à ce milieu. J’étais trop ronde, trop délurée, trop dissipée… je savais que ce n’était pas ma voie.

Ta voie, c’était le hip-hop ?

Oui. En hip-hop, tu es ce que tu es, et c’est ça ta force ! Contrairement à la danse classique, qui est un monde dans lequel tu dois correspondre à quelque chose.

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J’ai vraiment découvert le hip-hop quand je suis arrivée en seconde. Avec mes potes de lycée, on s’entraînait dans le préau après les cours. C’est comme ça que ça a commencé, avec des cassettes vidéo, des entraînements entre nous… Le hip-hop n’était pas très développé à l’époque à Paris. Tu devais t’entraîner dans la rue, il fallait connaître des gens, aller dans les MJC… On allait souvent s’entraîner à Châtelet, place Carrée.

“J’ai eu envie de fédérer les femmes”

C’était difficile à l’époque d’être une femme dans le milieu du hip-hop ?

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Je n’ai jamais trouvé ça difficile. Mais c’est peut-être dû au fait que j’ai toujours eu un mental très compétitif, depuis que je suis toute petite. J’ai tout le temps envie d’excellence, de me surpasser. Et puis j’étais un garçon manqué aussi (rires).

Je voulais faire des trucs de mecs, mes mentors ont toujours été des mecs et j’aimais bien parce qu’ils me challengeaient, ils me poussaient. Ça m’a permis d’être plus forte mentalement.

Mais tu as quand même décidé de créer les Swaggers en 2009, un crew de danse exclusivement féminin…

Oui ! Même si, personnellement, je n’ai pas eu de problème en tant que femme dans le hip-hop, à un moment donné j’ai eu envie de fédérer les femmes, de les valoriser dans ce milieu. J’avais envie d’un peu de féminité aussi, je crois.

À la base, j’avais créé Swaggers pour former des filles, les entraîner pour le battle, faire des shows… j’avais simplement prévu d’endosser le rôle de chorégraphe. Elles m’appellent “la maman”, d’ailleurs ! Mais finalement, j’ai eu envie de danser avec elles.

Aujourd’hui, Swaggers compte dix filles, et on a un spectacle qui s’appelle “In The Middle”, dans lequel… on fait un peu ce qu’on veut (rires) ! En fait, j’en avais marre des codes, j’avais envie de m’en affranchir. C’est aussi une ode à la femme, au fait de pouvoir être qui on est, sans faire semblant.

“Aujourd’hui, je danse de manière spontanée”

Quelques années plus tard, tu es repérée par un grand chorégraphe de danse contemporaine, Angelin Preljocaj…

En 2012, oui ! Parfois, le Suresnes Cités Danse [un festival annuel de danse contemporaine fondé en 1993, ndlr] fait appel à un chorégraphe contemporain, et les danseurs hip-hop peuvent se présenter. J’y suis allée, et j’ai été prise. On était quatre à être sélectionnés. C’était une superbe aventure, notamment parce qu’on a eu des moments hyper intimistes avec Angelin. C’était très enrichissant.

Tu peux nous parler de Madonna, que tu as accompagnée en tournée en 2012 ?

C’était juste après Angelin. C’était un peu fou. C’était un truc que j’avais toujours rêvé de faire, ce genre de grosses tournées à l’américaine, dans des stades de 70 000 personnes… c’est super impressionnant. C’est un autre monde, même.

Surtout que cette tournée avec Madonna est survenue après une année passée en battle ou dans des spectacles de danse, une année pendant laquelle j’avais arrêté de danser avec des artistes-chanteurs. Du coup, j’avais presque oublié que le public n’était pas là pour la danse, mais pour la chanteuse !

Je me souviens de la toute première date : je monte sur scène, je commence à m’avancer, je fais mon truc, et à un moment donné je regarde le public, et je me dis : “Mais ils regardent quoi tous là, pourquoi ils ne regardent pas la danse ?” Et puis je me retourne, et je vois Madonna… Je me suis dit : “Putain mais c’est vrai, j’avais oublié !(rires)

C’est frustrant, ce genre de situation sur scène ?

Ce n’est pas que c’est frustrant, mais pour moi, il ne se passe pas la même chose que sur une scène de danse. Surtout qu’avec Madonna, c’était une très grosse machinerie, avec énormément de danseurs, c’était vraiment du show à l’américaine !

Mais c’était quand même dément. On a fait le tour du monde, dans des conditions idylliques. Et puis tu côtoies quand même Madonna, ce n’est pas rien… Et puis elle dansait énormément, elle a un bon entraînement physique.

C’est quoi toi, ton entraînement quotidien ?

Oh je ne sais pas, je regarde la télé, je mange… (rires) Non, en fait, je m’entraînais beaucoup à mes débuts, mais ce n’est plus trop le cas aujourd’hui. Je me suis tellement entraînée quand j’étais jeune, au moment du hip-hop ! Il y avait des entraînements tous les mardis, mercredis, dimanches… j’étais hyper assidue, tout le temps.

Et du coup, à un moment donné, une fois que tu as assimilé toutes les techniques qu’il peut y avoir, tu te libères et tu retournes au “je danse pour me faire plaisir“. Aujourd’hui, je danse de manière plus spontanée. Ce n’est pas que je n’ai plus l’âge de progresser, c’est juste que j’ai une autre approche de la danse. J’ai envie de me faire du bien.

“Je n’ai jamais été très à l’aise devant le miroir”

En 2012, tu as commencé à créer des chorégraphies pour d’autres personnes : tu n’étais donc plus simplement danseuse, mais chorégraphe. Qu’est-ce que ça t’a fait, de passer de l’autre côté du miroir ?

Beaucoup de bien, pour commencer. Parce que je n’ai jamais été très à l’aise devant le miroir, avec mon image, la gestion de mon image… Je n’ai jamais aimé me regarder à la télé, par exemple. C’était souvent de la souffrance. Enfin… j’abuse un peu, mais ce n’était pas une partie de plaisir.

À l’époque en plus, je ne travaillais pas pour moi mais pour d’autres personnes, et donc pour une autre image : donc j’étais habillée d’une certaine façon, dans une certaine posture qui ne me correspondait pas forcément, et donc c’était difficile de me voir sur certains projets.

Et à un moment, tu arrives simplement à un âge où tu n’as plus l’âge de danser pour untel (sauf s’il y a un coup de cœur artistique ou une connexion). J’adore la chorégraphie. Je voulais faire ça depuis longtemps.

Peux-tu me parler de la chorégraphie que tu as créée pour la We Are Tennis Fan Academy ?

Quand on m’a proposé le projet, ça m’a intéressé car c’était une sorte de challenge. Il fallait que je m’adapte à l’univers du tennis, qui n’est pas le mien, que je crée une chorégraphie pour des non-danseurs, et en même temps que je fasse en sorte que cela parle à tout le monde. Donc je me suis un peu pris la tête (rires), d’autant plus qu’à mes yeux, il faut que chaque mouvement ait une raison d’être. Je voulais qu’il y ait un peu ce délire “chef-d’orchestre”, dont je me suis inspirée.

C’était super intéressant car il y avait un vrai partage avec les fans de tennis, y compris ceux qui galèrent un peu en danse (rires).

“Avec Stromae, on était d’accord et raccord”

Tu as aussi travaillé avec Christine and the Queens, sur les vidéos de “Saint Claude” et “Christine”. Est-ce que tu sens que tu as aidé ces artistes à lâcher prise ?

Avec Stromae[pour lequel elle a chorégraphié les clips de “Papaoutai” et “Tous les mêmes”, ndlr], il y a eu ce travail de lâcher prise parce qu’on a vraiment travaillé là-dessus – même si ça s’est fait très rapidement et hyper naturellement, parce que c’est un mec très doué. C’était tellement dans l’expectative, dans ce que j’attendais de la chorégraphie, que je n’ai pas eu besoin de me “prostituer” pour correspondre à quelque chose. On était d’accord et raccord. C’était une belle rencontre.

On a réussi à mélanger nos univers, que ce soit avec lui ou avec Christine. Mon but, c’est de les emmener là où ils sont bons, et c’est peut-être en ça que ça les a aidés à évoluer, à se lâcher. Je ne leur demande pas de faire des trucs qui ne leur correspondent pas. Christine, j’ai vu la progression du début à aujourd’hui, maintenant elle me fait halluciner ! Et Stromae c’est pareil. Je les regarde, j’ai des étoiles dans les yeux.

Tu es fière ?

Je suis fière, oui. Mais je ne m’attribue pas tous les mérites, ce sont surtout eux. Je suis fière de ces rencontres, et d’avoir travaillé avec eux. Parce que moi-même j’en suis sortie enrichie. Ils m’ont permis d’aller dans des univers dans lesquels je ne serais pas allée sans eux.