Je me suis fait débaptiser (et c’est bien plus compliqué que prévu)

Publié le par Thibault Prévost,

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Beaucoup de gens l’ignorent, mais il est possible de se faire débaptiser, et la loi française facilite le processus. Du moins en théorie, car l’Église est procédurière.

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En l’an de grâce 1990, dans une petite commune de l’ouest francilien, j’ai été fait catholique. Cette année-là, selon les statistiques de l’Église catholique de France, nous étions 472 130 à recevoir le sacrement du baptême. Problème : comme une part non négligeable de ces nouveaux convertis, j’étais alors âgé de quelques mois, bien incapable de réaliser ce qui m’arrivait et de peser rationnellement le pour et le contre de l’entrée en religion – tout au plus ai-je dû exprimer deux-trois borborygmes de mécontentement quand on m’a aspergé d’eau, comme tout bon nouveau-né. Bref, j’ai été baptisé contre mon gré. Converti de force. Enrôlé.

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Manque de pot, avec moi, la multinationale de la foi est tombée sur un client réticent, élevé dans une famille je-m’en-foutiste vis-à-vis de la question religieuse. Résultat : vingt-huit ans après la douche à l’eau bénite, farouchement athée, je n’ai jamais fait une prière de ma vie et le Nouveau Testament m’a fait l’effet d’une version soporifique de Dune.

Bref, mon nom n’a rien à faire dans les registres de l’Église, encore moins quand ses préceptes servent de socle argumentatif aux croisés de la Manif pour tous. Début 2018, j’ai donc pris la décision de me faire débaptiser. Pour le sport, parce que j’y ai droit, et pour voir comment le clergé français traite ses déserteurs. Spoiler alert : c’est laborieux.

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Ce que dit l’Église

Première étape : comprendre exactement l’acte que je m’apprête à commettre. Contrairement à ce que j’imaginais, le chemin le plus court pour briser son baptême n’est pas l’excommunication. En 2018, l’Église n’excommunie plus grand monde. Du côté des très, très gros pêchés, si vraiment vous voulez jouer la provoc’, il reste encore le divorce, la sodomie et le suicide, mais les résultats ne sont même plus garantis. Pour un trajet vers l’athéisme plus rapide et plus confortable, préférez l’acte d’apostasie, qui consiste à renier son baptême.

Sachez néanmoins une chose : du point de vue de l’Église catholique, l’apostasie n’annule pas le baptême. Le baptême, comme ce tatouage Peace & Love dégueulasse que vous avez sur la cheville depuis 2008, est indélébile. Si jamais vous voyez la lumière après votre acte d’apostasie, pas de souci : techniquement, vous ferez toujours partie du club.

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Vous devrez simplement faire une demande de réintégration si vous souhaitez une sépulture religieuse car, en vertu de l’article 1364 du droit canonique, l’apostasie vous excommunie latae sententiae (automatiquement), ce qui vous interdit les funérailles chrétiennes ou le fait de parrainer (ou de marrainer) quelqu’un.

Enfin, en France, pays laïc depuis la promulgation de la loi de 1905, le baptême n’a aucune valeur légale, donc son annulation non plus – contrairement, par exemple, à l’Allemagne, où le nombre de fidèles a un impact économique sur les paroisses. Si vous reniez votre baptême, ce sera donc uniquement pour le principe.

La loi est avec vous (mais pas complètement)

Deuxième étape : l’aspect législatif. En France, la loi vous permet en théorie de faire valoir vos droits très facilement grâce à la protection des données personnelles. Les articles 38 à 40 de la loi Informatique et Libertés du 6 janvier 1978 vous autorisent à “modifier, compléter, mettre à jour, vérifier ou effacer des données à caractère personnel” vous concernant, par simple requête à l’organisme concerné, sans avoir à motiver votre demande. D’autre part, toujours selon la loi, vous pouvez exiger une copie du document modifié, sans frais. Faites-le, c’est toujours agréable d’être certain que la démarche a bien été effectuée.

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En revanche, ne soyez pas étonné si vous voyez une simple mention de reniement de baptême à côté de votre nom. En théorie, la loi Informatique et Libertés vous permet d’effacer ou de rendre illisibles vos données personnelles des fichiers manuscrits… mais l’Église ne le fera pas, car elle considère que cet acte public ne s’efface pas. Et en 2013, la justice lui a donné raison face à René Lebouvier, un Normand de 73 ans qui poursuivait le diocèse de Coutances depuis 2001 pour voir son nom effacé des registres.

Tout le monde n’ayant pas la ténacité de René Lebouvier, c’est cette jurisprudence qui prévaut. Et rassurez-vous, vous n’êtes pas seul·e à vous lancer dans la procédure : selon la seule étude parue sur le sujet, en 2008, un millier de personnes avait quitté le contingent chrétien français.

Ok, on s’y met

Pour bien commencer, quelques renseignements de base sont nécessaires : date et lieu de baptême, ainsi que l’adresse de l’évêché concerné (la carte des diocèses est là pour ça). Un petit coup de fil au diocèse vous apprendra à quel service adresser votre lettre – dans mon cas, il s’agissait du “service des archives de catholicité”. Ensuite, préparez-vous pour la partie la plus ludique : la rédaction de ladite lettre. Rappelez-vous, selon la loi, vous n’avez aucunement besoin de motiver votre demande – en théorie, un simple “je renie mon baptême, envoyez-moi la copie” suffirait.

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Mais, Internet soit loué, l’Église offre pléthore de raisons de faire acte d’apostasie et plusieurs sites français et québécois, comme la Fédération nationale de la libre pensée, proposent des modèles de lettres toutes faites. Mieux : certains portails, comme Apostasie pour tous ou le site anarchiste Subsociety, proposent des générateurs de lettres de débaptisation – des “debaptisators”, pour reprendre la formule de Subsociety. C’est encore plus pratique : pour chaque point de désaccord avec les prises de position de l’Église (euthanasie, mariage pour tous, LGBT, relations avec la science, pédophilie, j’en passe et des meilleures…), le site vous génère un paragraphe argumenté.

Une fois la lettre composée et remplie, réécrivez-la à la main (c’est important), précisez que vous avez conscience de faire acte d’apostasie, et que vous agissez “librement, sans contrainte et en connaissance de cause”. Enfin, n’oubliez pas de joindre une photocopie recto verso de votre carte d’identité, histoire de prouver que vous avez bien la légitimité pour faire cette demande.

Envoyez la lettre avec avis de réception, histoire d’éviter les quiproquos. Patientez un peu : si tout va bien, vous devriez recevoir votre exemplaire du registre, affublé de ladite mention de reniement de baptême, en une dizaine de jours, voire un mois. Si vous y parvenez dans ces délais, bravo : il m’a fallu cinq mois et autant de courriers pour y parvenir, sans compter la menace d’une plainte à la Cnil. Ô surprise, on ne fait pas une croix sur l’Église comme ça.

“Vous faites partie des personnes qui aiment les procès, peut-être…”

Pourtant, tout avait bien commencé. Le 12 mars, j’appelle ma paroisse de baptême, qui me redirige vers le diocèse du département, où je suis à nouveau redirigé vers le service compétent. Mon interlocutrice, très aidante, connaît bien la procédure et m’explique patiemment la démarche. Je rédige ma lettre à partir du générateur d’Apostasie pour tous, l’imprime et l’envoie. Facile. Le 9 avril, sans nouvelles du diocèse, je rappelle : le service est “débordé”. Par les débaptisations ? Non, par l’après- Pâques. Ma procédure, me confie-t-on, aboutira sous “une dizaine de jours”. Bien.

Le 18 avril, un courrier manuscrit me parvient : ma demande est refusée car la lettre n’est pas écrite “de [ma] main et personnelle”. Je relis le texte de loi, mais ne trouve rien qui précise que la demande doit être manuscrite. Curieux d’en savoir plus, j’appelle le service du diocèse : “Il faut que [la lettre] soit manuscrite, je n’irai pas plus loin. Faire des copier-coller d’Internet ne nous intéresse aucunement”, me répond-on, ce qui ne résout pas la question.

Lorsque je précise que le rejet de ma demande est illégal, le ton change : “Par rapport à la Cnil, nous ne mettrons pas notre évêque en difficulté. […] Vous n’êtes pas obligé de vous justifier, la loi, vous l’avez pour vous. En général, vous êtes motivés autrement que par le simple fait d’être sur les listes… Vous faites partie des personnes qui aiment les procès, peut-être…” Mon interlocutrice promet de “prendre en compte [ma] remarque” et d’ajouter la mention “écrite de votre main” sur le site du diocèse, pour plus de clarté (mais pas moins d’illégalité). Je réécris la lettre, de ma plus belle écriture cursive, et j’attends.

La grammaire de l’Église est impénétrable

Le 14 mai, nouveau courrier reçu – il me faut désormais fournir une photocopie de carte d’identité. Logique, mais personne ne m’a prévenu. Je commence à comprendre qu’il va falloir rester calme, d’autant que “le chancelier ne vient pas tous les mois”, raison des délais de traitement – apparemment, seul le chancelier peut signer un acte d’apostasie. Je m’exécute et attends la réponse. Cette fois-ci, les délais seront plus longs.

Mi-juin, enfin, un nouveau courrier m’attend… pour “m’avertir”, paternellement, des “conséquences de mon acte”. Et me parler, déjà, de la possibilité de réintégration, dussé-je poursuivre plus en avant ma procédure d’apostasie. J’ai l’impression d’essayer de me désinscrire d’un service Internet : conditions d’utilisation illisibles, procédure de résiliation cryptique, étapes interminables et ton anxiogène… tout y est.

Dans la foulée, un autre courrier : l’Église m’informe qu’elle ne peut “défaire ce qui a été fait”, car tenez-vous bien,“nul ne peut faire qu’un acte posé ne l’ait pas été”. Comprendra qui pourra. Clou du spectacle, le diocèse me réclame un nouveau courrier (manuscrit, j’imagine) pour confirmer ma décision et préciser que j’agis “sans contrainte, librement, et en pleine connaissance de cause”. Le diable est peut-être dans les détails mais, pour ma part, j’ai bu le calice jusqu’à la lie.

Je rédige la formule, en GROSSES LETTRES, accompagnée d’une menace de dépôt de plainte et en précisant qu’il s’agira de mon dernier courrier. Le 28 juillet, alléluia ! Je reçois enfin l’acte de baptême modifié. Ne faites pas les mêmes erreurs que moi, et tout devrait bien se passer. Même si, parfois, comme dit l’adage, les voies du Seigneur peuvent sembler impénétrables, surtout sur le chemin de l’athéisme.

Article mis à jour le 28 août 2018.