Les 7 punchlines du face-à-face entre Mark Zuckerberg et le Congrès américain

Publié le par Thibault Prévost,

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Zucky goes to Washington, premier acte. Le 10 avril, comme prévu, Mark Zuckerberg s’est retrouvé dans ce qui devait probablement être l’idée qu’il se fait des backrooms de l’Enfer : assis seul sur une chaise (rehaussée par ses équipes de com), entouré par des nuées de photographes, et obligé de subir pendant près de cinq heures les questions, parfois piégeuses, d’une quarantaine de sénateurs déterminés à jouer les mauvais flics. Le tout, cerise sur le gâteau, retransmis en direct et en mondovision.

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Si l’essentiel de l’audience a tourné autour de l’affaire Cambridge Analytica et la protection des données personnelles des utilisateurs, les élus – parfois dépassés sur le plan technique, comme ce sénateur qui a parlé “d’envoyer des mails sur WhatsApp”, ou cet autre qui découvre le modèle économique de Facebook en pleine séance — ont élargi progressivement le champ de leurs questions à l’ingérence russe dans le fonctionnement de Facebook, au consentement des utilisateurs, au modèle économique de la plateforme et à la possibilité d’une régulation future des activités du réseau social, à la manière de ce que s’apprête à faire l’Union européenne (UE).

D’abord tendu (les enjeux de cette suite d’auditions, nous vous le rappelions hier, sont énormes) et obligé de faire acte de contrition, le patron de Facebook – qui avait troqué son uniforme habituel T-shirt-jean-baskets contre un costume de circonstance — s’est progressivement détendu, déroulant l’argumentaire souvent assez monotone d’un spécialiste du Web face à une assemblée de personnes âgées. Pourtant, à de rares moments, Zuckerberg a bien dû laisser tomber le masque et répondre, sans détour, à certaines questions pressantes sur les failles de son entreprise. Avant sa seconde audition, le 12 avril devant le Congrès, voici un petit résumé de ce que l’on a appris sur l’avenir du plus grand réseau social du monde.

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“Je suis d’accord que nous sommes responsables du contenu.”

La question cruciale pour l’avenir de Facebook, bien que passée plutôt inaperçue, de la responsabilité de la plateforme sur les contenus qu’elle diffuse a également été évoquée par les membres de Sénat, notamment le sénateur texan John Cornyn, qui a demandé à Mark Zuckerberg s’il s’accordait sur le fait que “Facebook n’est pas une plateforme neutre et qu’elle porte une responsabilité sur les contenus qu’elle publie”.

Et la réponse positive de Zuckerberg a de quoi surprendre, car la question de la responsabilité, loi d’être un débat moral, est avant tout juridique : au niveau légal, les plateformes et hébergeurs “neutres” ne sont pas responsables de leurs contenus, à l’inverse des médias.

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Alors que les instances de l’UE réfléchissent justement à changer le statut des réseaux sociaux pour les considérer comme des éditeurs et les rendre de facto responsables, Mark Zuckerberg semble pour la première fois s’aligner sur cette position, après des années à marteler que Facebook était une “entreprise de technologie” et surtout pas un média. Et qui dit responsabilité pénale dit modération active.

“Nous sommes dans une course aux armements. Il y a des gens, en Russie, dont le travail est d’exploiter nos systèmes.”

Interrogé sur l’ingérence russe dans la campagne présidentielle américaine de 2016, Mark Zuckerberg a révélé, comme prévu, que le réseau social avait pris des mesures proactives pour tenter de gérer la multiplication de faux comptes liés au Kremlin, qui exploite les algorithmes du fil d’actualité Facebook pour diffuser de la propagande et de la désinformation. L’expression qu’emploie le dirigeant est loin d’être anodine : la “course aux armements” qui rythmait la Guerre froide dans la seconde partie du XXe siècle s’est déplacée sur le terrain de l’information. Facebook, la plus grande plateforme d’info au monde, représente le principal théâtre d’opérations.

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Interrogé sur l’avenir de la modération du contenu, Mark Zuckerberg a martelé sa détermination à mettre en place des systèmes autonomes de reconnaissance des faux comptes, capables de trier l’information diffusée sur le réseau, tout en rappelant que la technologie n’était pas encore disponible. Dans les prochaines années, Facebook devrait donc investir massivement dans l’IA pour modérer ses contenus – un énième changement de cap après l’embauche en décembre 2017 de 10 000 modérateurs pour censurer les contenus inappropriés, et la multiplication de partenariats avec des journalistes.

“M. Zuckerberg, pourriez-vous dire à tout le monde ici dans quel hôtel vous avez dormi hier soir ? […] Voudriez-vous nous dire avec qui vous avez échangé des messages la semaine dernière ?”

Quand la poussière sera retombée, dans quelques semaines, cette séquence restera probablement comme l’une des plus marquantes de toute cette audition. La troisième heure d’audition consécutive est bien entamée, les questions les plus évidentes ont été posées, on commence à entendre de drôles de trucs sortir de la bouche des sénateurs et à se demander si tout ça ne va pas virer à la farce complète, quand soudain : la lumière.

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Le sénateur Dick Durbin (démocrate, Illinois) rentre dans le lard de Zuckerberg en lui demandant, coup sur coup, s’il divulguerait publiquement le nom de son hôtel et le contenu de ses derniers messages envoyés. Réponse de l’intéressé, désarçonné et rougissant : “Euh… non.” Réponse du sénateur, professoral : “C’est bien de ça dont on parle aujourd’hui : le droit à la vie privée et si vous êtes prêt à l’abandonner pour ‘connecter le monde’. Tout le monde devrait pouvoir contrôler la manière dont ses données sont utilisées.” Touché-coulé.

“Vous êtes en train de parler d’une théorie complotiste selon laquelle nous écoutons ce qui se passe autour de vous grâce à votre micro, pour des publicités.

Zucky n’allait pas y couper. L’occasion était trop belle, pour ces sénateurs et sénatrices d’âge mûr pour qui le Web et son fonctionnement semblent parfois relever de la magie noire, d’interroger directement le patron de Facebook sur l’une des rumeurs les plus persistantes de son histoire, selon laquelle le réseau social – qui s’octroie le droit d’utiliser le micro de votre téléphone lorsque vous filmez et partagez des vidéos — l’allumerait de manière impromptue pour vous espionner et vous proposer des publicités ciblées en fonction de ce que vous racontez.

Alors “oui ou non, Facebook utilise-t-il le son obtenu depuis les téléphones mobiles ?”, a demandé très officiellement le sénateur Gary Peters. “Non”, répond Zuckerberg, qui qualifie l’hypothèse de “théorie du complot”, avant de se lancer dans l’explication technique des autorisations données à Facebook sur mobile. D’accord, la question n’est peut-être pas prioritaire au vu du contexte, mais ces auditions servent aussi à ça : forcer Mark Zuckerberg à dire des choses qui pourront être réutilisées contre lui en cas de nouvelles affaires. En l’état actuel des choses, la théorie de l’espionnage via micro reste donc fausse. Mais au moins Zuckerberg l’a dit en public.

“Ne pas dire que l’on fait déjà ce que souhaite le RGPD.”

Pour quelqu’un d’aussi bien préparé à son grand oral, le patron de Facebook a quand même commis une erreur assez grossière en laissant son classeur de notes préparatoires ouvert sur son bureau pendant sa pause, laissant tout le loisir aux photographes, et particulièrement Andrew Harnik d’Associated Press, d’immortaliser les documents en haute résolution. Visiblement, les équipes de Zuckerberg avaient tout prévu, y compris quelques piques sur Tim Cook et Apple et des questions sur le manque de diversité de l’entreprise. Mais ce qui a le plus marqué les observateurs de ce côté-là de l’Atlantique, c’est la mention “ne pas dire que l’on fait déjà ce que souhaite le RGPD”, le nouveau règlement européen sur la protection des données qui entrera en vigueur le 25 mai prochain.

Pourquoi insister sur ce point ? Parce que Facebook tient un double discours sur la régulation : en façade, Zuckerberg est le meilleur ami des régulateurs européens, mais au fond il fera tout pour que le même dispositif ne soit jamais mis en place aux États-Unis, car un cadre législatif de protection des données mettrait en péril son modèle économique. C’est tout l’enjeu de ces auditions : convaincre les législateurs que faire passer des lois régulatrices est inutile.

Ou, comme l’a suggéré Zuckerberg, mettre en place une “bonne” régulation, pour laquelle Facebook serait prêt à proposer des idées. Oui, vous avez bien lu : Zuckerberg n’est pas contre la régulation, tant que c’est lui qui décide du contenu des lois. Ben voyons.

“Il y a aura toujours une version gratuite de Facebook […] Si vous voulez une expérience sans publicités ciblées, vous pouvez désactiver cette option.

Mais les gens n’aiment pas les publicités qui ne sont pas pertinentes, ils préfèrent les publicités pertinentes. Sans publicité, nous aurions besoin d’un autre modèle économique.”

Interrogé sur des déclarations de Sheryl Sandberg – la numéro 2 de Facebook, qui expliquait le 6 avril sur NBC qu’un Facebook sans publicités serait un Facebook payant – Mark Zuckerberg a effectivement ouvert la porte à un changement de système, ce qui est en soi plutôt surprenant. Alors certes, comme le dit le slogan, “Facebook sera toujours gratuit”, a rappelé Zuck… mais dans les années à venir, une version Premium, payante mais délivrée des publicités, pourrait peut-être voir le jour – à la manière de Spotify ou YouTube Red.

Quant au ciblage des publicités, Zuckerberg a adopté une ligne de défense intéressante, expliquant que les gens – vous, moi, tous les autres — préfèrent encore avoir des publicités qui les concernent plutôt que de se coltiner des pubs pour des trucs qu’ils n’auront jamais envie d’acheter. Admirable tour de passe-passe rhétorique pour déguiser une vérité finalement limpide : Facebook compte proposer à ses utilisateurs de payer pour ne pas recevoir de publicités construites sur l’exploitation de leurs données personnelles. Et ça, niveau cynisme, c’est très très fort.

“Je n’ai pas la réponse à cette question, mais mes équipes vous recontacteront pour donner davantage de détails.”

Tout au long de l’interrogatoire, le patron de Facebook a donné cette agaçante impression d’éluder certaines des questions techniques les plus insistantes en se défaussant derrière l’image du PDG qui ne sait pas, malgré sa formation de codeur et sa proverbiale obsession du contrôle qui ont, depuis toujours, influé sur l’évolution de Facebook. Y a-t-il eu d’autres affaires comme celle de Cambridge Analytica ? Combien de temps Facebook conserve-t-il les données des utilisateurs ayant supprimé leur compte ? Facebook traque-t-il les habitudes de navigation de ses utilisateurs en permanence ? “Je reviendrai vers vous si vous le souhaitez”, “je l’ignore”, “mes équipes vous recontacteront”… en tout, Zuckerberg utilisera son joker plus d’une dizaine de fois, provoquant l’agacement de son auditoire. Mauvais calcul, Mark.