“Ma chatte, mon copyright” : rencontre avec la performeuse féministe Deborah De Robertis

Publié le par Alice Gautreau,

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Dans la foulée de sa dernière performance au Louvre, la performeuse franco-luxembourgeoise Deborah De Robertis a mis en ligne sur YouTube, le 29 septembre, un clip de 15 minutes dans lequel elle incarne une Joconde contemporaine qui reprend ses droits après des siècles d’exploitation de son image. Le clip, depuis censuré sur YouTube, est à présent visible sur Vimeo. 

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Celle qui montre son sexe dans les musées ne saurait se limiter à cette simple expression. Si elle s’est fait connaître pour ses performances illégales dans de célèbres institutions culturelles telles que le musée d’Orsay, la Maison européenne de la photographie, le musée Guimet, le musée des Arts décoratifs, le musée Van Gogh à Amsterdam, et plus récemment, le Louvre, Deborah De Robertis est avant tout vidéaste. C’est cet aspect de sa pratique artistique qu’elle a voulu mettre en avant avec le clip/court-métrage Ma chatte, mon copyright en featuring avec la rappeuse Mac Manu et le rappeur Yaway. Afin de mieux comprendre les intentions de l’artiste, nous lui avons posé quelques questions.

Konbini | Tout d’abord, comment l’idée de ce clip est-elle venue à ton esprit : quelle a été ta motivation première et quelles ont été tes sources d’inspiration ?

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Deborah De Robertis | La seule femme peinte connue par le monde qui donne cette impression qu’elle nous regarde et non l’inverse, c’est La Joconde. Très vite, un scénario s’est mis en place et il était trop complexe pour être exprimé uniquement par la performance. En performance, mon scénario est toujours interrompu. J’avais besoin d’exprimer mon point de vue à travers une mise en scène qui ne pouvait se traduire que par la réalisation.

C’est dans la suite logique de mon travail, qui part de L’Origine du monde en passant par Olympia [un tableau de Manet, ndlr], de réinterpréter Mona Lisa. Revisiter des chefs-d’œuvre en tant qu’artiste femme est une façon de me réapproprier l’histoire de l’art. Quand j’ai performé devant L’Origine du monde, j’ai donné un regard au tableau. Aujourd’hui je donne un sexe à La Joconde, car ouvrir son sexe c’est ouvrir sa bouche.

As-tu choisi d’incarner le personnage de La Joconde car elle est l’une des œuvres d’art les plus “visitées” au monde et les plus déclinées en produits dérivés ? On pense notamment aux sacs réalisés par Jeff Koons pour Louis Vuitton.

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J’ai choisi de revisiter La Joconde parce que c’est une femme objet : sa tête est sur des tasses. Elle est devenue un produit marketing et dans mon travail je lui redonne vie, je lui redonne ses droits et une mainmise sur son image. Le sexe de L’Origine du monde peut être exposé tant qu’il est passif, objet de notre regard, tout comme le regard de La Joconde est libre de nous toiser. Mais son regard devient scandaleux si on lui attribue un sexe féminin. Dès que le sexe s’impose comme “regardeur” cela n’est plus autorisé, par les institutions tout comme par l’opinion publique. D’ailleurs, Olympia a fait scandale non pas pour sa nudité, mais parce que son regard est tourné vers le spectateur et l’interpelle.

Dans ma dernière performance, j’ai rendu hommage à Valie Export en faisant référence à sa performance Action Pants : Genital Panic. C’est un message sans équivoque adressé au monde de l’art puisque nier mon geste, c’est nier l’Histoire qui m’a précédée. En effet, le rapprochement entre nos performances est clair. Elle a montré son sexe dans un cinéma, également un espace public, pour sortir la femme des clichés de sa représentation. Contrairement à elle, je me donne la liberté de ne plus revendiquer la propriété de mon corps car il m’appartient. Cependant, je revendique la propriété exclusive des images produites par ce corps.

De nombreux artistes ont collaboré à ton clip, comme tu l’expliques sur la page Kiss Kiss Bank Bank de ton projet. Tu cites notamment l’artiste Aurore Le Duc des supporters de galeries, la violoniste Maria Poljanic, la rappeuse Mac Manu, Yaway, DJ Idem, DJ MTalmi, Parysee, le chorégraphe Jp Chandler… Peux-tu nous dire un mot sur le rôle de chacun dans ce projet ?

Je me suis entourée de Mac Manu, rappeuse engagée dont j’apprécie la franchise, et de Yaway, rappeur américain sensible à la cause féministe défendue par mon travail. Avec Aurore Le Duc, performeuse, nous avons la critique institutionnelle en commun. Maria Poljanic, violoniste soliste, a improvisé sur la base des inspirations que je lui ai données pour le court-métrage. Quant à DJ Idem, je travaille avec lui depuis mes débuts : je lui expose le ton que je souhaite adopter pour accompagner mes performances, et il m’envoie ensuite une composition. DJ MTalmi a composé le morceau principal, accompagné du violon.

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Les Parysee sont eux aussi des DJ hors pair et à l’écoute. Pour ce court-métrage, je leur ai proposé un extrait du Requiem de Mozart comme base et ils l’ont samplé dans un esprit épique. Jp Chandler, chorégraphe invité sur le projet, a une technique et une façon de travailler proches de la performance, et il a réussi à transformer les figurants amateurs en bons danseurs.

Comment as-tu fait pour mener à bien la réalisation de ce court-métrage, sans production ni aide financière ?

Sur ce projet, j’ai travaillé avec Abigail Tiecoura qui a été mon bras droit et ma première assistante réal’. Nous étions deux femmes pour mettre sur pied l’organisation d’un tournage, en partant de rien. Pendant six mois nous avons frappé à toutes les portes pour proposer le projet : recherche de studio, casting sauvage dans des boîtes de nuit et salles de sport, recherche de techniciens… Ensemble nous avons casté 150 hommes pour en garder 25. Tout cela sans compter le travail logistique et organisationnel.

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Malgré les galères et la difficulté de monter un projet sans aucune aide extérieure, nous avons relevé le défi. L’équipe est également constituée de Miguel Soares-Gonçalves, plasticien qui crée les objets de mes performances, tels que les poupées Barbie [pour la performance au musée des Arts décoratifs, ndlr], les poupées de chiffon utilisées dans le clip mais aussi les logos sur les costumes. Caty Reneaux a débuté en tant que stagiaire en infocom’, elle est aujourd’hui en charge de la communication.

“Je ne pouvais pas m’approprier La Joconde sans faire entrer dans le tableau les acteurs de notre société contemporaine. C’est aussi une manière de lier féminisme et rap, deux univers qui pourraient paraître en opposition”

Avec ce clip, tu t’ouvres au milieu hip-hop. Pourquoi ce choix musical ?

Je ne fais pas seulement entrer le milieu du hip-hop mais une multitude d’hommes, de femmes et d’artistes dans le cadre de Léonard de Vinci. Je ne pouvais pas m’approprier La Joconde sans faire entrer dans le tableau les acteurs de notre société contemporaine. C’est aussi une manière de lier féminisme et rap, deux univers qui pourraient paraître en opposition. Il y a dans le rap une énergie et surtout une frontalité que je retrouve dans mes performances, c’est ce qui a animé l’écriture de mon texte.

D’où vient l’influence du strip-tease dans ton travail ? Étais-tu strip-teaseuse avant d’être artiste, l’inverse, ou les deux à la fois ?

Ma démarche a commencé pendant ma deuxième année de master, quand j’ai décidé de m’inscrire dans un bar à champagne en tant que strip-teaseuse. Je ne portais pas encore ma caméra GoPro mais ce qui m’intéressait était le point de vue que j’avais, en tant que strip-teaseuse, sur les clients. Le dispositif du bar est conçu pour que le nu féminin soit l’objet du regard, mais j’ai fait le choix d’inverser ce point de vue. En écrivant un texte, c’est mon regard qui domine et non l’inverse. À aucun moment, je ne me suis sentie l’objet du regard et j’ai réalisé que la nudité est un camouflage, une planque pour regarder le monde.

Les gens connaissent davantage tes performances que ton travail de vidéaste. Peux-tu revenir sur celui-ci, sur la manière dont tout a commencé ?

Après le strip-tease, j’ai utilisé ce dispositif du point de vue inversé de la nudité dans tout mon travail. À chaque performance, je me mets dans la position de l’objet du regard pour filmer et renverser les clichés, ainsi que les rapports de pouvoir entre modèle-artiste, femme-homme, artiste-institution… J’ai interrogé un autre milieu masculin avec ce même dispositif de renversement : celui de la pornographie.

J’ai casté un producteur, réalisateur et acteur de film porno pour Marc Dorcel. Prélèvement, mon premier film, met en scène une jeune femme (que j’étais à l’époque) bousculant les rapports de pouvoir en demandant à cet homme dans la cinquantaine de se masturber devant sa caméra dans un train en marche. Dans ce film, je suis actrice et réalisatrice, objet de désir et sujet. Le fait que ce soit moi qui réalise annule à mes yeux toute possibilité d’objectivation du corps. Ce film est inspiré d’Une sale histoire de Jean Eustache, une référence importante dans mon travail.

Peux-tu évoquer brièvement tes futurs projets ?

Mon travail est loin d’être improvisé : j’ai la liste des œuvres que je veux aborder et de quelle manière, j’attends que certains artistes exposent dans des lieux importants… Je ne peux en dire plus mais dans la lignée de Ma Chatte, mon copyright, je vais me diriger vers des productions plus cinématographiques, dont une qui s’inspirera de Fragments, le journal de Marilyn Monroe. C’est le seul ouvrage écrit par elle et de son point de vue.