Edouard Waintrop, délégué général de la Quinzaine : “Les critiques ne savent rien”

Publié le par Louis Lepron,

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De l’art de critiquer les critiques

“Les critiques sont très contents de dire s’ils aiment ou s’ils aiment pas et s’ils aiment pas, c’est de la merde ! Je suis désolé, mais on s’en branle. Quand on a de la merde, on prend un papier et puis on s’essuie”

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Si vous redeveniez journaliste ou critique de cinéma, qu’est-ce que vous changeriez ?
Je serais plus attentif à faire comprendre les enjeux d’un film. Il y a des critiques, j’ai pas forcément besoin de savoir s’ils ont aimé ou pas le film. S’ils me font comprendre ce qui va me toucher dans le film, ça suffit. C’est ça, le travail critique, c’est le travail tel que pensait la pensée critique. Ce n’est pas ce que font bon nombre de critiques : ils sont très contents de dire s’ils aiment ou s’ils aiment pas et s’ils aiment pas, c’est de la merde ! Je suis désolé, mais on s’en branle. Quand on a de la merde, on prend un papier et puis on s’essuie. C’est n’importe quoi. La critique est feignante et ce n’est pas nouveau. Je l’étais. Et j’ai changé.
Je pense qu’il y a une critique française depuis Flaubert et les frères Goncourt qui est très suffisante. Il faut voir à quel point, dans Madame Bovary, Flaubert se moque des lectures de son personnage. Aujourd’hui, il trouverait que Stephen King est un écrivain de merde. Je suis désolé mais, non, ce n’est pas un écrivain de merde, c’est un écrivain populaire comme sans doutes les lectures de madame Bovary. J’adore Flaubert, mais je préfère L’Éducation sentimentale.

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Comment faire dans ce cas ?

La critique doit prendre en compte des effets culturels qu’on maîtrise mal. Si la critique, c’est simplement défendre son point de vue, sa propre culture, contre les cultures des autres, au bout d’un moment ça se rabougrit. Alors qu’on apprend des autres. Ma chance a été de quitter la France pour l’Espagne et de lire des articles en espagnol que je ne comprenais pas au début, non pas parce que je ne connaissais pas l’espagnol, mais parce que je ne comprenais pas leurs critiques, je ne comprenais pas leurs grilles. Au bout de deux à trois ans, je me suis ouvert à une autre vision du cinéma. Puis j’ai regardé du côté des Anglais et des Américains. Du coup, on s’aperçoit qu’on est trop obtus quand on est critique.

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“La critique pourrait être un art en soi”

Je ne suis pas du tout truffaldien, mais il y a une très belle phrase de Truffaut dans L’Amour en fuite (1979). Antoine Doinel, qui est avec son fils, va prendre une leçon de violon, et il lui dit :

“Fonce Alphonse. Si t’es bon tu seras un grand violoniste, si t’es mauvais tu seras critique.”

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Je pense que c’est dommage, parce que la critique pourrait être un art en soi, mais il faudrait être beaucoup plus exigeant et pas croire que son avis premier doit être érigé en modèle. Il y a un travail énorme à faire. Ses goûts, oui. Il faut savoir qu’on peut se tromper. Il faut relativiser. Donc “problématiser”, c’est déjà relativiser. Personne ne fait ça aujourd’hui.
Il y avait un grand critique à Positif, mort il y a quelques temps déjà [il continue de parler en cherchant sur Internet, ndlr]. Lui, c’était pour moi un modèle.
Il problématisait les films?
Oui. Par exemple dans un western, il remettait dans le contexte de la littérature western. Mince, comment il s’appelle ? Faudrait que j’appelle Michel Ciment. Mais il serait vexé, vu que ce n’est pas lui [rires]. Voilà ! Roger Tailleur ! Un des grands critiques dont on parle beaucoup moins que certains autres. Quand on lit Tailleur, on a l’impression d’apprendre quelque chose. Quelqu’un qui a aussi écrit des choses intéressantes sur le cinéma, c’est Noël Burch. Vous connaissez Noël Burch ?
Non.
C’était un des critiques les plus formalistes. Il avait d’ailleurs écrit un livre sur le cinéma d’avant-garde, il en était très proche. Et puis un jour, après ses 70 ans, il a dit : “Faut que je dise quand même que je n’aime pas Tartempion et que j’adore le cinéma américain, notamment celui des années 1940.”
Après, il a fait une critique impitoyable de la politique des auteurs, qu’il avait soutenus jusque-là, montrant qu’à Hollywood cela n’avait aucun sens, vu que les producteurs et scénaristes étaient très puissants, et pas seulement les réalisateurs. Certains réalisateurs, comme John Ford, qui ne tournait jamais une seconde prise afin d’obliger de monter à sa manière, avaient leur importance. Oui, ils étaient responsables de leurs œuvres, étaient des auteurs. Mais selon les rapports avec les acteurs, la situation politique, certains étaient dépendants du système, ils n’étaient pas des auteurs.