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Fight Club

Vie sociale, hyperspécialisation, performance : autopsie de la génération burn-out

Et si la vie d’aujourd’hui nous en demandait trop ? 

Fight Club

Edward Norton dans Fight Club de David Fincher

Par Anne-Laure Fréant 

C’est quand l’on arrive enfin à s’arrêter de courir que l’on a cette révélation : mon Dieu, quel bonheur ces jours improductifs. Quel soulagement de retrouver la liberté d’errance de l’esprit, la légèreté de pouvoir simplement être sans rien prévoir. On se rend alors compte, petit à petit, que le son de son propre esprit renaît. On “s’entend” penser, à nouveau.

Il faut réapprendre à converser avec soi-même, doucement, avec des heurts et des ratés, comme un bébé qui apprend à marcher. La génération burn-out est aussi celle du réapprentissage d’une certaine forme d’intelligence et d’humanité que la frénésie moderne nous a désappris.

Pourquoi tant de gens se lancent-ils dans l’entrepreneuriat aujourd’hui ? Pourquoi tant de succès pour les blogs sur les modes de vie alternatifs, devenir freelance, monter son business, la semaine de quatre heures, le nomadisme digital et j’en passe ?

Parce que les Y arrivent à 30 ans en se rendant compte qu’ils ont été formés pour le salariat, mais qu’en fait c’est épuisant, et pas toujours gratifiant. Qu’il va falloir inventer d’autres modèles. Que ce qu’ont connu leurs parents (quarante ans de boîte, ou alors le chômage à 50 ans) ne leur correspondra jamais. Que de toutes façons l’économie actuelle n’est plus en mesure d’offrir ce genre de parcours.

En fait, à 30 ans, on a déjà un peu étudié, un peu voyagé, beaucoup bossé. Et on voit l’immensité des quatre décennies à venir s’étaler devant soi, sans avoir la moindre idée de comment habiter ce désert que les générations d’avant n’ont pas aménagé pour nous.

Étudier pendant des années après le Bac, suivre la voie générale, se préparer à être cadre dans tout, puis se spécialiser pendant dix ans dans sa première boîte. C’est ce que les parents des Y espéraient pour eux. Ils les ont donc poussés à étudier longtemps, n’importe quoi de préférence, pourvu que ce soit un Bac +5. Pourquoi pas.

Études trop longues et hyperspécialisation professionnelle : le pilori des Y

Seulement, à l’arrivée des Y sur le marché du travail, il n’y avait déjà pas les postes pour de tels niveaux de spécialisation. Ou alors si, mais sans le salaire. Alors on s’expatrie, tous. Mais comme c’est dur, souvent on revient. Et là, c’est pire. C’est arrogant, un expat’. Personne n’en veut.

Les docteurs, post-docteurs, multidiplômés dans plusieurs pays, sont surqualifiés pour tout ce qui se propose. De toutes façons, seules les écoles d’ingénieur et les grandes écoles permettent d’accéder aux véritables postes de “cadres sup'” auxquels les parents des Y pensaient les destiner.

L’hyperspécialisation professionnelle nous a enfermés dans des cases minuscules, rendant impossible ou très difficile la moindre transition dans un domaine différent, ou même un autre secteur d’activité dans le même corps de métier. On nous a formés comme des ouvriers alors que nous allons faire toute notre vie professionnelle dans un monde d’entrepreneurs, d’innovation, de flexibilité et d’adaptation constante.

Les frustrations sont grandes, mais elles serviront au moins à quelque chose : les Z, eux, savent déjà que l’école ne servira pas à grand-chose, et l’entreprise encore moins. Eux ne feront pas d’études interminables pour se retrouver en costard devant la porte d’un Fablab à Berlin. Ils créeront directement leur place, et refuseront d’aller à l’école du salariat. La différence, c’est qu’ils auront des arguments convaincants, eux.

Génération burn-out : devoir tout inventer, y compris soi-même, ça use

La génération burn-out est crevée. Elle bouge, elle innove, elle fait beaucoup de choses géniales, mais franchement, elle n’en peut plus. C’est la queue de la comète. C’est la dernière à essuyer les pots cassés de ce désastre humain et économique qu’est le salariat dans son modèle pyramidal classique, sous le regard impuissant des parents aujourd’hui retraités (ou en passe de l’être), qui se disent “Merde alors, si on avait su…”.

Les États-Unis nous bourrent le mou avec la réalisation de soi, la connaissance et l’acceptation de sa personnalité profonde.

À 30 ans, il faudrait déjà avoir quatre-vingt années de métier, s’affirmer, proclamer des trucs, savoir où l’on va.

On nous a déjà fait le même coup à 15 ans quand il a fallu “choisir une orientation” ferme et définitive pour les cinquante années à venir. On nous a demandé un avis éclairé sans nous donner d’éléments concrets pour prendre cette décision : et toi, madame la conseillère d’orientation, tu sais quelles études il faut faire pour apprendre à créer des modèles économiques collaboratifs viables ?

Je dois aller en fac de quoi pour apprendre à trouver des clients et à gérer tout seul ma facturation ? Tu sais comment on fait pour devenir un blogueur qui gagne sa vie ? Ou réparateur de vélo à mi-temps, jardinier paysan le reste du temps ? Entrepreneur ? Gérant de start-up ? Quelle option je dois prendre après physique-chimie pour apprendre à lever des fonds?

Dans les années 1990 et 2000, ces formations n’existaient pas.

Nous sommes les premiers autodidactes de la nouvelle économie et des nouvelles technologies. Nous avons dû sortir de nos études classiques “inutiles”, puis tout recommencer au début de la vingtaine en ayant la pression du temps qui passe et de l’impérieux besoin de gagner sa vie tout en l’inventant.

C’est comme si on avait étudié longuement, deux fois, deux choses complètement différentes, dans deux contextes philosophiques et économiques totalement différents. Et je ne vous parle même pas de l’expatriation qui, souvent, vient s’ajouter à tout cela.

Alors oui, on est un peu crevés. Les vieux ne comprennent pas pourquoi, nous qui travaillons “si peu” en comparaison des 90 heures de la mine. Nous qui avons “la chance” d’être assistés de tant de technologie.

Les plus jeunes auront, je l’espère plus de soutien, de structures et d’outils pour tracer leur voie. Surtout, moins de pression à ne pas la trouver.

La voie d’aujourd’hui, c’est l’exploration, l’adaptation, l’expérience. La vocation de notre temps n’est pas celle de l’expert monotâche, mais celle de l’entrepreneur indépendant, bricoleur, couteau-suisse, intelligent. Celle du talent “multipotentiel“.

Alors, madame la conseillère, c’est quoi ton conseil pour devenir un “multipotentiel” professionnel dans la vie?

La tribune d’Anne-Laure Fréant a été initialement publiée sur Medium France