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Non, le Coran n'interdit pas la représentation de Mahomet

Si dans leur ensemble les pays musulmans ont interdit la diffusion de l'édition du Charlie Hebdo de cette semaine, le livre sacré de l'islam n'interdit pas la représentation du prophète Mahomet. Explications.

Muhammad reçoit la révélation de l’ange Gabriel. Compendium des Histoires (Jâmi‘ al-tawârikh) de Rashîd al-dîn, manuscrit illustré produit à Tabriz au début du XIVe siècle (Edinburgh University Library, MS Arab 20).

Muhammad reçoit la révélation de l’ange Gabriel. Compendium des Histoires (Jâmi‘ al-tawârikh) de Rashîd al-dîn, manuscrit illustré produit à Tabriz au début du XIVe siècle (Edinburgh University Library, MS Arab 20).

Cachez ce prophète qu'on ne saurait voir. Le monde musulman a réagi quasi-unanimement à la caricature de Mahomet en une du numéro 1178 de Charlie Hebdo de ce mercredi 14 janvier : c'est non.

Ah les Français, ces laïcards incorrigibles ! Si même les diverses voix de la presse d'une société occidentale et prétendue libérale comme celle des États-Unis ne goûtent guère la caricature de Luz – au point d'en censurer même sa diffusion spontanée, comme la journaliste française Caroline Fourest qui en a fait les frais –, celles qui s'élèvent face à cette nouvelle caricature dans les pays musulmans sont celles du courroux.

Au Maghreb, la réaction est unanime : ce mercredi 14 janvier, Charlie Hebdo était absent des kiosques en Algérie, en Tunisie et au Maroc. Dans ce dernier pays, Mustapha Khalfi, le ministre de la communication, avait annoncé dès le lendemain des attaques que les journaux étrangers publiant des caricatures en hommage aux victimes seraient interdits sur le sol marocain. Valable aussi pour Le MondeLibération et Marianne, coupables d'avoir repris la une dans leurs colonnes.

M. Khalfi déclarait alors au HuffPost Maroc :

Nous considérons que la publication de ces caricatures représente une provocation et une diffamation inacceptables et condamnables. Le blasphème n’a rien à voir avec la liberté d’expression.

Du côté du Vatican, même son de cloche. Le pape François a ainsi affirmé lors d'une conférence ce jeudi 15 janvier :

Chacun a non seulement la liberté, le droit, mais aussi l'obligation de dire ce qu'il pense pour aider au bien commun. Il est légitime d'user de cette liberté mais sans offense.

"Non aux atteintes au prophète"

Alors que le premier ministre tunisien, Mehdi Jomaa, a participé à la marche républicaine du dimanche 11 janvier, le directeur général de la Sotupresse, responsable de la distribution des journaux étrangers, prévenait dès mardi soir"S’il existe des caricatures offensantes au prophète, nous refuserons la distribution de l’hebdomadaire".

Le Monde rappelle qu'en Algérie, l'islam est religion d'Etat. Alors que le Quotidien d'Oran écrivait qu'"aucune caricature ne justifie la violence, le sang, le carnage" jeudi 8 janvier, le journal Echourouk, lui, adoptait une tout autre attitude : sa une proclame"Non aux atteintes au prophète, non au terrorisme" et s'accompagne d'un dessin de presse représentant un tank juché d'une pancarte "Je suis Char", dénonçant l'indignation à la française, décidément toute relative.

Macky Sall, président sénégalais (pays à 95% musulman), était présent à la manifestation républicaine de dimanche ? Peu importe. Du Sénégal à la lointaine Indonésie, c'est la même : les pays musulmans considèrent comme une "nouvelle provocation" (en Algérie), décliné aussi sur le mode de la "grave provocation" (en Turquie), mais aussi des "frivolités haineuses" (en Egypte), une "insulte" (à Jérusalem), etc.

Bref, on ne rigole pas avec la représentation du prophète de l'islam : publication de Charlie Hebdo interdite – et même sanctions contre des journaux qui avaient osé publier la couv' du canard satirique en Turquie, seul pays musulman à avoir accepté de la montrer.

"Dieu te suffit comme défenseur"

Mais est-ce vraiment le cas ? Représenter le prophète est-il interdit par le Coran ? Non. Interviewé par Francetv info, Mohammed Moussaoui, président de l'Union des mosquées de France, affirme l'inverse :

Il n'y a pas de texte coranique explicite qui parle de la représentation du prophète [...]  Il a été traité de menteur, de sorcier, comme on peut le lire dans le Coran. Mais Dieu a répondu à la place du prophète : 'Ne prête pas attention à ce qu'ils disent, Dieu te suffit comme défenseur.

Manuscrit persan du Moyen-Age représentant le prophète Mahomet conduisant Jésus, Moïse et Abraham à la prière. (Crédits image : WIKIMEDIA COMMONS)

Manuscrit persan du Moyen-Age représentant le prophète Mahomet conduisant Jésus, Moïse et Abraham à la prière. (Crédits image : WIKIMEDIA COMMONS)

Dans Libération, l'historienne Jacqueline Chabbi va même plus loin en rappelant que les caricatures verbales du prophète sont légion dans le texte sacré de l'islam :

Dans le Coran, c’est un homme comme les autres, essuyant même des caricatures en parole. Ses adversaires le traitent ainsi de "châtré" car il n’a pas de fils survivant.

Selon elle, il s'agit de remonter jusqu'au IXe siècle, période de conversion massive à l'islam pour de nombreux chrétiens et juifs, pour que la figure de Mahomet soit, d’une certaine façon, "sacralisée". Elle explique aussi l'influence du wahhabisme, né en Arabie Saoudite au XIXe siècle, qui prend cette figure intouchable du prophète très au sérieux. Pourtant, selon l'Institut Français au Proche-Orient, les représentations du prophète par le passé étaient même chose très commune :

Les derniers siècles du Moyen Âge virent ainsi fleurir des miniatures représentant Muhammad. Ces portraits s’inspiraient des descriptions textuelles contenues dans les biographies du prophète ou dans un type particulier d’ouvrages, les shamâ’il, consacrés à la description physique de Muhammad telle que rapportée par le hadith.

Il faut remonter jusqu'au XVIè siècle pour s'apercevoir que les représentations de Mahomet se font plus rares, ou bien de manière plus abstraite ou allégorique. Mahomet est alors représenté de plus en plus par une gerbe de flammes, ou bien voilé.

Mais, encore une fois, et comme le rappelle Tareq Oubrou, grand imam de Bordeaux, dans le Coran, "il n’y a que la représentation de Dieu qui est interdite". Pas celle de Mahomet. Et encore, pour les religieux uniquement : la notion de blasphème, telle que nous la connaissons dans le cadre chrétien, n'existe pas dans l'islam. "L’islam parle, lui, d’apostasie ("Rida"), ce qui veut dire renier sa religion", explique, toujours à Libé, Tareq Oubrou. L'apostasie ne peut donc s'appliquer... qu'aux musulmans eux-mêmes.

Les Versets sataniques

C'est sans doute la publication des Versets Sataniques de Salman Rushdie, en 1988, qui a mis le feu aux poudres. À cause de son roman qui suscite la controverse, accusé de ridiculiser le Coran et Mahomet, l'auteur britannique voit une fatwa de mort s'abattre sur lui, lancée par l'ayatollah Khomeini le 14 février 1989. Eh oui : l'écrivain étant d'origine musulmane, le chef religieux iranien l'accuse d'athéisme et donc... d'apostasie – un "crime" qui relève de la mort pour les croyants les plus radicaux.

Sous protection policière, Rushdie échappe à de nombreux attentats, mais d'autres que lui n'ont pas cette chance : ses traducteurs italien et japonais sont poignardés à mort et son éditeur norvégien grièvement blessé.

"Insulte" ?

La une du numéro 1178 de Charlie Hebdo, relève-t-elle de "l'insulte" ? Du "blasphème" ? (Crédits image : Charlie Hebdo)

En France, le délit au blasphème n'existe pas

Sur Terre, la France fait tout de même partie des rares pays à être aussi relax face au blasphème. Notre tradition laïcarde, héritée de l'anti-cléricalisme du XIXè siècle, se heurte aux traditions de certains de nos voisins européens dont une loi punissant le délit de blasphème est inscrite à la constitution. Comme les Pays-Bas, le Danemark, le Royaume-Uni, la Grèce ou l’Allemagne. Chez nous, ce crime a été supprimé à la Révolution.

Pourtant, en France, des associations religieuses de tous bords, christianisme en tête, sont vent debout lorsqu'elles sentent leur foi bafouée. En attestent l'exemple de la Dernière Tentation du Christ, film de Martin Scorsese de 1988 qui s'attira tellement les foudres de l'Eglise que quatre salles de cinéma françaises furent incendiées, causant de nombreuses victimes. Les œuvres Piss Christ et plus récemment Golgota Picnic ont elles aussi déclenché l'ire des catholiques les plus chatouilleux.

Quoi qu'il en soit, la représentation du prophète de l'islam n'étant pas systématiquement provoquée à vocation de "blasphème", l'Ifpo rappelle pour plus de clarté que tout comme dans d'autres religions, les icônes n'ont pas toujours été considérées comme insultantes :

Il fut un temps où artistes comme public musulmans considéraient la production et la contemplation de portraits de leur prophète comme une expression de leur dévotion, et non comme une pratique blasphématoire réservée aux seuls détracteurs de l’islam.

Affreux vilain metalhead incurable, aussi rédac' chef du webzine Hear Me Lucifer.