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Tokyo Reverse : quelle place pour la slow TV ?

A l'heure du bilan, l'expérience de slow TV de France 4 Tokyo Reverse n'a pas convaincu les audiences. Pourtant, ce format télévisuel alternatif, très suivi sur Twitter notamment, mérite d'être réitéré. Des téléspectateurs nous expliquent pourquoi. 

Ludovic Zuili, seul et unique protagoniste de "Tokyo Reverse", la slow TV hypnotique de France 4 (Crédits image : France 4)

La silhouette de Ludovic Zuili, seul et unique protagoniste de "Tokyo Reverse", la slow TV hypnotique de France 4 et premier essai de ce format sur une chaîne française (Crédits image : France 4)

Les gifles viennent de toute part. "Lancement raté" pour toutelatélé.com, "audience catastrophique" pour le blog de Jean-Marc Morandini, émission "bonne dernière" des audiences comme constate Puremédias... Tokyo Reverse, la toute première émission de slow TV à la française n'a pas obtenu le moindre commentaire d'encouragement de la part des très pragmatiques sites et blogs médias. Un peu dur.

Et pour cause : sur le plan des audiences, calculées par Médiamétrie, France 4 était lundi soir loin à la traîne face à ses concurrents. Coup d'oeil : TF1, comme souvent, a plafonné grâce à Ce soir, je vais tuer l'assassin de mon fils, un téléfilm mené par Jean-Paul Rouve et Audrey Lamy. 31,4% de parts d'audience. France 2 est deuxième avec Rizzoli & Isles : autopsie d'un meurtre, série policière américaine au bon goût de réchauffé et c'est évidemment Stéphane Rotenberg et son inusable Top Chef qui complète le podium des champions de la soirée.

0,2% d'audience

Les audiences sont là, mais l'offre télévisuelle tourne en rond. Téléfilms à petit budget, émissions de télé-réalité, intrigues de flics outre-Atlantique... le petit écran n'a pas peur de la redite. A contre-courant, France 4 a eu le malheur d'expérimenter.

L'émission de slow TV diffusée lundi soir, créée par Grégoire Olivereau, Simon Bouisson et Ludovic Zuili est une première en France (nous vous en parlions ici). Face aux autres programmes, elle n'a recueilli que 0,2% de part d'audiences (calcul effectué entre 20h45 et 3h du matin). Soit 29 000 personnes pendues à leur poste pendant un temps de la déambulation inversée d'un Français à Tokyo. Pendant ce temps, 8 millions de cerveaux disponibles zonaient devant la chaîne de Nonce Paolini.

Pourtant, si France 4 a suscité un jugement sévère basé sur ses simples chiffres d'audience, la petite antenne publique s'est démarquée au moins sur deux points. Tout d'abord, elle a réalisé un véritable tour de force sur les réseaux sociaux : #tokyoreverse était l'un des trending topics (les hashtags les plus twittés) les plus vivaces sur Twitter, dès le début du programme, mais encore le mardi matin, quelques heures après la fin.

"J'ai appris la diffusion par Twitter" raconte David. Il n'est pas le seul. "Le programme a bien buzzé en amont" constate pour sa part Bastien, social media manager parisien. En fait, le jeune homme de 29 ans ne croit pas si bien dire.

Une émission en double-écriture

Julien Aubert est responsable du "dispositif second écran" de Tokyo Reverse. C'est lui, qui était chargé d'alimenter la Toile pendant toute la durée de l'émission sur "l'ancêtre d'Internet". Site web dédié, Instagram, mais aussi une présence massive sur Twitter : "Nous avons mis en ligne un compte Twitter 20 jours en amont de la diffusion du programme sur lequel nous avons publié un compte à rebours sous une forme volontairement énigmatique."

Aussi, "l'acteur" principal de Tokyo Reverse, Ludovic Zuili, a-t-il twitté toutes les dix minutes à l'écran et "chaque tweet correspond à une photo ou une vidéo qui a été postée en live sur le compte @reverse. Son action est suivie d'un message à l'écran qui donne rendez-vous au spectateur le réseau social. On peut vraiment parler de double-écriture".

Ce soir-là, pour la première slow TV à la française, le second écran était en fait le premier écran. Ce dispositif semble avoir rempli ses missions, complémentaires au visionnage purement télévisuel : "Accompagner le spectateur jusqu'à la fin du programme. Alimenter la meta-discussion : les lieux visités, les personnes rencontrées, la philosophie du parcours". Et accompli le but final, indispensable : "L'engagement du public sur le web est une donnée importante qui permet de qualifier l'audience TV".

Christophe Cluzel, responsable du second écran chez France Télévisions décrypte :

Les chaines de la TNT, plus que les chaînes historiques, ont besoin d'engager leur public afin de le fidéliser. Les médias connectés sont une formidable opportunité d'établir une relation privilégiée avec le public. Cela commence comme hier par une expérience live.

"J'étais comme hypnotisé"

L'euphorie multimédia ne suffit pas à expliquer ce qui peut persuader près de 30 000 personnes (tout de même) à regarder un homme marcher, fût-ce à Tokyo, fût-ce à l'envers. C'est le concept de slow TV en lui-même qui intrigue et a poussé ces quelques téléspectateurs à allumer leur poste.

Sans aucun antécédent sur le PAF, la slow TV n'avait qu'un seul angle d'attaque : susciter la curiosité. "Je connaissais le principe mais je n'en avais jamais vu : ça m'a décidé", témoigne Amandine, journaliste. Et elle n'a pas été déçue : parmi nos témoins, aucun ne semble avoir été parfaitement à l'aise face à Tokyo Reverse.

La jeune femme synthétise en quelques mots :

 C'est tellement déstabilisant qu'on ne sait pas trop comment se comporter face à son écran.

Paradoxalement, David explique qu'il a trouvé le programme "super hypnotique" et qu'il a eu "du mal à éteindre la télé". Brice, étudiant, avoue avoir eu "une très bonne surprise" et être resté "sans savoir pourquoi" un bon moment. Amandine le concède : si elle a regardé, c'est aussi par soutien d'une initiative "audacieuse et assez couillue".

Même s'ils sont peu à avoir regardé l'émission hier, plusieurs de nos témoins n'hésitent pas à égratigner la télévision traditionnelle au passage : Alvin, "pigiste entre deux CDD", a lui "tenu" jusqu'à six heures du matin, parlant d'un programme "dépaysant et relaxant".

Et de poursuivre :

Je n'ai absolument pas l'impression d'avoir "perdu" mon temps, ni d'avoir trouvé l'émission trop longue : je faisais autre chose sur mon ordinateur en jetant des coups d’œil et en écoutant la musique de l'émission.

C'était vraiment agréable. Le programme ne nous appelle pas, ne nous relance pas avec un rythme frénétique, des coupures pubs, des hashtags hurlés... C'est une sorte de télé du réel.

Il y a des cerisiers en fleur dans "la télé du réel" (Crédits image : France 4)

Il y a des cerisiers en fleur dans "la télé du réel" (Crédits image : France 4)

Parmi nos témoins, peu se vantent d'avoir veillé toute la nuit. Ils ont décroché au bout de quatre heures, deux heures, voire vingt à trente minutes. Mais pas un seul n'a regretté son temps passé devant cette expérience inédite, qui oblige à un visionnage actif - et non passif, comme de nombreux programmes télé. De son propre aveu, Bastien a regardé "pour vivre le truc". Il semble bien avoir "vécu" davantage que devant d'autres émissions : "Avec la slow TV, c'est à toi d'être attentif et de faire l'effort. Et pas au programme de capter ton attention".

Pourquoi la slow TV doit s'installer

Au-delà du divertissement, que la slow TV n'est vraisemblablement pas, a-t-elle un rôle social et artistique ? Celui d'une télévision qui pense (même si elle n'est pas la seule) face à celle qui végète ? Ou bien n'est-elle qu'un délire pour bobos qui s'ennuient ? Une sorte de longue blague d'intello - alors qu'apparemment, les plus courtes sont les meilleures ? Les avis sont partagés : en scrollant son fil Twitter, Alvin a pu lire un twittos parler de "gâchis de redevance".

Pourtant, la slow TV, c'est tout simplement une autre façon de voir les choses, mais surtout de les montrer. Un choix supplémentaire pour les frileux du zapping, du tout-partout-tout-le-temps-très-vite : "C'est le rôle de France Télévisions de proposer ce genre de programmes alternatifs, d'aller chercher des expériences télévisuelles inédites" atteste Amandine. Expérience renforcée avec la musique, diffusée en live depuis la Belleviloise, où le pianiste Francesco Tristano illustrait les images de ses gammes souples. Un challenge supplémentaire, relevé avec brio.

La slow TV, ou encore "téléscargot" chez nous, une mission de service public ? Peut-être bien : nos témoins sont nombreux à appeler au renouvellement de l'expérience. Pour Bastien - qui décidément a adoré, France 4 "pourrait proposer une émission de slow TV chaque mois". Plus radical encore, il propose même de "créer une chaîne spécifique à la slow TV". D'ailleurs, il a plein d'idées : celle-ci pourrait permettre de montrer "des images en France, surtout, donner envie de voir nos régions". Ou encore "un artiste en pleine création : peinture, sculpture, etc."

France 4 a donc échoué à obtenir un succès d'audiences. Difficile de brandir au visage de Rémy Pflimlin les chiffres d'une victoire télévisuelle. Mais si la slow TV doit prendre son temps pour s'implanter dans le paysage audiovisuel, elle doit se rappeler que ses possibilités sont infinies et sa mission de contenu alternatif, bien réelle.

Ci-dessous, l'intégralité de Tokyo Reverse, la carte interactive du parcours de Ludovic Zuili et trente minutes de live

Découvrez en exclusivité 30 minutes du live à la Bellevilloise avec une performance de Francesco Tristano #tokyoreverse.

Affreux vilain metalhead incurable, aussi rédac' chef du webzine Hear Me Lucifer.