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freethenipple

Comment le mouvement "Free the nipple" est devenu si populaire

Soko qui demande à ses fans d'enlever leur t-shirt, des centaines de femmes torse nu qui postent des photos d'elles sur les réseaux sociaux en Islande... Trois ans après le début de "Free the nipple", le mouvement jouit toujours d'un large écho.

"Où sont les féministes dans cette putain de ville ?! Montrez-moi vos putains de seins !" criait l'artiste Soko en plein milieu de son concert ce 26 mars au 100 club à Londres, après avoir enlevé le t-shirt de son "plus grand fan" et avant d'entamer I Thought I Was An Alien. La chanteuse qui vient de sortir le nouvel opus My dreams dictate my reality, se retrouve alors entourée sur scène d'une vingtaine de femmes et de quelques hommes qui comme elles ont décidé de faire tomber leur chemise.

La Bordelaise d'origine fait désormais partie de la liste toujours plus longue de personnalités telles que la chanteuse Miley Cyrus, la photographe Petra Collins, la modèle Cara Delevingne, Lena Dunham, créatrice de la série "Girls" ou encore Scout LaRue Willis, la fille de Demi Moore et Bruce Willis, qui se sont ralliées à la campagne "Free the nipple", soit littéralement en français “Libérer le téton".

À peu près au même moment, le hashtag devenait viral en Islande. En effet, lorsque Adda Þóreyjardóttir Smáradóttir, présidente de l'association The Feminist society propose que le 26 mars devienne la journée "Free the nipple" dans son université, elle est rapidement insultée sur les réseaux sociaux par des trolls sexistes. Cette cyber intimidation aura l'effet inverse escompté, des milliers de jeunes femmes ont commencé à poster des photos d'elles torse nu pour la soutenir.

Les débuts de "Free the nipple" dans les rues de New York

Le mouvement "Free the nipple" découle d'un questionnement tout simple : alors que les hommes peuvent ôter tranquillement leur t-shirt dès lors que le soleil commence à pointer son nez, pourquoi les femmes ne peuvent-elles pas faire de même ? Au nom de l'égalité homme-femme, cela soulève également plusieurs questions, à savoir si le téton d'une femme est vraiment différent du téton d'un homme ou comprendre pourquoi ceux des femmes sont autant tabous.

Comme en France, la loi américaine punit sévèrement l'exhibition des parties génitales. Alors que pour les hommes l'interprétation de cette loi est assez simple, il n'en est pas de même avec les femmes dès lors qu'elle vise la poitrine. En effet, lorsque l'artiste new-yorkaise de 46 ans, Holly Van Voast, décide de se promener régulièrement topless dans l'East Village, elle est arrêtée une dizaine de fois en 2012, détenue souvent plusieurs heures et inculpée pour "exposition indécente".

Pourtant, s'il est illégal de se promener seins nus en public dans 35 États, c'est tout à fait légal dans l'État de New York depuis le 7 juillet 1992 où ce droit a été reconnu au nom de l'égalité. Une loi souvent inconnue du grand public et même des policiers, persuadés d'appliquer la loi en arrêtant ces troubleuses de l'ordre public.

C'est aussi à cette même époque que l'Américaine Lina Esco décide de réaliser un docu-fiction sur un groupe de jeunes femmes qui ont osé défiler seins nus à New York. Le titre de son film, "Free the nipple", donnera définitivement son nom au mouvement et le hashtag, sorti pour promouvoir la sortie de son film deviendra rapidement populaire. Dans une interview accordée au magazine Style, Lina Esco explique les raisons qui l'ont poussée à réaliser un film à ce sujet :

Il y a tellement de lois contre le corps des femmes et presque aucune contre le corps des hommes. Dans les années 1900, des milliers d'hommes ont été arrêtés pour être torse nu car ils refusaient de porter un maillot une pièce. Ce n'est qu'en 1936 que quatre hommes de Coney Island ont combattu la loi et ils ont réussi. Bien évidemment, le fait que le juge soit un homme a aidé. Les hommes ont aujourd'hui ce droit parce qu'ils se sont battus pour l'avoir.

Je pense que c'est différent pour les femmes parce que beaucoup d'argent se cache derrière l'aréole. Il y a un marché énorme qui joue sur la sexualisation du corps de la femme. Alors pourquoi vous souhaitez vous faire de l'argent sur mon décolleté, alors que lorsque je veux en faire ce que je veux, vous me condamnez ?

@freethenipplelives #freethenipple

Une photo publiée par Cara Delevingne (@caradelevingne) le

Le débat se poursuit sur les réseaux sociaux

Par la suite, les soutiens de plusieurs personnalités a rendu le mouvement mondial grâce au hashtag #freethenipple, campagne incroyablement énergique pour dénoncer la censure de la part des réseaux sociaux. En effet, il est bien précisé que “tout contenu montrant la nudité ou à connotation sexuelle n’est pas autorisé“ sur Facebook ou Twitter par exemple. Le débat est allé encore plus loin lorsque les femmes en train d'allaiter ont lutté pour que leurs photos ne soient pas censurées sur Facebook, puisque selon elles, l’allaitement est un geste naturel, il n’y a donc aucune raison qu’on ne puisse pas le montrer.

Après avoir obtenu gain de cause sur les réseaux sociaux, une nouvelle affaire a fait parler d'elle. En effet, en décembre dernier, Louise Burns raconte au Guardian ce qui lui est arrivé à l'hôtel londonien Claridges :

J'ai commencé à nourrir mon enfant de manière très discrète quand le serveur est arrivé avec une énorme serviette,  et m'a dit que c'était la politique de se couvrir. Ma première réaction a été de fondre en larmes. C'est mon troisième bébé et j'ai eu des problèmes avec les autres pour les nourrir au sein. Je ne m'attendais pas à me faire sermonner dans un hôtel au centre de Londres.

Lou Burns who was asked to cover up while breastfeeding at Claridges Hotel

Louise Burns à l'hôtel Claridges.

Le débat s'est alors déplacé au-delà des réseaux sociaux, pour rappeler que dans la vie de tous les jours, voir un sein, même lorsqu'il s'agit de nourrir sa progéniture pose problème. L'allaitement en public dérange et ce même en France. On n'y voit pourtant pas plus de poitrine qu'un décolleté plongeant, dont il est sûr qu'une grande partie de la gent masculine ne trouvera rien à redire...

Pour autant, le mouvement n'a pas eu autant d'ampleur en France, par rapport aux pays anglo-saxons. Une différence que Christophe Colera, auteur de La nudité, pratiques et significations explique à  l'Obs par le fait que "nous n’avons pas eu le phénomène puritain que les États-Unis ont connu dans les années 80". Même si en France, il y a bien eu un mouvement topless dans les années 90, "il y a eu ensuite un fort retour en arrière avec la prise de conscience des dangers du soleil. Il n’y a donc pas eu, chez nous, de fonctionnalisation de la monstration de seins", analyse Christophe Colera. Ce n'est pas pour autant qu'il n'y a pas débat en France, en témoignent les procès contre Femen.

Alors nous promènerons-nous tous et toutes bientôt torse nu pour faire valoir une égalité homme-femme ? Rassurez-vous, pas besoin non plus d'ôter son haut pour crier haut et fort ses revendications féministes, d'autant plus que si on faisait une liste exhaustive des points à améliorer au niveau de l'égalité homme-femme, pouvoir se promener seins nus dans Paris n'est clairement pas la priorité.

D'ailleurs, pour une campagne qui prétend travailler contre l'objectivisation sexuelle et la censure, on peut regretter qu'en regardant les images associées sur Twitter au mouvement, on y trouve surtout des femmes jeunes et minces. Comme si montrer ses seins quand on est jeune serait plus légitime que lorsqu'on est plus vieux et qu'ils sont moins fermes... En tout cas, comme le rappelle Heiður Anna Helgadóttir, la présidente de l'Association féministe de l'Université d'Islande à The Independent : 

Pour moi, il s'agit juste d'être comme on le souhaite. De ne pas porter de soutiens-gorge ou porter un t-shirt transparent pour montrer sa poitrine. Mais si vous vous sentez plus à l'aise en portant un soutien-gorge, c'est bien aussi ! C'est seulement une partie du corps. Les hommes ont une poitrine et des tétons et il n'y a pas de problème pour qu'ils les exposent. La même chose devrait juste s'appliquer pour nous.