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Rencontre avec Sasha Nassar, styliste israélo-palestinienne

En réinventant les robes traditionnelles de Palestine, la styliste Sasha Nassar souhaite raconter un pan d'histoire de son pays. Nous l'avons rencontrée avant la présentation de "Siti" pour en savoir plus sur son univers inspiré de ses origines mixtes et sur sa première collection faisant écho au Printemps arabe. 

Quelques minutes avant le défilé, nous retrouvons Sasha Nassar à la Bellevilloise. Dans le cadre du festival "Pèlerinage en décalage", la jeune styliste israélo-palestinienne s’apprête à dévoiler sa nouvelle collection "Siti". Les mannequins sont prêtes, le public finit de s'installer, les présentations peuvent ainsi débuter.

"Née à Jaffa, Sasha Nassar a 28 ans et est une styliste incroyable, quand j’ai découvert le concept de sa collection, j’ai presque eu envie d’écrire une thèse, c’est dire. Elle a étudié à Milan, Londres et est actuellement en Master à Paris. Chacune de ses robes représente une ville en Palestine ou en Israël (ou les deux), chaque broderie, choix de tissu, la forme de la robe, permet de cerner la ville et son caractère, son histoire, son humeur", résume Inès Weill-Rochant, co-fondatrice du festival Pèlerinage en décalage.

Sasha Nassar, juste après le défilé avec ses mannequins. (Crédit Image : Anaïs Chatellier)

Sasha Nassar, juste après le défilé avec ses mannequins. (Crédits image : Anaïs Chatellier)

Les six mannequins peuvent alors commencer à défiler. Lorsque le public applaudit et demande à voir la créatrice, Sasha hésite, finit par accepter et pose à contrecœur avec ses mannequins. Trop timide pour prendre la parole en public, elle refuse d'approfondir l'explication de sa collection à un public pourtant curieux.

Intrigués par le personnage, nous avons donc souhaité en connaître davantage sur cette jeune femme talentueuse dont l’histoire personnelle est étroitement liée à ses créations. Tranquillement installée à une terrasse de café, loin des projecteurs, Sasha, plus détendue cette fois-ci, nous raconte son parcours atypique, de la ville portuaire de Jaffa à Paris, capitale de la mode.

De Jaffa à Paris

D'un père juif et d'une mère musulmane, Sasha grandit dans la mixité des deux cultures à Jaffa, cité d'Israël située au sud de Tel Aviv où se côtoient les deux communautés.

Chez nous, c'était normal de faire aussi bien le Ramadan que Pessa'h. Je pense que j'ai eu de la chance que tout se passe bien dans ma famille. Je crois aussi que je n'ai pas compris que c'était rare et atypique avant d'avoir 18 ans. Avant, je n'avais jamais ressenti que nous étions une famille différente. Mais pour moi, c'était normal, des personnes qui vivent sur le même territoire peuvent tomber amoureux, même sans avoir la même religion, nous raconte-t-elle.

Attirée par la mode dès le plus jeune âge, Sasha a véritablement le déclic lors d'un séjour en Italie à l'âge de 19 ans. "Je suis tombée amoureuse de ce pays et j'ai eu envie d'étudier là-bas, se remémore-t-elle. L'institut Morangoni est très connu là-bas et c'était mon rêve ! Je suis donc partie étudier à Milan pendant un an avant d'aller à Londres".

Dans la capitale anglaise, Sasha découvre réellement le milieu de la mode, au point d'en devenir presque dégoûtée. "J'ai eu du mal avec les personnes que j'avais dans ma classe, il y avait toujours plein d'histoires, les gens étaient très superficiels, très riches aussi". Alors qu'elle envisage de tout arrêter, Sasha part se ressourcer à Tel Aviv et économise assez d'argent pour éventuellement se rendre à Paris. Dans la capitale de la mode par excellence, la jeune femme, bien occupée par son Master pour lequel elle a reçu une bourse, reprend petit à petit goût à ce monde dont elle se sent toujours un peu à part.

La collection "Printemps personnel", un tournant dans la carrière de Sasha

En 2013, on propose à Sasha Nassar de participer au concours de l’International Show de la Graduate Fashion Week à Londres. Touchée par les contestations populaires du Printemps arabe, la jeune styliste commence à réfléchir à une collection pour parler à sa manière de ces révolutions.

"Je voulais faire une collection principalement sur les femmes", précise-t-elle, avant d'ajouter : "Pour moi c'est important que mes vêtements racontent vraiment une histoire". Elle décide alors d’utiliser le symbole de la burqa pour mieux signifier l’oppression de nombreuses femmes. "L’idée c’était de créer six robes qui montrent l’évolution d’une burqa à une robe plus moderne, pour symboliser la libération de la femme".

Trois robes de la collection "Printemps personnel". De la Burqa à la robe plus moderne en passant par la Djellaba. (Crédit Image : Sasha Nassar)

Trois robes de la collection "Printemps personnel". De la burqa à la robe plus moderne en passant par la Djellaba. (Crédits image : Sasha Nassar)

De la burqa transparente sans manche, "pour symboliser comment la femme peut être emprisonnée par les codes que lui impose la société ", à une robe qui ressemble à une djellaba pour arriver à des robes "plus modernes", ornées de dentelles, toutes les pièces de la collection sont confectionnées à partir d’un imprimé inspiré de la culture islamique à l'image de mosaïques, avec la date du 17 décembre 2010 – début des contestations populaires en Tunisie qui ont conduit à la démission de Ben Ali, mouvement qui s'est propagé dans plusieurs pays de la région – écrite en arabe.

Intitulée "Printemps personnel", cette collection représente beaucoup pour Sasha, qui craint alors que les personnes qui ont assisté au défilé ne saisissent pas son idée. Ce qui est sûr c'est que les membres du jury sont conquis puisqu'ils lui décernent le premier prix de l’International Show.

J’avais vraiment peur de la réaction des personnes, qu’ils ne comprennent pas ce que j’avais voulu faire. J’ai mis beaucoup de moi-même dans cette collection.

Alors quand j’ai vu que des journalistes s’intéressaient à mon travail, que des femmes de plusieurs pays dans le monde, des femmes juives ou arabes, m’envoyaient des messages de soutien, que j’avais des demandes pour que des acteurs à Tel Aviv portent mes vêtements, ça m’a un peu réconciliée avec le monde de la mode car cela m’a confirmé qu’au-delà d’assembler des bouts de tissus, on pouvait vraiment créer des collections qui avaient un sens, un message.

Peu de temps après, la marque Muuse, séduite par sa collection, lui propose un contrat pour réaliser une collection de prêt-à-porter reprenant les mêmes imprimés. La date du 17 décembre se retrouve ainsi déclinée sur plusieurs robes, T-shirts et shorts. De quoi lui redonner envie de poursuivre dans la mode.

Siti, la nouvelle collection de Sasha inspirée de six villes israélo-palestiniennes

Pour sa dernière collection, Sasha a décidé cette fois-ci de s’inspirer de l’histoire de son pays et notamment de la culture de la broderie qui, au 19ème siècle, assurait un revenu convenable à de nombreuses femmes. En 1948, la création de l'ɐtat Israël entraîna de nombreux changements, la marchandisation de la broderie s'arrêtant quelque temps pour laisser place à plusieurs années de guerre.

Avant, la Palestine était connue pour sa broderie. Une tradition qui malheureusement se perd, qui ne se transmet plus de générations en générations, ce que je trouve dommage, c’est pourquoi j’ai voulu faire une collection avec de la broderie.

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À droite, la robe "Jaffa" et à gauche, la robe "Gaza". (Crédits image : Anaïs Chatellier)

En réalisant quelques recherches, Sasha se rend compte de l’importance des robes brodées dans la vie des femmes palestiniennes. "Elles représentaient le statut des femmes, chaque ville avait sa robe traditionnelle, on pouvait savoir si la femme était mariée, célibataire, divorcée ou veuve etc., en fonction des couleurs choisies et des dessins brodés", nous précise-t-elle.

Sasha décide alors de sélectionner six villes, importantes à ses yeux, et de réinventer les robes traditionnelles de chaque ville pour raconter leur histoire : Jaffa, sa ville natale, Jérusalem où juifs et arabes cohabitent, Gaza "parce que c’est un désastre ce qui s’y passe", Ramallah, capitale plus moderne qu'on ne le croit, Bethléem, ancienne capitale de Palestine et Hébron car des femmes continuent d'y pratiquer la broderie.

"J’ai choisi des villes en Palestine et en Israël pour montrer que pour moi, il s’agit du même pays, même s’il y a la guerre, je ne suis pas naïve", tient-elle à préciser.

De l’utilisation du fil de pêche pour rappeler le port de Jaffa, aux broderies "chaotiques" pour symboliser Gaza, en passant par des broderies inspirées de la porte de Damas et du tramway pour rappeler comment le moderne et l’ancien cohabitent à Jérusalem etc., aucun détail n'est anodin. Alors pour associer le moderne et l’ancien dans la confection des robes, Sasha a fait appel à des femmes palestiniennes pour l'aider à broder.

C’était très important pour moi d’apprendre à broder, parce que ça fait partie de ma culture, mais je voulais aussi travailler avec des femmes qui savent broder de manière traditionnelle. Elles sont d'ailleurs très patientes et font un travail formidable !

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De gauche à droite : Ramallah, Jaffa, Bethléem et Jérusalem. (Crédits image : Anaïs Chatellier)

La collection "Siti" est ainsi remplie de significations, symboles ou hommages. Car si "Siti" signifie six en arabe et que la consonance rappelle le mot anglais pour désigner une ville, ce terme peut également être employé pour dire "ma grand-mère". La sienne a d'ailleurs très largement inspiré ces deux collections.

"C’est d’abord elle qui m’a initiée à la couture. Elle était aussi un peu rebelle pour son époque. Venue d’Iraq, elle s’est mariée avec un arabe alors que son père était rabbin, elle a ensuite divorcé et s’est remariée deux fois. Il y a cinquante ans, c’était vraiment quelque chose de révolutionnaire !", raconte-t-elle, le regard empli d’admiration.

Alors que sa collection "Siti" a déjà été présentée lors du festival Pèlerinage en décalage et qu'elle sera exposée à nouveau à Paris à partir du 18 juillet à la galerie Tzuri Gueta, Sasha rêve surtout d’une chose : qu’elle soit présentée un jour dans son pays et devant ses proches.

J’adore Paris, mais mon cœur reste à Jaffa ! Je pense que je vais essayer de travailler dans une grande maison de couture pour continuer à progresser et après j’aimerais contribuer à la mode dans mon pays, travailler aussi bien avec des Israéliens qu'avec des Palestiniens. Je crois que beaucoup de personnes ne se rendent ou ne veulent pas se rendre compte qu’ils sont tous les deux influencés l'un par l'autre. Et c'est ça qui m'intéresse !