Reportage à Eotopia, utopie concrète et communauté écologiste à 300 km de Paris

Konbini est allé passer le week-end à Eotopia, un éco-lieu expérimental situé à 300 kilomètres au sud de Paris, en Saône-et-Loire, où les résidents vivent selon un idéal écologiste et fondé sur l’économie du don. 

(©Eotopia/Facebook)

(© Eotopia/Facebook)

Rappelez-vous, c’était il y a sept ans : Nicola, Raphael et Benjamin, trois amis clôturaient leur Erasmus à La Haye (Pays-Bas) en s’élançant sur ce qu’ils nommaient alors "les sentiers de l’utopie", un voyage pour rallier le Mexique avec l’empreinte écologique la plus faible possible, sans consommer et donc sans argent. Un défi afin d’expérimenter un autre rapport à l’autre et au monde, basé sur l’échange, le recyclage et le don. 

De cette épopée de neuf mois à travers l’Europe de l’Ouest, l’Afrique du Nord et l’Amérique du Sud, Benjamin Lesage, le Français de la bande aujourd’hui âgé de 32 ans, a publié en 2015 le livre Sans un sous en poche : vivre fauché mais vivre libre (disponible gratuitement ici). Mais surtout, il a impulsé la création avec sa femme Yazmin rencontrée au Mexique, la création d’un "éco-lieu" dans la même veine : un "village" à faible impact environnemental, tendant vers l’autosuffisance alimentaire, fondé sur le respect du vivant et l’économie du don. 

Eotopia, quelques mois après son ouverture en septembre 2016 (©Eotopia/Facebook)

Eotopia, quelques mois après son ouverture en septembre 2016. (© Eotopia/Facebook)

Après trois années de déconvenues pour trouver un terrain de prêt, ils se décident finalement à acheter leur propre lieu avec deux amis tentés par l’aventure et se résignent à abandonner - temporairement du moins - leur rêve initial d’une société sans argent et pleinement autosuffisante. Mais tout en restant le plus proche possible d’un idéal écologiste au sens large, où l’argent et donc la consommation sont réduits au minimum ainsi que l’empreinte environnementale, le tout dans un esprit collectif qui prône le vivre ensemble, la tolérance et la liberté. C’est ainsi qu’est née il y a un an la communauté Eotopia, un terrain de 3 hectares et une maison à rénover de 120 mètres carrés en bordure du village du Cronat, en Saône-et-Loire. Un lieu qui s’inspire des principes de la permaculture pour créer un habitat autosuffisant en matière d’énergie, d’eau et de nourriture, tout en préservant la planète.

Il compte aujourd’hui six résidents permanents âgés de 2 ans à 63 ans (Ada, Benjamin, Lucie, Roman, Sandrine et Yazmin) et des visiteurs bénévoles de passage une semaine sur deux. 

De l’économie du don à la consommation raisonnée : un rêve pragmatique 

"Sans argent, Eotopia n’était qu’un rêve, une idée ; avec de l’argent, le projet a perdu de sa crédibilité mais il existe !" Après avoir voyagé et vécu respectivement cinq ans et deux ans sans argent, Benjamin et Yazmin ont mis un terme à leur mode de vie extrême, encouragés par la naissance de leur fille, Ada, il y a un peu plus de deux ans. S’il avait la volonté de faire d’Eotopia un lieu à l’image de ses idéaux, Benjamin est finalement revenu sur certains de ses principes : 

"Pour moi, l’achat n’est jamais juste. Mais avec la naissance d’Ada, j’ai refait les courses pour la première fois en sept ans. Ça va si c’est bio, de saison, vegan, sans emballage, sinon ça ne me semble pas normal. Et ça c’est aujourd’hui mais à l’époque je ne rentrais même pas dans un magasin."

À l’époque en effet, Benjamin et Yazmin parcourent les routes des États-Unis et d’Europe puis s’installent en France, dorment ici ou là, et en se nourrissant grâce au freeganisme des invendus alimentaires dans les poubelles des supermarchés et en vivant de récup'. "On était des sauvages un peu", rigole Yazmin qui a fini par être fatiguée de ce mode de vie, en particulier lorsqu’elle a été enceinte. Sous son impulsion, tous deux rentrent modestement dans le moule en ouvrant un compte en banque et en demandant la sécu pour leur fille. Aujourd’hui ils vivent avec 400 euros par mois en moyenne pour trois : un mix des revenus du livre de Benjamin, de petits boulots ponctuels de retranscriptions et traductions sur Internet et du RSA qui complète de temps en temps. Les autres résidents vivent avec leurs économies, leur retraite, ou des emplois ponctuels. 

Melissa, une volontaire américano-turque venue passer 1 semaine à Eotopia aide à préparer un déjeuner végan (©Eotopia/Konbini)

Melissa, une volontaire américano-turque venue passer une semaine à Eotopia, aide à préparer un déjeuner 100 % végan. (©Eotopia/Konbini)

A Eotopia, chacun organise son temps de façon autonome (©Eotopia/Facebook)

À Eotopia, chacun organise son temps de façon autonome. (© Eotopia/Facebook)

"Le gros avantage, c’est qu’après avoir vécu sans argent, 400 euros c’est confortable", s’amuse Benjamin. Même s’il éprouve quelque gêne à toucher ponctuellement le RSA : "C’est pas l’idéal mais c’est ce qui me permet d’avoir le temps de m’investir dans Eotopia. Je me sens plus utile à la société avec ce projet qu’en prenant un boulot à mi-temps." Et de répondre aux critiques : "Je n’ai pas l’impression de profiter : notre argent va à Biocoop, dans des produits bio et locaux et c’est du temps investi pour construire un avenir meilleur pour une génération." À Eotopia, l’argent sert donc surtout à acheter de la nourriture, le jardin potager ne permettant pour l’instant pas l’autosuffisance alimentaire. Résidents comme visiteurs contribuent à l’échelle de leur choix, en fonction de ce qu’ils veulent (temps, énergie, argent, idées, coup de main), et toujours dans un esprit de partage et sans rien attendre en retour.  

Entre empreinte écologique minimale et décroissance heureuse 

Vivre dans cette communauté et participer à son élaboration est pour tous ses résidents une façon de vivre de façon harmonieuse avec la nature et de préserver l’environnement. Du Club de Rome - groupe de réflexion né des mouvements de mai 1968 - et l’association végétarienne de France pour Roman, ou L214 pour Sandrine et Lucie, tous sont passés par le militantisme. "En me renseignant sur la nature que j’aime, j’ai vu à quel point on la détruisait, des marées noires en passant par la déforestation, et je fais le maximum pour ne pas participer au réchauffement climatique", explique Lucie (24 ans), originaire de la région parisienne et qui, séduite par ce nouveau projet, a décidé de poser sa caravane achetée 700 euros sur Leboncoin dans les jardins d’Eotopia l’année dernière. Par conséquent, Lucie est végane, ne voyage qu’en stop ou le cas échéant en train, et récupère l’eau de pluie et du puits pour se laver les cheveux au printemps et en été, en faisant remarquer que "l’on chie quand même dans de l’eau potable"

Entre Sea Shepherd et ACDC, Lucie, 24 ans a aménagé sa caravane achetée 700 euros sur le bon coin à son image (©Eotopia/Konbini)

Entre Sea Shepherd et ACDC, Lucie, 24 ans a aménagé sa caravane achetée 700 euros sur Leboncoin à son image. (© Eotopia/Konbini)

Pas à Eotopia en tous cas qui dispose de toilettes sèches dans le jardin. Nous sommes encouragés à préférer l’usage de papier recyclé au papier toilette (tout de même à disposition pour s’adapter "au degré écologique de chacun"). Seule la douche dispose d’eau chaude et l’eau de la vaisselle (privilégiée sans l’usage de produits) est récupérée pour arroser les plantes. La cuisson des aliments se fait à l’aide d’un "rocket stove", petit poêle écolo qui utilise du petit bois "ce qui évite de couper les arbres" et fabriqué à l’aide de matériaux de récup. "Comme vous le constaterez, nous avons encore beaucoup de progrès à faire. Nous sommes chacun-e sur un chemin individuel et collectif, et nous nous engageons à toujours progresser", précise une note punaisée sur un mur à l’intention des visiteurs. S’il n’y a pas de chauffage, il y a en revanche de l’électricité mais celle-ci provient d’Enercoop, une société coopérative d’électricité 100 % renouvelable. L’un des projets évoqués durant notre séjour est la construction d’un vélo qui produit de l’électricité pour faire marcher la machine à laver, le mixeur, et charger les ordinateurs et les téléphones. 

Ada, la plus jeune résidente d'Eotopia (©Eotopia/Konbini)

Ada, la plus jeune résidente d’Eotopia. (© Eotopia/Facebook)

Entre "tiny house" et "éco-dôme", chacun se construit l’habitacle de son choix et organise son emploi du temps en fonction des chantiers en cours et de son temps libre rythmé par les repas préparés et passés souvent ensemble. À travers ces piliers de consommation consciente, agriculture raisonnée, véganisme et vivre ensemble, l’objectif est de diminuer l’impact négatif de l’homme sur terre : "En moyenne, un-e Français-e émet plus de neuf tonnes de CO2 dans l’atmosphère par an. Nous nous engageons à réduire nos émissions au minimum, descendant à terme au-dessous d’une tonne par an."

Melissa et Greta préparent le dîner sur un rocket stoven, un poêle écolo fait de matériaux de récup' (©Eotopia/Konbini)

Melissa et Greta préparent le dîner sur un "rocket stove", un poêle écolo fait de matériaux de récup'. (© Eotopia/Konbini)

A Eotopia, les repas sont préparés et partagés ensemble (©Eotopia/Konbini)

À Eotopia, les repas sont préparés et partagés ensemble. (© Eotopia/Konbini)

Liberté, confiance et non-violence 

"À Eotopia, nous sommes  égalitaristes, c’est-à-dire engagé-e-s contre toutes les dominations et donc opposé-e-s au racisme, au sexisme, au spécisme, à l’âgisme… et à l’éducation impliquant une hiérarchie immuable", détaille le site dans ses fondements. Des valeurs de tolérance et de bienveillance sont nécessaires, de même que le respect de certaines règles de vie. Ainsi, le tabac, l’alcool et la drogue sont bannis sur le site qui souhaite s’écarter au maximum de toute forme d’addiction, bien que chacun soit libre de faire ce que bon lui semble en dehors. D’ailleurs, on compte des fumeurs parmi les résidents et la plupart aime partager un verre de vin ou une bière à l’occasion d’une sortie en ville. Et malgré l’objectif d’autosuffisance, la flexibilité est de mise afin de ne pas créer des frustrations : "Certain-e-s souhaiteraient voir à Eotopia uniquement des aliments locaux, bio, non emballés, quand d’autres ressentent comme une frustration intolérable à l’idée de se passer de chocolat par exemple."

L’autogestion permet à chacun de s’organiser et les volontaires contribuent selon leur bon vouloir et leur motivation. "Il n’y a pas d’obligations, d’horaires, de budget. On fonctionne sur la confiance et cela marche très bien jusqu’à maintenant", explique Ben pas vraiment effrayé à l’idée de se faire envahir par de potentiels squatteurs qui profiteraient du système et qui finiraient probablement par s’ennuyer. Inspiré de la communication non-violente, le groupe organise régulièrement une séance quotidienne de partage de ressentis le soir, suivie de dix minutes de méditation et d’une réunion technique pour discuter des points organisationnels. "Pour qu’une communauté fonctionne, il faut pouvoir s’exprimer", ajoute Yazmin qui a été élevée au sein de la Grande fraternité universelle, un mouvement New Age fondé par un Français surtout en Amérique Latine.  

L’idée étant d’arriver à une communauté d’une dizaine de personnes avec des enfants afin d’organiser une éducation libre où tous les habitants de la communauté seraient simultanément professeurs et élèves. Mais aussi d’arriver à terme à plus d’autosuffisance alimentaire afin de se passer complètement du RSA. En attendant, la communauté en est à ses prémices et continue d’expérimenter et d’accueillir inconditionnellement ses bénévoles. 

"L’utopie est à l’horizon. Je m’approche de deux pas, elle s’éloigne de deux pas. J’avance dix pas de plus et l’horizon se déplace dix pas plus loin. Mais alors, à quoi sert l’utopie ? Elle sert à ça, à marcher."
Fernando Birri, cité par Eduardo Galeano [réalisateur argentin et écrivain uruguayen]. 

Le dimanche après-midi : temps libre et balade à vélo (©Eotopia/Konbini)

Le dimanche après-midi : une balade à vélo. (© Eotopia/Konbini)

Ben et les volontaires Benno (Allemagne), Greta (Italie) et Melissa (Turquie) s'occupent du jardin potager. (©Eotopia/Konbini)

Ben et les volontaires Benno (Allemagne), Greta (Italie) et Melissa (Turquie) s’occupent du jardin potager. (© Eotopia/Konbini)