En réponse à la tribune du Monde, Osez le féminisme ! invite à ne pas "diviser les femmes entre elles"

En réponse à la tribune publiée ce 9 janvier sur Le Monde pour notamment défendre la "liberté d’importuner" des harceleurs de rue, la porte-parole de l’association Osez le féminisme !, Raphaëlle Rémy-Leleu, rappelle les principes de la pédagogie féministe et recentre le débat.

"Nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle." Dans une tribune publiée ce 9 janvier sur Le Monde, un collectif de 100 femmes, dont la journaliste Peggy Sastre, l’actrice Catherine Deneuve ou encore la directrice de la rédaction du magazine Causeur Élisabeth Lévy, s’oppose à un féminisme qui prendrait "le visage d’une haine des hommes et de la sexualité".

Les signataires prennent notamment la défense des hommes dénoncés depuis l’affaire Weinstein, et vont jusqu’à excuser les "frotteurs du métro", encourageant leurs victimes à compatir au triste sort de leurs agresseurs :

"[Une femme] peut veiller à ce que son salaire soit égal à celui d’un homme, mais ne pas se sentir traumatisée à jamais par un frotteur dans le métro, même si cela est considéré comme un délit. Elle peut même l’envisager comme l’expression d’une grande misère sexuelle, voire comme un non-événement."

Raphaëlle Rémy-Leleu, porte-parole d’Osez le féminisme !, répond à cette tribune et explique en quoi elle est une attaque sexiste qui va à l’encontre de toute la pédagogie féministe. Voici son texte dans son intégralité :

"Les propos tenus par le collectif avec cette tribune posent différents problèmes, à plusieurs niveaux. Commençons par le début : les mots employés pour euphémiser les violences faites aux femmes, dès le verbe 'importuner'. Toucher la poitrine ou les fesses d’une femme qui ne le désire pas, lui 'voler un baiser', ce n’est pas 'importuner' : c’est commettre une agression sexuelle, violence lourde de conséquences psychotraumatiques et reconnue par la loi française comme un délit passible d’une peine d’emprisonnement de cinq ans.

Pour commettre ces violences sexuelles, les agresseurs s’appuient sur un ensemble de violences sexistes et sexuelles, celles-là mêmes contre lesquelles les féministes luttent. Ce que nous dénonçons, c’est un système de violences massivement répandues et impunies, contre les femmes (c’est ça, le patriarcat !).

Contrairement à ce qui est avancé dans cette tribune, la pédagogie féministe œuvre précisément pour libérer les mots et la réalité de l’emprise des agresseurs, pour poser des constats objectifs sur ce qui doit être valorisé, amélioré, ou combattu, de façon à concevoir et faire advenir les conditions nécessaires à l’émancipation des femmes.

La pédagogie féministe : remettre à l’endroit pour lutter contre la honte

Ainsi, nous refusons de mettre sur la même chaîne de valeurs la séduction et les violences sexuelles, qui sont deux réalités fondamentalement différentes, c’est-à-dire sans aucun point de rencontre.

Les hommes savent ce qu’ils font, lorsqu’ils agressent une fille ou une femme. Ils connaissent très bien la différence entre proposer et importuner, encourager et contraindre, inviter et envahir, partager une intimité et violer. Pour reprendre la phrase illustrant un fameux visuel du Collectif féministe contre le viol :

'Quand tu te prends un coup de pelle, tu n’appelles pas ça du jardinage.'

Loin de ce qui est développé dans le texte publié par Le Monde, lequel entretient la confusion, le féminisme fait des liens intellectuels et politiques entre tous les leviers du sexisme, même ceux qui passaient avant 'sous le radar', sous couvert d’humour par exemple.

Mis bout à bout, l’ensemble de ces rouages d’agresseurs construit une véritable culture pro-violences sexuelles et sexistes, qui tient le patriarcat en place, qui permet aux agresseurs de déployer toujours la même stratégie si facilement et efficacement, y compris contre des filles et des femmes bien plus brillantes qu’eux.

Le texte met finalement en cause les féministes avec une rhétorique qui ne fait qu’enrober deux des arguments de l’antiféminisme primaire : nous serions des 'féminazies', des 'mal baisées' ou encore des frigides. Nous haïrions les hommes et la 'liberté sexuelle'.

Ni délation, ni puritanisme de notre part, mais un simple et ferme refus des violences. Nous combattons les violences patriarcales, dont le viol est l’arme principale. Cette lutte est vitale à la libération des sexualités et est fondée sur la conviction qu’il n’est pas dans la nature des hommes de violer.

Pas de division, mais de la sororité face aux agresseurs

Des femmes pour attaquer d’autres femmes ? Très peu pour nous. On préfère, et de loin, créer de la solidarité, de la sororité. Ne tombons pas dans ce piège qui tend à diviser les femmes entre elles. Ce serait occulter et nous détourner de notre véritable ennemi : le sexisme.

Se ranger du côté des agresseurs et croire qu’ils sont nos alliés, c’est l’une des conséquences psychotraumatiques individuelles et collectives d’un système d’oppression. La sociologue Christine Delphy le résume ainsi : 'Tandis que l’antiféminisme des hommes fait partie de l’oppression exercée, l’antiféminisme des femmes fait-il partie de l’oppression subie.'

Dans ce système d’oppression sexiste, il y a bien des oppresseurs et des opprimé·e·s, des agresseurs et des victimes. En tant que femmes, nous sommes victimes de fait, puisque nous sommes la cible directe des violences masculines. En disant cela, nous constatons l’évidence, nous dénonçons et combattons cette stratégie d’inversion qui voudrait nous faire croire que c’est aux victimes d’avoir honte des agressions et du harcèlement qu’elles dénoncent. Mais c’est aux agresseurs d’avoir honte et d’être traités en coupables.

Le féminisme n’a jamais été un mouvement violent. Au contraire, il s’agit d’un mouvement pacifique et progressiste. Voilà une déviation grossière et commune d’essayer de faire passer un refus des violences pour un conservatisme ou un déni de liberté. Posons la question à l’endroit : quelle liberté peut exister pour les femmes quand les violences masculines sont aussi massives et impunies ? Réponse : aucune. Seul demeure un danger permanent, une situation dans laquelle l’émancipation ne peut pas exister pour toutes.

Les responsabilités des unes… et des autres

Au lieu d’attaquer les femmes qui ont le courage de se dresser face aux agresseurs, on devrait plutôt insister sur la responsabilité du pouvoir politique. Pendant que le mouvement féministe, malgré la faiblesse des moyens, s’échine à trouver des débouchés à une MAGNIFIQUE mobilisation, le gouvernement dit 'Oui, on va s’en occuper', et annonce un grand plan, appuyé par de multiples déclarations de Marlène Schiappa… Et on ne compte pourtant toujours AUCUNE avancée concrète. Le gouvernement fait le jeu de l’inertie et de la démobilisation.

Enfin, on en vient à se demander à quoi joue Le Monde. Après avoir fait des éditos sur la nécessité de l’écoute de la parole des femmes ou de la création d’une indignation collective, pourquoi accueillir une telle tribune ? Les droits des femmes seraient-ils un sujet sur lequel les rédactions peuvent se permettre de ne tenir aucune ligne éditoriale cohérente ? On pense à la couverture des Inrocks avec Bertrand Cantat, lesquels produisent ensuite une vidéo dénonçant les publicités sexistes de 2017…

Rappelons que l’article 24 de la loi sur la liberté de la presse punit de 'cinq ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende ceux qui […] auront directement provoqué, dans le cas où cette provocation n’aurait pas été suivie d’effet, à commettre l’une des infractions' telles que 'les atteintes volontaires à la vie, les atteintes volontaires à l’intégrité de la personne et les agressions sexuelles définies par le livre II du Code pénal' – y compris le viol, donc.

La transformation du mouvement #MeToo en une action large et cohérente de lutte contre les violences masculines est une énorme responsabilité, mais aussi la plus belle mission d’Osez le Féminisme ! pour l’année à venir."

Propos recueillis par Mélissa Perraudeau