En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de nos cookies afin de vous offrir une meilleure utilisation de ce site internet. Pour en savoir plus et paramétrer vos cookies, cliquez ici.

Pourquoi il nous fallait diffuser l'image de l'enfant syrien

Ce mercredi 2 septembre, un enfant de trois ans était retrouvé mort sur une plage turque. Voilà pourquoi nous avons décidé de publier son image.

Depuis ce matin midi, la page Facebook de Konbini a vu déferler des milliers de partages et des centaines de réactions. Par message privé, en commentaires ou par mail. Dans ces réponses, pas forcément majoritaires, une plainte : celle d'avoir vu la photo d'Aylan Kurdi.

Cet enfant de trois ans a été retrouvé le mercredi 2 septembre sur la plage d'une station balnéaire turque. Ce jour, douze corps avaient été rejetés par la mer. L'article de Konbini, pour évoquer cette macabre histoire qui avait fait le tour des médias, était présenté sur Facebook accompagné de la photographie en question.

Aujourd'hui, l'humanité a échoué

Posted by Konbini on jeudi 3 septembre 2015

Sur la timeline Twitter du quotidien britannique The Independent, l'image a été coupée pour mettre en évidence trois éléments : le premier est le petit garçon. La tête enfoncée dans le sable, une vague venant à sa hauteur, les bras en arrière, il est habillé d'un t-shirt rouge ordinaire, d'un short bleu ordinaire. La photographie est terrible, abominable, dramatique et il n'y aura jamais assez d'adjectifs mortifères pour pouvoir la dépeindre.

À sa droite, un gendarme local. Il constate, semble prendre la portée du drame qu'il observe. En arrière-plan, cette mer, symbole de liberté mais aussi de mort pour des milliers de Syriens qui ont fui leur pays en proie à une guerre civile qui aura causé le décès de plus de 210.000 personnes depuis quatre ans. Elle représente aussi le trajet d'Afghans et d'Irakiens, qui ont aussi quitté leur maison, en famille.

En école de journalisme, on apprend une règle cynique lorsqu'il s'agit d'évoquer la capacité de diffusion d'une information : plus un drame est proche, plus il sera proche des lecteurs du média. En d'autres mots, un assassinat au coin de la rue sera aussi fort que dix morts dans un tremblement de terre en Italie ou 1000 disparitions après un tsunami au Japon. Via cette image de Aylan Kurdi, c'est comme si le conflit syrien s'était invité sur une plage d'Europe, comme si le destin d'hommes et de femmes, si loin de notre vue, venait s'échouer au coin de notre rue.

Et The Independent de poser la question la plus importante :

Si les images d'un enfant mort ne changent pas notre attitude, qu'est-ce qui le fera ?

Il est compréhensible que des centaines d'internautes soient choqués par la violence d'une photo tirée d'un fait réel, tangible. Il est envisageable que personne ne veuille, le matin, lorsque le café et les tartines beurrées sont disposés sur la table, apercevoir un enfant de trois ans mort, étendu de tout son corps.

De notre petit confort d'occidentaux qui avons la possibilité de commenter sagement sur Facebook des histoires lointaines, c'est du domaine de l'indécence. Pour des réfugiés provenant de pays en guerre, cette image est certes choquante mais nécessaire pour que, nous, puissions envisager une situation qui, jusque-là, n'avait pas été photographiée de manière aussi concrète et brute.

Oui, chaque matin sur les ondes de France Info ou dans les pages du Monde, des mots, des paroles sont livrés aux côtés de chiffres, de statistiques et de compte-rendus de chefs d'États européens qui prévoient, enfin, de se réunir pour parler du sujet d'un afflux migratoire sans précédent.

Infobésité et neurones

Chaque jour, des centaines d'images passent devant nos yeux : des clips, des bandes-annonces, des captures d'écran piquées à la télé-réalité comme des publicités. Chaque jour, nous sommes confrontés à ce que l'on appelle l'infobésité dans le milieu du journalisme, mot désormais valise d'une accumulation de centaines de médias prenant la parole à la radio, sur le petit écran et sur la Toile.

Se pose alors une question : quelle image peut sortir du lot lorsque notre cerveau n'arrive même plus à se saisir des informations qui ne font que traverser nos neurones endoloris ? Que faut-il pour qu'un individu s'intéresse, prenne position, clairement, sur un sujet aussi important que l'enjeu de milliers de réfugiés qui décident de prendre à leurs risques et périls la route de l'Europe ? Peut-être cette image. Oui, elle est glauque, horrible, vous mettra mal à l'aise et devrait même être imprimée dans votre mémoire pour les jours à venir. Mais elle est nécessaire.

Dans un article intitulé : "#AylanKurdi, Pourquoi cette photo peut changer le monde", France Info relaie le témoignage d'un père ordinaire, Cédric :

Révulsé. Juste horrible. Quand je vois cette image, je vois mon fils du même âge. On sous-estime toujours la chance qu'on a d'être né du bon côté de la barrière. Et oui, c'est si facile de s'indigner derrière son clavier. Mais que faire ? À quoi sert-on vraiment ?

Finalement, si cette photographie choque autant les internautes, c'est parce qu'elle vient s'introduire dans un feed d'actualité généralement plus bienveillant, moins morbide. En étant l'image de trop, celle qui vient s'incruster sans demander la permission dans l'esprit des gens, elle occupe désormais une place : au-delà d'être objectivement la représentation d'un fait divers, elle est devenue un sujet de discussion important. À nous de faire en sorte que cet enfant de trois ans ne soit pas mort en vain.

"Le monde doit savoir"

Au cours de l'été, Konbini a évoqué par deux fois le sort des migrants. Une première à travers le travail du photographe Carlos Spottorno qui avait suivi l'enfer de ces réfugiés prenant l'eau comme une fenêtre vers la liberté, lui qui avait emmené son objectif autant sur la mer qu'au centre de réfugiés de Mineo, en Sicile.

Euroborders_Spottorno_7062-810x540

(Crédit Image : Carlos Spottorno)

Une deuxième fois en se concentrant sur la situation à Calais, la photographe Melissa Arras allant à la rencontre de personnes dans l'attente. Aylan Kurdi vient ici conclure de la plus triste des manières ces reportages, exprimant le destin de milliers de femmes, hommes et enfants dans la galère de leur fuite. Les mots ne suffisent plus pour comprendre une situation donnée.

Aucune situation ne devrait commander la diffusion de photos violentes pour diffuser des photos violentes. Mais lorsque cette-ci est complexe, fait intervenir des statistiques, mélange des enjeux à la fois économiques, européens, géopolitiques, religieux, une photo permet de mieux faire passer l'information. Comme pour mieux dire : voilà de quoi il s'agit, voilà le quotidien de milliers de citoyens s'embarquant à la dérive vers l'Europe, fuyant une dictature.

Le rédacteur en chef du quotidien italien La Stampa, Mario Calabresi, opposé dans un premier temps à la diffusion de l'image, a finalement été convaincu de sa nécessité. Son argument ? L'information, point à la ligne :

Le respect, pour cet enfant qui fuyait avec ses frères et ses parents une guerre qui se déroule aux portes de chez nous, exige que tout le monde sache.

Des dizaines d'images viennent en tête lorsque, dans notre cerveau, s'active le neurone liant le dossier "photographie historique" avec "événement historique". On pense à la fille criant sur une route du Vietnam, la peau brûlée par le napalm ; on pense à ces images prises dans le ghetto de Varsovie ; on pense à la terrorisante vision de cet enfant soudanais affamé alors qu'à quelques mètres derrière lui, un vautour rode.

Sont-elles plus dures à regarder que celle du petit Aylan Kurdi ? Non. Si elles sont désormais présentes dans notre esprit pour évoquer l'Histoire, le passé, l'image de l'enfant de trois ans retrouvé cette semaine sur une plage turque est désormais le point de départ urgent d'une prise de position future pour les dirigeants européens comme pour ses citoyens. Que nos yeux apprécient ou non.

Journaliste culture depuis 1956. Musique, cinéma et un peu de photographie.