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On a demandé à des jeunes leur ressenti sur l’armée française

À l’occasion de la nouvelle campagne nationale de recrutement de l’armée de l’air intitulée "Aviateurs, histoires vraies", Konbini a demandé à des jeunes de moins de 30 ans leur avis et leur ressenti sur l’armée.

Kévin Azaïs et Adèle Haenel dans le film Les Combattants. (© Nord-Ouest Films / Tiberius Film)

Kévin Azaïs et Adèle Haenel dans le film Les Combattants. (© Nord-Ouest Films/Tiberius Film)

Le 20 juin l’armée de l’air a lancé une nouvelle campagne de communication : "Devenir aviateur". Celle-ci diffère des spots publicitaires qu’on a l’habitude de voir, car cette fois-ci l’armée a décidé de jouer sur le format documentaire, avec une communication à 360 degrés, tentant de s’éloigner le plus possible du format institutionnel et publicitaire habituel.

Réalisée par l’agence Havas Paris, la campagne nous présente plusieurs personnages de l’armée. On rentre dans le quotidien de Lætitia, tireuse d’élite, de Jérémie, mécanicien d’avion, de Justine, pompière de l’air, etc. "Nous avons lancé un appel au sein de l’armée de l’air pour trouver des histoires vraies intéressantes et des profils. Nous avons reçu 3 000 réponses, nous en avons sélectionné une centaine, les meilleures histoires, puis nous avons rencontré les différents profils pour affiner la sélection", explique le colonel Hervé Chêne, chef du bureau du recrutement de l’armée de l’air.

L’idée de cette campagne de recrutement est d’informer sur la diversité des profils recherchés sur fond de réalisme, de belles images et d’émotion, afin de se positionner comme un employeur attractif pour les nouvelles générations, car l’armée de l’air cherche à recruter 3 000 jeunes d’ici 2020, de niveau 3e à bac +5, dans plus de 50 métiers. Selon le communiqué de l’armée, son volume de recrutement aurait doublé par rapport à 2014, l’état ayant décidé de lui allouer plus d’effectifs après les attentats de 2015.

On ne voulait pas vous balancer cette campagne dans la gueule en vous incitant à vous engager, sans lancer une discussion sur le point de vue de la jeunesse sur le rôle de l’armée. Cela n’aurait pas été honnête car l’armée, on peut l’aimer et on peut la détester, on peut la respecter et on peut en avoir besoin mais on peut aussi totalement la remettre en question et la critiquer. Et puis, avec toute l’information dont dispose notre génération à l’heure des réseaux sociaux, nous ne sommes plus dupes des campagnes publicitaires, aussi intéressantes et bien produites soient-elles. Nous avons donc sondé des jeunes de moins de 30 ans, qui se sont engagés dans l’armée, ou qui au contraire la haïssent, afin de récolter leur avis et leur ressenti. À vous de vous faire votre idée !

Les avis de jeunes qui ne sont pas à l’armée

Extrait de la série américaine Malcolm.

Extrait de la série américaine Malcolm. (© 20th Century Fox)

Si certains des jeunes qui ont témoigné ici nous ont fait part d’une grande admiration pour l’armée et incitent au patriotisme vis-à-vis de l’institution historique, d’autres questionnent sa responsabilité dans les conflits armés, quitte à exiger sa disparition. Les histoires de harcèlement sexuel, voire de viol, et les réalités d’un terrain difficile modèrent également l’enthousiasme de plusieurs recrues potentielles – qui reconnaissent toutefois une utilité et un prestige aux militaires.

Anonyme, 25 ans, ex-gendarme. Pense que c’est de notre devoir de soutenir l’armée :

"Je pense que l’armée, c’est un autre monde, une grande famille. Les militaires sont solidaires et font preuve d’abnégation tout au long de leur carrière, ce sont de vrais citoyens français. On peut citer en exemple quelques devises de régiments comme 'sauver ou périr'. Par les temps qui courent, il faut espérer un regain patriotique dans notre beau pays, et ça commence par montrer son soutien à nos soldats."

Anonyme, 26 ans, infirmière. Rêverait de soigner des militaires :

"Depuis que je suis petite, j’estime les soldats, ces hommes qui ont des valeurs, la capacité de se surpasser pour défendre nos pays, notre culture. Ces hommes qui vivent loin de leur famille et du confort, pour nous protéger, nous, Français, qui somme bien souvent critiques face à notre pays. Et tout ça pour un maigre salaire. Mais qui pense à ces hommes droits, puissants ? Qui pense à leurs familles qui doivent sans cesse déménager, s’inquiéter pour savourer les brefs instants qui leur sont accordés ?

En grandissant, j’ai voulu soigner ces hommes, ceux qui méritent le plus de respect. J’ai donc fait mes études d’infirmière, en école privée. Et je me suis aperçue que pour devenir infirmière dans la marine, il fallait que je refasse mes études d’infirmière à l’armée. Alors qu’une infirmière formée à l’armée peut entrer dans la fonction publique. Injustice."

Carla Zablocki, 18 ans, est partagée face à l’armée :

"Je pense que tout pays se doit d’avoir une armée aujourd’hui, mais que c’est nécessaire uniquement à cause du fait que 'le voisin en a une'. En effet, si personne n’avait d’armée ni d’armes, je pense ce serait beaucoup mieux : l’escalade à l’armement et à la puissance de l’armée est plus dangereuse qu’autre chose. Je suis contre toute intervention hors territoire, et dans tout conflit direct extérieur – pour moi, il ne faudrait pas intervenir dans les affaires qui ne nous concernent pas, comme en Libye ou en Afghanistan. Je pense que l’intervention militaire dans les pays étrangers par les Occidentaux est la base du terrorisme actuel qui se revendique aujourd’hui (à tort) de l’islam.

J’éprouve donc un sentiment assez contrasté quant à l’armée, car je suis partagée entre le respect que j’éprouve pour les gens qui la composent et la conviction que le fait même de posséder une armée est mal. Paradoxalement, je pense que rétablir le service militaire est une bonne idée puisque le sentiment de patriotisme est en déclin, bien plus que nulle part ailleurs, et qu’il faut pousser les jeunes Français à rester attachés à leur patrie et leurs valeurs. Pourquoi ne pas relancer le service militaire pour pousser les jeunes à se sentir à nouveau fiers d’être français ?"

Anonyme, 28 ans. Opposée à l’armée, qui est pour elle synonyme d’une oppression raciste :

"Je n’ai jamais fait l’armée, mais je lis beaucoup et je me documente sur les différents conflits et guerres en évitant les médias télévisés. L’armée s’engage dans des conflits sous divers prétextes, en nous faisant croire qu’elle défend les intérêts des citoyens. Nous ne sommes pas dupes, nous savons qu’elle ne défend que les intérêts des puissants et des multinationales.

J’ai entendu il y a peu que le gouvernement souhaite remettre le service militaire en vigueur. Ils n’ont pas intérêt à faire ça. Mon fils ne se battra pas pour la France, ou aucun pays d’ailleurs. Il est temps aujourd’hui de se débarrasser des armes qui polluent notre monde avec cette violence insupportable. Pourquoi mon fils devrait-il apprendre à tuer les ennemis imaginaires d’un gouvernement qui opprime notre peuple depuis des siècles ? C’est un gouvernement qui laisse les multinationales nous empoisonner pour faire du profit. Un gouvernement qui nous ment et réduit chaque jour nos libertés. Mon fils ne participera à aucun génocide, il apprendra à défendre sa famille contre les agresseurs, mais ne se battra pas au nom d’une nation.

Nous voulons la paix, sans qu’on nous impose des idéologies obscènes, et nous ne participerons pas au versement du sang innocent pour aider à instaurer la suprématie blanche. L’armée, ça ne peut exister dans un monde de paix, nous sommes contre l’armée française et nous demandons qu’elle quitte nos territoires et n’y remette plus jamais les pieds. Signé : une négresse enragée qui cherche l’utopie."

Anonyme, 22 ans. A renoncé à s’engager à cause des histoires de harcèlement sexuel :

"J’ai toujours eu envie d’essayer de m’engager dans l’armée, notamment parce que je suis persuadée que ça pourrait m’apporter énormément en matière de rigueur et de travail sur moi-même, mais aussi, ces derniers temps, parce que j’aimerais agir face à la montée du terrorisme.

Le plus grand frein que j’aie rencontré reste les rumeurs de sexisme, voire de violences et de viols, qui planent sur l’armée, et qui semblent tues pour ne pas entacher sa réputation. À mon sens, il vaut mieux quelques sales histoires réglées qu’une rumeur qui reste dans le flou : toutes ces histoires ne peuvent venir de nulle part, et le fait que l’on entende peu parler de poursuites insinue que ces actions se produisent impunément. L’idée de se retrouver ainsi prisonnière de l’institution censée nous protéger est bien trop décourageante pour que je m’engage."

Alexandre, 24 ans. Insiste sur l’importance historique de l’armée et sa hiérarchie :

"Pour moi, l’armée est une institution extrêmement importante, voire indispensable, dans un monde politique où les humains ont des croyances politiques, philosophiques et religieuses ou des intérêts matériels antagonistes. Le risque d’un conflit existe. Je ne nie pas les horreurs commises pendant les guerres (viols, massacres etc.) mais, pour autant, il me paraît difficilement concevable de pas avoir une force prête à défendre les populations civiles, le pays. […]

L’armée est aussi importante pour ce qu’elle a représenté en France. Ce n’est pas une institution déstabilisante mais plutôt stabilisante, qui n’est pas antipopulaire. C’est une institution qui s’inscrit dans la continuité historique de notre pays, elle peut avoir quelque chose de rassurant. Je pense également que la hiérarchie dans l’armée a le mérite d’être honnête. Quand on s’engage, on sait à quoi s’attendre. Et puis toute la population n’aspire pas à l’horizontalité tant vantée dans nos sociétés modernes… Quand je vois certaines boîtes qui se veulent cool et qui se révèlent être des monstres d’exploitation humaine, qui n’évoquent jamais l’employé à l’autre bout de la planète, je me dis qu’entre un faux cool menteur et un vieux con honnête, je préfère le vieux con."

Les avis de jeunes qui sont à l’armée

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De nombreux militaires ont répondu à notre appel à témoignages, et tous ont évoqué les idéaux et les convictions qui les avaient poussés à s’engager. S’ils sont nombreux à considérer leurs missions comme essentielles et à prôner les valeurs de l’institution, beaucoup dénoncent une réalité très difficile. Le manque crucial de moyens, une certaine hypocrisie voire la corruption des supérieurs… Des soldats se disent désillusionnés, parfois au point de vouloir quitter l’armée.

Anonyme, réserviste. S’est engagé après les attentats et en est très fier :

"J’ai décidé d’entrer dans la réserve juste après les premiers attentats qui ont frappé notre sol. Ayant toujours eu une passion pour l’armée, l’histoire et les armes, et venant d’une famille qui a traversé les deux derniers conflits mondiaux non sans encombre, j’ai toujours été attiré par cette institution. Les attentats ont réveillé en moi l’envie, le devoir de devoir faire quelque chose pour mon pays, et pour protéger les gens qui y vivent. Je considère que c’est la moindre des choses, car nous sommes en guerre contre un ennemi quasi invisible qui, telle la gangrène, propage doucement la haine et la mort parmi nous. L’armée, c’est avant tout une leçon de vie et un enrichissement personnel, qui est bien différent au sein de l’active ou au sein de la réserve. […]

Pour moi, l’armée représente le dernier rempart protégeant nos valeurs, car même si nous ne nous entendons pas tous, nous savons vivre ensemble et préservons la paix depuis maintenant soixante-dix ans en Europe. L’armée est une super expérience de vie : elle apprend le respect, le devoir envers sa patrie, l’entraide, la cohésion, le partage. Ce sont des valeurs que je n’arrive pas à retrouver dans la vie civile. Les gens s’entendent à merveille dans mon régiment, et tout se passe bien. […]

Tout ça pour vous dire que je suis très fier de servir dans l’armée française, que celle-ci m’a apporté énormément sur le plan personnel, car vous apprenez à vous mettre en avant, et dans la vie civile et au travail, cela est très utile. J’ai vu des camarades qui étaient effacés et timides en arrivant au régiment, et qui ont réussi à vaincre cela grâce à l’armée."

Clément, 24 ans, réserviste en cyberdéfense opérationnelle. Questionne la privatisation de l’armée :

À la suite des attentats, il y a eu un élan patriotique qui m’a donné envie de rejoindre l’armée. Celle-ci souhaitait alors renforcer ses moyens d’action en fondant une réserve citoyenne en cyberdéfense opérationnelle (RCD). J’ai pu la rejoindre à ses prémices pour une durée de trois ans. Je suis actuellement encore étudiant, mais grâce à mon cursus universitaire scientifique en ingénierie électronique et informatique, j’ai pu m’engager.

Pour moi, c’est l’occasion de voir l’envers du décor, d’apprendre et d’échanger avec des gens qui partagent le même engouement pour le cyber. Il ne faut pas oublier que nos sociétés contemporaines ont été bouleversées par l’innovation, la plus marquante à mes yeux étant l’essor d’Internet, projet qui avait été initialement financé par l’armée. Avant de m’engager, j’avais conscience des enjeux, mais le fait d’être plus directement confronté à des événements engageant des forces armées m’a amené à me questionner davantage.

Un problème qui me paraît important à soulever est la privatisation de notre armée. Comme nous connaissons des restrictions budgétaires, qui s’appliquent aussi au ministère de la Défense, nous nous retrouvons dans une situation où il nous est nécessaire de faire appel à de nombreux prestataires, notamment en ce qui concerne la sécurité informatique. Cela permet d’obtenir des résultats positifs à court terme, mais nous rend complètement dépendants des capitaux, ce qui ne garantit en rien l’indépendance de notre armée, au contraire. Et cela ne s’applique pas qu’au cyber, à en juger pas nos achats de drones Reaper."

Anonyme, réserviste. S’est engagé après les attentats et veut relativiser la difficulté des missions :

"On dit souvent que nos missions sont trop difficiles, ce qui est à la fois vrai et faux. On sait pourquoi on s’engage, on sait qu’on ne va pas à l’armée pour finir sur un transat avec une bière. Si l’on ne construit pas de soldats solides, qu’est ce qu’ils donneront au combat ? Il est vrai que la mission Sentinelle n’est pas une mission facile en matière d’organisation, et surtout de fatigue des troupes. Ça peut être de très longues journées (parfois lever à 5 heures et coucher à minuit), mais personne ne se plaint car nous savons pourquoi nous avons signé.

Nous avons reçu tellement de messages de soutien lors de nos patrouilles, de la part de toutes les communautés et tous les âges, que cela m’a vraiment fait sentir que mon engagement était utile. Lorsqu’un papa a demandé à son fils d’aller acheter un sac de croissants et de pains au chocolat pour nous, nous avions limite la larme à l’œil. La plupart du temps, les gens sont charmants et comprennent notre engagement."

Anonyme, 22 ans. Parle de son frère de 26 ans qui veut quitter l’armée après six ans de mission :

"Sa première déception concerne son rêve de faire des missions à l’étranger, qui était une réelle source de motivation. Cela s’est avéré plus un leurre qu’une réalité : en six ans de carrière, il n’est parti que trois fois quatre mois […]. De plus, depuis l’état d’urgence, l’armée recrute énormément de nouveaux jeunes, mais ces derniers ne sont en aucun cas formés, comme c’était le cas avant ce mouvement d’horreur. Et puis, il y a les supercheries administratives. Mon frère s’est vu retirer 100 euros de son salaire mensuel depuis près d’un an, parce qu’il était soi-disant 'trop payé' alors que son salaire de caporal-chef représente à peine plus qu’un Smic. Précisons que les 35 heures ne sont pas un fait dans l’armée.

Mon frère est une personne objective, qui me parle avec sincérité, et qui a aujourd’hui de la fierté pour son parcours. Toujours est-il qu’aujourd’hui il veut partir dans la gendarmerie, car les salaires y sont bien meilleurs, tout comme les conditions lors des missions. Pourtant, il s’agit aussi d’un corps de l’armée.‎ Je sais qu’il ne regrette en aucun cas son engagement, mais quand il en parle, il dit qu’il a cette sensation de 's’être fait avoir' durant ces six années. Et les étoiles qu’il avait dans les yeux lorsqu’il s’est engagé ont disparu.

En revanche, il s’est fait énormément d’amis, une seconde famille, et a vu des réalités sur la vie en République centrafricaine qui l’ont fait évoluer."

Anonyme, tireur d’élite, 23 ans. Dénonce la dimension hypocrite et corrompue de l’institution :

"Je dois parler de la poudre aux yeux que l’on balance à la population pour dorer l’image de l’armée, caractérisée par de sacrées mises en scènes, voire carrément parfois des mensonges purs. J’ai assisté personnellement à de réelles mascarades pour la venue de certaines personnalités politiques ou journalistiques sur le théâtre opérationnel. De plus, le ministère de la Défense est miné par les magouilles entre politiques, industriels et généraux qui s’entendent sur les prix exorbitants de matériels inefficaces voir limite contre-productifs ou dangereux pour le soldat.

Et que dire d’une certaine représentation d’une mentalité et d’une classe sociale au sein de l’institution… On trouve beaucoup d’officiers carriéristes, pour la plupart issus de l’aristocratie française et sortant de grandes écoles élitistes (Saint-Cyr, polytechnique, etc.). Beaucoup se concentrent sur leur carrière personnelle au détriment de la progression vitale de leur propre régiment.

Pour finir, l’armée française n’a pas de syndicat ni de défense interne, contrairement à beaucoup d’armées. Nous n’avons donc rien pour nous protéger de l’administration, des coupes budgétaires et des humeurs de nos chefs ; du coup, tout ceci devient très vite écœurant pour nous ainsi que pour nos proches, qui en subissent directement les conséquences."

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